La fin de la diplomatie culturelle?

Pour le chorégraphe Édouard Lock, la décision d’Ottawa « aura des conséquences néfastes sur l’expansion de la danse québécoise ».
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Pour le chorégraphe Édouard Lock, la décision d’Ottawa « aura des conséquences néfastes sur l’expansion de la danse québécoise ».

Le changement de cap dans la stratégie diplomatique canadienne s’affirme. Quelques jours après l’annonce de la fermeture de la bibliothèque du Centre culturel canadien à Paris, Le Devoir a appris l’abolition de 24 postes à l’ambassade du Canada à Berlin, dont trois à la culture et aux affaires publiques.

À Londres, l’ambassade du Canada ne compte déjà plus de section culturelle.


Le Centre culturel canadien à Paris, annexe de l’ambassade du Canada en France, n’emploie désormais que trois personnes strictement affectées aux programmes culturels, programmes qui formaient l’ADN même du centre.

 

Coupes à la chaîne


Ces compressions font écho aux suppressions, depuis 2008, de programmes visant à aider les artistes canadiens en représentation dans d’autres pays. Le gouvernement conservateur a éliminé d’abord Prom Art (4,7 millions de dollars), qui permettait aux artistes canadiens de se produire à l’étranger. La disparition de Routes commerciales (9,7 millions) a suivi, comme le Programme national de formation dans le secteur du film et de la vidéo, le Fonds canadien du film et de la vidéo indépendants, le Trust pour la préservation de la musique. Entre autres. Le ministre de Patrimoine canadien, James Moore, annonce régulièrement depuis une restructuration. Ce retour de l’argent sous une autre forme demeure, quatre ans plus tard, toujours intangible.


Il est difficile d’évaluer en dollars sonnants l’impact qu’ont les attachés culturels, ces diplomates de l’art canadien. Ils « sont des aides, des incitateurs à la tournée, des facilitateurs de contacts à l’étranger pour les troupes qui circulent ailleurs », explique la directrice du Conseil québécois du théâtre, Hélène Nadeau. Ils peuvent aider aux relations de presse, susciter des rencontres avec de nouveaux diffuseurs, contribuer, même, à trouver du financement dans les pays hôtes.


L’Union des artistes, le Conseil québécois du théâtre, la Conférence canadienne des arts et de nombreuses compagnies de danse ont déploré la réduction des postes d’attaché culturel. Pour le président de l’Union des artistes, Raymond Legault, « le gouvernement conservateur, depuis son arrivée, détruit systématiquement ce qui avait été mis en place pour le rayonnement international artistique. Comme les modifications sur la Loi d’auteur, ça suit une logique à très court terme, très comptable, où chaque dollar qu’on investit doit rapporter, sans compter pourtant certains effets collatéraux. On saccage un réseau de diffusion qui avait pris des années à se construire. On a coupé l’argent, maintenant on coupe les gens. Jusqu’à maintenant, on a vu Québec venir à la rescousse, mais à l’international, une province n’a pas le même poids qu’un pays », s’est-il désolé au cours d’un entretien téléphonique.

 

Embargo officieux


Londres, Paris et Berlin sont reconnus comme des lieux tremplins, essentiels pour essaimer dans les vieux pays. « L’ambassade du Canada à Berlin ainsi que le Centre culturel canadien à Paris se situent dans deux des capitales les plus importantes de l’Europe en ce qui concerne les investissements culturels, a précisé le chorégraphe de La La La Human Steps, Édouard Lock. L’Allemagne et la France sont des terrains d’échanges culturels incontournables et peuvent devenir des partenaires financiers déterminants pour les artistes d’ici. Réduire l’aide des ambassades et des structures diplomatiques est selon moi une erreur qui aura des conséquences néfastes sur l’expansion de la danse québécoise. »


Denis Bergeron, agent de tournée et de diffusion pour la danse contemporaine, a senti dès 2009 un changement d’attitude chez les responsables culturels fédéraux. « J’étais en tournée en Suède et en Norvège, où les diffuseurs m’ont dit ne plus obtenir l’appui du Canada. Un de nos représentants est venu me voir, non officiellement, en théâtre, me disant qu’il risquait une réprimande d’Ottawa si ses supérieurs apprenaient sa visite, a-t-il précisé en entrevue. L’embargo d’Ottawa sur la promotion de nos artistes, via les services culturels des ambassades, consulats et hauts-commissariats, je l’ai senti au Japon, en Australie, en Suède, en Norvège et au Danemark. Ces abolitions de postes à Berlin et à Paris, c’est un désastre. »


En 2008-2009, 38 pays ont été visités par des compagnies artistiques québécoises, aidées par le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) ; 56 % des représentations ont été données en Europe. La France est le pays le plus visité. Toujours selon le CALQ, ces tournées ont généré des revenus de 22,9 millions de dollars, dont 15,2 millions en revenus de billetterie et en vente de spectacles.

 

De la culture à l’économie ?


Selon Ian Trishes, porte-parole aux Affaires étrangères, « le gouvernement du Canada est consciencieux dans son utilisation de l’argent des contribuables et déploie tous les efforts pour s’assurer que les ressources consacrées aux activités de diplomatie canadienne sont optimisées ».


Parallèlement aux coupes en diplomatie culturelle, Ottawa augmente les ressources allouées à sa représentation politique et commerciale en Asie. Le ministre des Affaires étrangères, John Baird, est actuellement en tournée en Chine et en Asie du Sud-Est, où il rencontre divers représentants gouvernementaux et chefs d’entreprise afin de servir « la croissance économique » et « la prospérité » des Canadiens, selon un communiqué d’Affaires étrangères et Commerce international Canada (AECIC).


Le ministre Baird a annoncé le 13 juillet son intention d’ouvrir une ambassade canadienne en Birmanie, pays gouverné par la dictature militaire du Conseil d’État pour la paix et le développement. Par ailleurs, un financement de 10 millions de dollars sur trois ans sera accordé aux projets liés à l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE), qui regroupe dix pays, dont le Vietnam, la Thaïlande et la Birmanie. « Le renforcement des liens commerciaux avec les économies à croissance rapide de l’ANASE fait partie du plan commercial du gouvernement du Canada », toujours selon AECIC.


En cela, Ottawa s’accorde aux recommandations du rapport Winning in A Changing World : Canada and Emerging Markets, présenté en personne au premier ministre Stephen Harper par le cabinet en droit des affaires Gowlings en juin. La quatrième recommandation stipulait tout particulièrement que « la diplomatie canadienne devrait miser sur les marchés émergents » et qu’une « nouvelle stratégie globale pour le commerce et l’investissement nécessite une recalibration de la représentation politique et commerciale étrangère du Canada ».


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Avec Frédérique Doyon

33 commentaires
  • Roland Guerre - Inscrit 19 juillet 2012 01 h 45

    Une erreur

    Quelle erreur ! Cette "réorientation" ne servira pas le Canada, mais l'affaiblira. Porter atteinte aux services et institutions culturels fragilise l'image du pays.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 19 juillet 2012 11 h 36

      Harper est adepte de la diplomatie militaire, sinon militariste.

      Il préfère le fusil à la plume et le bruit des canons à celui des notes de musique.

      Qui l'a élu pour cela?

    • Louka Paradis - Inscrit 19 juillet 2012 12 h 44

      C'est bien évident que Harper et cie essaient de tordre le cou à la culture québécoise. Quelle honte ! Cependant, ils ne réussiront pas : temporairement, les artistes et intervenants du milieu culturel seront désorganisés, mais par la suite, notre culture en ressortira fortifiée. Ce ne sont que des apprentis-sorciers.

      Louka Paradis, Gatineau

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 19 juillet 2012 05 h 54

    Culture canadienne

    S'enfoncer dans la bêtise est un moyen comme un autre d'aller au fond des choses.

    La culture canadienne est un puits sans fond.


    Desrosiers
    Val David

    • Louka Paradis - Inscrit 19 juillet 2012 12 h 46

      Il faut relire la pièce d'Ionesco "Le rhinocéros" ; elle est plus actuelle que jamais. Et pourquoi pas la présenter sur de multiples scènes.

      Louka Paradis, Gatineau

    • Denis Boyer - Inscrit 24 juillet 2012 17 h 08

      Hum, assez astucieux comme commentaire...

      En fait, Harper sait très bien ce qu'il fait. Il pige dans les deniers consacrés à la culture pour mieux profiter à l'élite corporative qui l'a porté au pouvoir.

  • Jean-Claude Archetto - Inscrit 19 juillet 2012 06 h 14

    La bêtise des néo-cons du réform

    Faut-il se surprendre de la bêtise de ces gens qui carburent aux F-35 et au pétrole sale. C'est un choix qu'on fait les "Canadians" de les porter au pouvoir.
    Ce n'est surtout pas le choix du Québec où ils ont récolté moins de 20% des suffrages.

    À nous maintenant de nous distancier enfin de ces néo-cons qui poussent leurs attaques contre le monde environnemental et culturel jusqu'à l'absurde, en gérant notre économie et notre avenir dans le sens qui nous représente collectivement, au lieu de laisser ces gens avec qui on partage si peu gérer l'argent de nos impôts et faire des choix à notre place.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 19 juillet 2012 11 h 39

      Oui, M Archetto. Il y a deux pays au nord du 45e parallèle.

      Le fossé entre le ROC et le Québec s'élargit sans cesse. Les épisodes de monarchite aigüe et de fierté ( ?) militariste chez Harper et son gouvernement ultra-conservateur, droitiste, fondamentaliste et rétrograde nous révèle une fois de plus que les Québécois ne se reconnaissent pas dans ce pays bancal qu’est le Canada.

      On constate de plus en plus que les valeurs et les priorités du Canada ne sont pas représentatives de celles du Québec. Ainsi les récentes nominations d’unilingues anglophones à des postes-clé par Harper et son gouvernement ultra-conservateur, droitiste et rétrograde.

      Le Canada est sorti de la tête des Québécois. Le Canada aux deux peuples fondateurs est mort, grâce à l’intransigeance du Canada anglais envers les francophones depuis l’Acte d’Union, le million de Métis anglicisés de force, le règlement 17 en Ontario, et l’hypocrisie actuelle du bilinguisme de façade. Et le souffle congelant de la droite Harpeurienne.

      Harpeur oublie le Québec et les Canadiens-Français. Réciproquement, beaucoup de Québécois ne se sentent plus aucun lien avec ce Canada bancal, à part le fait de se faire siphonner la moitié de leurs impôts par un gouvernement va-t-en-guerre ( 5 milliards de $ venant du Québec pour la guerre en Agfghanistan), constructeur de prisons, royaliste, etc.

      Le Canada n’est pas UN vrai pays, il y a en réalité DEUX pays au nord du 45e parallèle.

      Deux langues, deux mentalités, deux pays.

      Se pourrait-il que le Canada (i.e. le ROC) ait un grand intérêt économique (sûrement pas amoureux) à conserver le Québec dans le Canada? Ce ne sont pas nos beaux yeux qui les attirent, mais nos immenses richesses naturelles. On se fait harponner. Et pas à peu près.

      Vive le Québec républicain, francophone et souverain!

  • Frédéric Jeanbart - Abonné 19 juillet 2012 06 h 19

    Ouf...

    Extrait : « Parallèlement aux coupes en diplomatie culturelle, Ottawa augmente les ressources allouées à sa représentation politique et commerciale en Asie. »

    Hé bien comme je l'ai souvent écrit, la seule culture que ce gouvernement daignerait vouloir transmettre serait la langue chinoise ou le mandarin : faisons comme son exemple, éliminont la languie anglaise de notre bilinguisme et attablons-nous au chinois-mandarin, c'est la l'avenir côté fric pour le Canada dirait-on (et pour le reste, si on tient vraiment à notre civilisation, alors séparons-nous de ce Canada qui s'en va cloppin-clopant on ne sait trop où mais certainement pas sur un chemin d'Évolution humaine).

  • Frédéric Jeanbart - Abonné 19 juillet 2012 06 h 40

    La courte vue de M. Harper

    Se conformer au rapport « Winning in A Changing World »... Des recomandations qui ne sont pas du tout globalisantes en termes politiques, mais selon une idéologie politique essentiellement ploutocrate, car elle se fonde selon des points de vue balisés par des avocats du droit des affaires (on ne considère pas les avis d'avocats du droit touchant tout autre domaine/activité humaine). Quand l'argent devient une fin en soit et la seule qui soit "valable", c'est un signe que la civilisation se perd, autant se liguer avec les Hells ou la Mafia qui embrassent le même Leït Motiv...

    Mon avis et recommandation de citoyen : laissons Harper. Arrêtons de chialer pour une fois et réfléchissons à NOTRE condition, au lieu de continuer de varger sur celle des autres sous prétexte qu'on en dépende. Cessons de dépenser ces énergies pour rien alors qu'on sait que l'on a zéro poids politique! Pourquoi tant vouloir s'accrocher à ce Canada ? Les québécois méritent beaucoujp mieux, nous méritons notre Nation, à tout le moins ce sera vrai seulement quand on se l'appropriera : si Ottawa s'obstine à vouloir piétiner la civilisation des Nations canadienne, tâchons au moins de garder la nôtre...