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Un peu de mon pays dans mon nouveau pays…

18 septembre 2012 | David Daouda Bouchet | Canada
Sous la plume de son père, lettre ouverte de Djelika (presque 5 ans) au gouvernement du Canada

Je m’appelle Djelika. J’aurai 5 ans le 1er octobre 2012. Je suis née à Dakar d’une mère sénégalaise et d’un père français. J’ai passé les deux premières années de ma vie au Sénégal. C’était magnifique et magique. J’étais entourée de ma famille (mes parents et mes frères) et de la famille de ma mère. Il y avait grand-mère Mame Mbaye, tonton Alassane, tata Ndeye Fatou, mes cousins Ndeye et Papa Cheikh et tata Adama aussi… Surtout tata Adama… C’est elle qui me tressait, me parlait wolof, m’achetait des mangues, des colliers de perles, des chaussures Dora. Tata Adama n’a pas d’enfant, alors j’étais un peu son enfant, et elle, ma deuxième maman.

Mais voilà, début 2010, mes parents ont eu la drôle d’idée d’immigrer au Canada. Ils disent qu’ils veulent le bien pour nous et le mieux pour eux. Alors, ils nous ont emmenés, mes grands frères et moi, à Montréal.


Ici, c’est bien aussi. Il y a la garderie, des parcs de jeux, il y a des amis, des cerises et des bleuets qui tachent, il y a des piscines gratuites et la neige aussi est gratuite. C’est beau la neige et c’est doux. Mais le Sénégal me manque et c’est normal. Et tata Adama me manque aussi beaucoup et c’est normal. Je demande souvent à la voir. Papa me met Skype dans l’ordinateur et je vois tata Adama… mais c’est une fausse tata Adama.


Je ne peux pas la toucher et, des fois, elle s’en va de l’écran sans prévenir. L’année dernière en 2011, papa et maman, qui avaient enfin réussi à trouver du travail, ont proposé à tata Adama de venir nous rendre visite pour de vrai. Ils lui payaient le billet d’avion et la prenaient totalement en charge pour son séjour ici. Mais tata Adama n’est jamais venue. Maman, qui était déçue, m’a dit qu’elle avait loupé l’avion et qu’il fallait attendre l’année prochaine.


Et puis l’année prochaine est venue. Mes parents m’ont dit : « Tata Adama va peut-être venir nous voir. » Ils ont insisté sur peut-être. Dans Skype, tata Adama était heureuse, mais moi je voulais toujours la toucher. « On va bientôt se toucher », qu’elle m’a dit.


Aujourd’hui, maman et papa m’ont dit « tata Adama ne viendra pas encore cette fois ». Je ne comprends pas. Je suis triste. Ça va faire bientôt trois ans que j’ai quitté le Sénégal. Le souvenir de tata Adama s’efface tout doucement. Peut-être que quand je reverrai tata Adama, je ne saurai plus qui elle est.


Aujourd’hui, je sais que tata Adama n’avait pas loupé son avion l’année dernière, ni cette année d’ailleurs. Tata Adama n’a pas eu son visa. Pour la deuxième fois.


Le Canada a refusé de laisser Adama venir nous rendre visite.


« Le Canada est méchant !


- Non, ce n’est pas que le Canada est méchant. Le Canada se protège, il choisit les gens qui viennent.


- Mais pourquoi il ne choisit pas tata Adama le Canada ?


- C’est que tata Adama ne rentre pas dans la grille. Il y a une grille. Et si tu ne passes pas à travers, tu ne peux pas venir au Canada.


- Mais nous, alors, on est passés à travers la grille ?


- Oui !


- Comme des voleurs ?


- Heu… non !


- Mais alors quand est-ce que Tata Adama va passer à travers la grille ?


- Normalement, jamais.


- Pourquoi ? »

 

Pas de maison, pas de travail


Et mes parents m’ont dit pourquoi.


D’abord, Adama n’a jamais voyagé. Son passeport est vide. Même s’il faut bien commencer par un voyage pour avoir voyagé, le Canada ne veut pas que l’on commence par lui.


Ensuite, Adama n’a pas de maison, elle vit chez son mari, qui lui-même n’a pas de maison, mais vit chez ses parents. Et quand on n’a pas de maison, c’est bizarre, mais le Canada ne veut pas te recevoir.


Ensuite, Adama n’a pas un travail très valorisant. Elle est aide-ménagère. Le Canada pense que tata Adama va venir au Canada pour rester et travailler clandestinement.


Ensuite, Adama n’est pas riche, ni menteuse, ni fraudeuse… Elle est seulement honnête. Pour venir au Canada, même en visite de famille, il faut montrer qu’on a beaucoup d’argent, un travail reconnu, des biens immobiliers, une belle chemise, un bracelet qui clinque, un beau sourire… et parfois même, des faux papiers.


« Mais si c’est vous qui payez le billet d’avion et qu’on va la chercher à l’aéroport et que Tata Adama habite à la maison, et qu’elle partage avec nous la nourriture, et que, au bout de son séjour, on la ramène à l’aéroport avec notre voiture, elle n’a pas besoin d’être riche !


- Non, elle n’a pas besoin d’être riche. Mais elle est déjà très riche en coeur et, ça, le Canada ne peut pas le voir. »

 

Raison non valable


Dans le papier qu’on lui a donné pour lui expliquer le refus du visa, le Canada a dit notamment : raison de la visite non valable.


Mais moi, Djelika, je suis une raison valable, non ? Je suis la fille de ma maman et je suis aussi la fille de tata Adama. Mais le Canada ne peut pas comprendre que dans le coeur, on ait deux mamans.


Et un billet d’avion Dakar-Montréal est moins cher que cinq billets d’avion Montréal-Dakar, c’est une raison aussi. D’autant que mes parents sont des nouveaux migrants. Ils doivent faire très attention à l’argent. On leur demande de bien s’intégrer, de trouver du travail, de devenir des vrais Canadiens et on leur dit bravo quand tout va bien… Mais c’est dur l’immigration, c’est un déchirement et pour avoir un peu de la chaleur de la famille, on a pensé faire venir tata Adama. Juste pour un mois.


Tata Adama a 52 ans, elle ne parle pas français, elle n’a jamais été à l’école, elle n’a jamais voyagé. Elle ne veut pas migrer, elle veut juste venir nous voir. Un petit mois. Et nous, on ne veut surtout pas qu’elle reste, car c’est nous qui aurions des problèmes avec le Canada. Car mes parents se sont engagés pour elle à ce qu’elle rentre et ils sont prêts à en répondre devant la loi. Ils ne sont pas fous, ils savent ce qu’ils font en invitant tata Adama.


L’hiver approche. J’aurais bien aimé voir tata Adama en vrai.


C’est moi, Djelika, qui dit ça, car je voudrais avoir un peu de la chaleur de mon pays dans mon nouveau pays.

 
 
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