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Le sort de Khadr: des craintes sur des «interférences» d’Ottawa

L’arrivée du prisonnier au Canada samedi ne met pas fin à la saga politico-judiciaire, selon Amnistie internationale

1 octobre 2012 | Marco Bélair-Cirino | Canada
Le ministre de la Sécurité publique, Vic Toews, a donné une conférence de presse à Winnipeg, samedi, pour annoncer qu’Omar Khadr venait d’être transféré de la prison de Guantánamo à celle de Millhaven, en Ontario.
Photo : La Presse canadienne (photo) John Woods Le ministre de la Sécurité publique, Vic Toews, a donné une conférence de presse à Winnipeg, samedi, pour annoncer qu’Omar Khadr venait d’être transféré de la prison de Guantánamo à celle de Millhaven, en Ontario.
A peine 48 heures après le transfèrement d’Omar Khadr de la prison de Guantánamo Bay à celle de Millhaven, en Ontario, plusieurs croisent les doigts afin que Service correctionnel du Canada (SCC) et la Commission des libérations conditionnelles du Canada (CLCC) soient à l’abri de toute « interférence » du gouvernement Harper.

L’opposition officielle exige que M. Khadr bénéficie d’un traitement « équitable », « selon les règles de la justice ». « Ça doit être laissé entre les mains du système de justice, du SCC et de la CLCC, sans qu’il y ait des interférences politiques du gouvernement. Ça, c’est extrêmement important », a affirmé la députée néodémocrate Hélène Laverdière. « Sinon, où s’en va-t-on ? »


Samedi, le ministre de la Sécurité publique, Vic Toews, se disait « satisfait de constater que Service correctionnel du Canada reconnaît la gravité des crimes qu’Omar Khadr a commis et qu’il saura gérer le dossier afin de protéger le plus possible la sécurité des Canadiens le temps qu’il purge sa peine ».


« Nous ne comprenons pas pourquoi le gouvernement continue de diaboliser Omar et de monter l’opinion publique contre lui », a souligné John Norris, l’un des avocats d’Omar Khadr, à La Presse canadienne.


Néanmoins, l’élu conservateur a donné l’assurance que la durée de la détention du « condamné pour terrorisme » serait définie par les autorités canadiennes.


Le rapatriement de M. Khadr a été opéré en vertu de la Loi sur le transfèrement international des délinquants après que celui-ci eut obtenu le feu vert du ministre Vic Toews. Le « dossier Khadr » a ainsi atterri sur les bureaux du SCC. « Ce qui est le plus réjouissant, c’est que le dossier Khadr soit maintenant entre les mains d’organismes, de fonctionnaires indépendants et impartiaux qui vont évaluer son cas au-delà du contexte politique », a affirmé la professeure à la faculté de droit de l’Université Laval, Fannie Lafontaine. « On va arrêter de se fonder sur des évaluations absolument arbitraires. Ce n’est plus une question de discrétion du ministre », a ajouté Mme Lafontaine, qui est également membre du conseil d’administration d’Avocats sans frontières.


Omar Khadr, qui doit toujours purger six des huit années d’emprisonnement auxquelles il a été condamné par un tribunal d’exception américain, pourrait être remis en liberté conditionnelle dans quelques mois. « La première admissibilité à la libération conditionnelle est au tiers de la peine. Il va être admissible à une libération conditionnelle. Ça ne veut pas dire qu’il va l’avoir », a indiqué Fannie Lafontaine, soulignant que le « comportement » ainsi que les « capacités de réhabilitation et de réinsertion dans la société canadienne » d’un « jeune homme qui a passé dix ans dans la pire prison du monde » seront étudiés en détail.


Après 10 ans d’emprisonnement à Guantánamo, Omar Khadr a été transféré samedi de la base américaine de Guantánamo Bay vers la base canadienne de Trenton. Le Torontois de 26 ans est arrivé à bord d’un avion militaire américain à 5 h 40 à la base aérienne ontarienne avant d’être transféré dans la prison de haute sécurité Millhaven, à Bath.


« Il a de la difficulté à croire que cela s’est réellement produit. Son moral est bon. Il est très, très content d’être de retour chez lui », a indiqué Me Norris. Le transfèrement du jeune homme symbolise le « triomphe » de « la justice » sur « la politique » à ses yeux.


« Il était grandement temps. En principe, […] Omar Khadr aurait dû être de retour il y a un an déjà », a fait remarquer Hélène Laverdière.


Les partis d’opposition à la Chambre des communes se sont élevés contre les atermoiements du gouvernement de Stephen Harper sur le rapatriement du dernier ressortissant d’un pays occidental détenu à la prison militaire américaine. « Le gouvernement s’est traîné les pieds dans ce dossier-là. Il a essayé d’éviter par tous les moyens possibles [son transfèrement en sol canadien] », dénonce Hélène Laverdière. À ses yeux, les tergiversations du Parti conservateur, en plus de « ternir la réputation internationale du Canada », ont été « très mauvaises » pour les relations bilatérales entre le Canada et les États-Unis. « Les autorités américaines avaient sûrement bien hâte que cette situation-là se règle. »


Le chef intérimaire du Parti libéral du Canada, Bob Rae, a dit qu’il était « extrêmement dommage » qu’il ait fallu tant de temps au gouvernement conservateur pour permettre à Khadr de rentrer au pays.


Né à Toronto le 19 septembre 1986, Omar Khadr est le fils d’Ahmed Saïd Khadr, un Canadien d’origine égyptienne considéré comme un membre influent d’al-Qaïda, tué en octobre 2003 au Pakistan.


À l’été 2002, alors âgé de 15 ans, il est fait prisonnier en Afghanistan par les forces américaines qui l’accuseront de crimes de guerre. Omar Khadr est par la suite détenu sur la base militaire de Guantánamo Bay, à Cuba, où il a été condamné à huit ans de prison après un accord de plaider-coupable sans quoi il aurait pu être condamné à 40 ans de prison. Il avait ainsi reconnu avoir tué le sergent américain de première classe Christopher Speer avec une grenade dans le petit village afghan d’Ayub Kheyl le 27 juillet 2002, lors d’une fusillade longue de quatre heures avec les forces militaires américaines. Le soldat était mort de ses blessures dix jours plus tard, le 6 août.


Avant que le Canadien ne se résigne à plaider coupable, ses avocats ont soutenu que la grenade avait été lancée par quelqu’un d’autre.


Depuis avril 2012, date de la réception officielle de sa demande par Ottawa, il attendait de savoir s’il pourrait rentrer dans son pays natal.

 

Des questions en suspens


Pour Amnistie internationale, le rapatriement de M. Khadr ne met pas pour autant un terme à la saga politico-judiciaire, puisque plusieurs questions demeurent en suspens. « On demande maintenant des comptes au gouvernement sur les raisons de la lenteur du rapatriement. On demande aussi des comptes sur comment le gouvernement va réparer les torts faits à Khadr », a indiqué la porte-parole de la section francophone d’Amnistie internationale, Béatrice Vaugrante, rappelant que la Cour suprême avait conclu en 2010 que le gouvernement fédéral contribuait à la violation des droits du jeune homme.


À cet égard, Mme Vaugrante n’hésite pas à qualifier ce dossier d’un des plus mauvais chapitres du gouvernement canadien en matière des droits de la personne. Ottawa est resté muet devant l’emprisonnement d’un mineur de 15 ans, lequel, qui plus est, n’a pas eu droit à un procès équitable. « Il ne peut pas y avoir deux systèmes de justice pour les Canadiens. On doit se tenir debout pour nos institutions juridiques. »


Pour Mme Vaugrante, le Canada a « certainement des dettes » envers Omar Khadr.


Amnistie internationale a ajouté que « l’histoire terrible de Khadr montre pourquoi Guantánamo doit fermer pas demain mais aujourd’hui ». L’ONG appelle le président des États-Unis, Barack Obama, à « respecter sa promesse [électorale de la campagne de… 2008] de clore ce chapitre et d’assurer que tous les détenus soient soit inculpés et jugés avec justice, soit libérés ».


Néanmoins, le départ du jeune Canadien « met un terme à l’un des épisodes les plus hideux de l’histoire » de Guantánamo, estime le Centre sur les droits constitutionnels (CCR).


Human Rights Watch suggère, de son côté, que le Canada « réhabilite et réintègre dans la société l’ancien enfant-soldat ».


La famille de Khadr résidant au Canada, dont son frère, s’est félicitée de son arrivée, annonçant son intention de lui rendre visite en prison. Elle devra toutefois attendre le feu vert de SCC.

Avec La Presse canadienne et l'Agence France-Presse

Le ministre de la Sécurité publique, Vic Toews, a donné une conférence de presse à Winnipeg, samedi, pour annoncer qu’Omar Khadr venait d’être transféré de la prison de Guantánamo à celle de Millhaven, en Ontario. <div>
	Omar Khadr tel qu’il apparaît dans le documentaire Vous n’aimez pas la vérité.</div>
Omar Khadr photographié à la prison de Guantánamo en octobre 2010, peu de temps avant qu’il ne plaide coupable à cinq accusations de crimes de guerre.
 
 
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