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La détresse des fonctionnaires

26 septembre 2012 | Manon Cornellier | Canada

Les fonctionnaires ont rarement la sympathie du public. Et si les politiciens ne les ciblent pas directement, ils répètent volontiers qu’il faut améliorer l’efficacité de la bureaucratie, laissant ainsi entendre que cette dernière n’est pas efficace.


Rouages essentiels de tous nos services publics, les fonctionnaires ont bon dos et rares sont les gens qui s’inquiètent de leur sort en ces temps de compressions, en particulier au fédéral où au moins 19 000 emplois sont en jeu. La cure minceur imposée par les conservateurs - après des années de restrictions budgétaires - a toutefois un impact direct sur ces employés. Et un impact qui est plus qu’économique.


Détresse, dépression, anxiété, épuisement professionnel, stress excessif sont évoqués. En 1991, 23,7 % des 2543 fonctionnaires en congé d’invalidité se sont absentés pour des raisons de santé mentale, indiquent les données de l’Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC). Vingt ans plus tard, le taux a plus que doublé. En 2011, 48 % des 3283 personnes en congé d’invalidité l’étaient pour ces raisons.


Depuis un an, le Programme d’aide aux employés (PAE) note une hausse du nombre d’appels de détresse. Au cours des huit premiers mois de 2012, le service d’aide aux employés de Santé Canada a reçu un total de 30 000 appels de détresse comparativement à 41 000 pour toute l’année 2011. Et « les demandes d’aide où il y a un risque identifié de suicide » augmentent, indique le ministère. Elles sont passées de 88 en 2009 à 124 en 2010, puis à 167 l’an dernier et à 155 pour les huit premiers mois de 2012.


***


Psychologue et consultant auprès d’organisations privées et gouvernementales, Yaniv Benzimra ne juge pas, mais constate. Depuis quelques années, il y a plus de détresse psychologique dans la fonction publique fédérale.


« La détresse est une réalité au sein de la fonction publique fédérale. Les compressions l’ont accrue, mais elle existait avant, après toutes ces années à se faire sans cesse demander de faire plus avec moins. Peu de postes ont été abolis avant cette année, mais depuis plusieurs années on ne remplace pas les employés qui partent ou qui sont en congé prolongé de maladie. Le fardeau s’alourdit », explique-t-il, et sans que toutes les ressources nécessaires pour prévenir les problèmes de santé mentale soient mises en place.


La nouvelle ronde de compressions s’ajoute à cela, aggravant la détresse de nombreux fonctionnaires. « Et ce n’est que le début, dit-il, car les compressions ne sont pas terminées et les signes de détresse psychologique peuvent prendre du temps à se manifester. » Cela affecte l’environnement de travail, car des gens en détresse ne peuvent offrir leur plein potentiel, dit-il.


Selon Larry Rousseau, vice-président régional de l’AFPC, les méthodes adoptées par les conservateurs sont en grande partie responsables de l’anxiété croissante. Contrairement à ce qui a été fait durant les années 1990, le gouvernement Harper n’a offert aucun incitatif financier pour encourager les départs volontaires.


Cette fois-ci, on avertit les employés d’un service que leur emploi peut être « touché », ce qui veut dire aboli ou faire l’objet d’un concours. Des collègues de longue date doivent soudainement se faire la lutte pour les postes maintenus, l’ancienneté n’entrant pas en ligne de compte. Plus de 23 000 fonctionnaires fédéraux ont reçu ces avis et l’AFPC estime que plus de 30 000 autres en recevront.


Oubliez l’esprit d’équipe. Chacun regarde par-dessus son épaule et s’échine à démontrer qu’il est meilleur que son voisin. Cela crée un climat empoisonné, au dire de plusieurs fonctionnaires.


Ce qui pousserait certains à poser des gestes dramatiques. Radio-Canada Outaouais faisait état la semaine dernière du cas d’un avocat du ministère de la Justice qui a mis fin à ses jours en juillet. Cet avocat souffrait déjà de troubles d’anxiété, mais l’annonce a aggravé son état, a expliqué sa femme. Obligé de faire concurrence à ses 31 collègues pour conserver un des onze postes, il a multiplié les heures, annulé ses vacances. Et il a craqué.


Des solutions différentes, utilisées dans les années 1990, ne sont pas prises en compte. Normalement, avec l’autorisation de son supérieur, un employé qui n’est pas touché peut changer de place avec un employé touché occupant un poste équivalent. Les volontaires sont des gens sur le point de prendre leur retraite ou qui songent à quitter leur emploi. Cette fois, certains ministères ou divisions refusent d’accepter les échanges, ce qui limite les possibilités de sauver son emploi.


Certains ministères ont fait de gros efforts pour atténuer l’incertitude, former leurs gestionnaires et soutenir leurs employés, tient à préciser le Dr Benzimra. D’autres cependant n’ont fait que le minimum, bien qu’il ignore pourquoi.


Quand on parle compressions, on pense aussitôt aux services et programmes perdus. On oublie que, si les personnes qui offrent les services sont au bout de leur rouleau, on en paiera aussi le prix. Les conservateurs, eux, cherchent encore à rendre la bureaucratie plus « efficace ». Un nouveau sous-comité du cabinet vient d’ailleurs d’être formé à cet effet. Mais à trop presser le citron, on finit par ne plus en tirer une goutte. C’est peut-être ce que les conservateurs souhaitent. Après tout, quand on ne croit pas au rôle de l’État, comment peut-on respecter ceux qui le font fonctionner ?

 
 
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