Ottawa claque la porte à Téhéran
Le Canada fait cavalier seul en rompant toutes relations diplomatiques avec l’Iran
« Le Canada considère le gouvernement de l’Iran comme étant la menace la plus importante à la paix et à la sécurité mondiales à l’heure actuelle », a tranché vendredi le ministre des Affaires étrangères, John Baird, à l’instar des critiques émises depuis janvier par le premier ministre Stephen Harper.
Ottawa a décidé que c’en était assez : les huit diplomates canadiens qui étaient toujours à Téhéran ont quitté le pays, et ceux de l’Iran qui sont à Ottawa ont été déclarés persona non grata et doivent plier bagage d’ici quatre jours. Le gouvernement canadien accuse en outre l’Iran d’abriter des groupes terroristes et l’inscrit à sa liste d’États qui appuient le terrorisme.
Ottawa fait cavalier seul en rompant toutes relations diplomatiques avec Téhéran. L’Union européenne contemple quant à elle simplement une nouvelle ronde de sanctions. L’ambassade iranienne à Ottawa n’a pas rappelé Le Devoir, vendredi.
Le ministre Baird et son ministère n’ont pas été en mesure d’expliquer le choix de faire cette annonce vendredi plutôt qu’à une autre date. Ils ont simplement récité toute une liste de raisons : le régime iranien fournit une aide militaire croissante au régime syrien, il refuse de se conformer aux résolutions de l’ONU quant à son programme nucléaire, s’ajoutent ses menaces envers Israël et ses violations en matière de droits de la personne. Qui plus est, Téhéran ne respecte pas la Convention de Vienne, qui prévoit la protection de personnel diplomatique. « Nous estimons qu’il n’est simplement plus sécuritaire d’avoir des représentants du gouvernement canadien en Iran », a défendu le ministre, de passage en Russie pour le Sommet de l’APEC. S’est-il produit un incident ? « Non. Il y a simplement une liste de raisons », a-t-il rétorqué, sans davantage expliquer la réprimande diplomatique.
Mais le noeud du problème, selon le titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM, Charles-Philippe David, c’est l’enrichissement nucléaire auquel refuse de renoncer l’Iran, et ses menaces à l’égard d’Israël, grand allié qui s’est encore plus rapproché du Canada depuis que le gouvernement conservateur de Stephen Harper est au pouvoir.
Et le geste posé par Ottawa n’est pas sans conséquence, estime M. David. « C’est influent, dans la mesure où cela démontre bien qu’il y a une espèce de ras-le-bol actuellement de pas mal de pays […] Cela augure mal pour l’avenir des relations diplomatiques entre l’Iran et les pays occidentaux », a-t-il analysé. Quant au Canada, le gouvernement Harper « est au bout de ses moyens », croit-il. Et il fonde peu d’espoir de voir Téhéran plier devant cette gifle diplomatique. Le politologue craint une intervention militaire israélienne dans les prochains mois.
D’autant plus que le vacuum politique créé par l’élection présidentielle américaine cet automne offre une occasion à l’État hébreu de prendre les choses en mains lui-même, si le premier ministre Benjamin Netanyahu le souhaite. Car avec l’appui inconditionnel du candidat républicain Mitt Romney à Israël, M. David pense que le président sortant Barack Obama n’aurait d’autre choix que de ne pas broncher, à défaut de quoi il devrait encaisser les critiques et les foudres de son rival républicain, en pleine campagne à la présidence.
Le ministre Baird a toutefois tenté de se faire rassurant, en affirmant que son gouvernement n’avait « aucune information à propos d’une attaque militaire contre l’Iran ».
En mars, lors de la visite de M. Netanyahu à Ottawa, Stephen Harper avait aussi mis de côté l’avenue militaire. Aux côtés de son allié israélien, il avait de nouveau reconnu « le droit d’Israël de se défendre, en tant qu’État souverain, en tant qu’État hébreu », mais il avait ajouté qu’Ottawa voulait voir « une résolution pacifique à cet enjeu ».
Israël se réjouit
Le premier ministre israélien n’a pas manqué de féliciter Ottawa, qualifiant sa décision de « courageuse » et de « morale ». « La détermination dont fait preuve le Canada est extrêmement importante afin que les Iraniens comprennent qu’ils ne peuvent pas poursuivre leur course pour obtenir des armes nucléaires. Ce geste pratique doit servir d’exemple à la communauté internationale [quant aux] normes morales et à la responsabilité internationale », a plaidé M. Netanyahu.
Un avis partagé par Shimon Fogel, dont le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CERJI) de Montréal « se réjouit vivement » et estime « qu’il s’agit d’une réponse canadienne adéquate à la menace croissante que représente l’Iran à la sécurité et la stabilité mondiales » - reprenant le discours martelé par les dirigeants canadiens.
D’autres sanctions
Le Canada a déjà imposé, de concert avec la communauté internationale, plusieurs rondes de sanctions contre l’Iran. L’Union européenne envisage maintenant d’en adopter de nouvelles portant sur les aspects financiers, commerciaux et pétroliers, ont indiqué les ministres des Affaires étrangères allemand, britannique et français, en marge d’une réunion à Chypre. « Autant nous reconnaissons à l’Iran le droit d’avoir l’énergie nucléaire civile, autant nous considérons comme inacceptable, éminemment dangereux, la perspective pour l’Iran de posséder l’arme nucléaire », a expliqué à l’AFP le ministre français, Laurent Fabius.
Les récriminations du Canada à l’endroit de l’Iran sont nombreuses et si les relations diplomatiques avaient repris en 1996, à la suite des années tumultueuses qui ont suivi la révolution islamique, elles se sont de nouveau détériorées depuis la mort en détention de la photojournaliste canadienne d’origine iranienne Zahra Kazemi, en 2003. Le Canada ne comptait pas d’ambassadeur à temps complet en Iran depuis 2007.
Selon l’ancien diplomate canadien Ken Taylor, qui était ambassadeur à Téhéran lors de la révolution islamique en 1979, une présence sur le terrain d’un pays est importante. Car même si les gouvernements se parlent peu, il y a tout de même de l’information à colliger. « En tant que diplomate, je crois que vous n’abandonnez jamais », a commenté celui qui a accueilli six membres de l’ambassade américaine qui fuyaient les ravisseurs iraniens cette année-là. L’ambassade canadienne en Iran avait été fermée une première fois, entre 1980 et 1988, après que les Canadiens aient permis aux diplomates américains de quitter Téhéran lors de la crise des otages qui a suivi la révolution.
« Évidemment, le gouvernement canadien envoie un message. Si c’est ou non le meilleur moyen d’envoyer un message, cela relève évidemment du cabinet du gouvernement. […] C’est plus qu’une coupure pratique ou technique de la relation », a-t-il affirmé, en entrevue avec la CBC.








