Science - Sarraus en colère
En signant la fin du recensement version longue, le gouvernement de Stephen Harper avait offert un solide avant-goût de son mépris pour les faits, mais on ignorait jusqu’où pouvait mener la destruction de la connaissance dictée par des aléas politico-idéologiques. Désormais, on le sait.
Hier, des centaines de scientifiques vêtus du traditionnel sarrau blanc ont quitté l’obscurité du laboratoire pour occuper les rues d’Ottawa, dans une longue marche funèbre. Funèbre, car le bulldozer C-38, adopté en catastrophe malgré son gigantisme en fin de session parlementaire, a été songé et conçu pour écraser les faits, la preuve, la connaissance, cette matière essentielle destinée à informer la population et conduire à des choix politiques éclairés. La science est en deuil.
Si les sarraus sont en colère, eux que l’on sait moins portés sur les éclats et les coups d’humeur qu’une certaine frange estudiantine, c’est que l’offense est immense, l’enjeu grandiose, la cause fondamentale. Ils supputent que derrière une loi mammouth à l’intitulé budgétaire se profilent des compressions stratégiques. Hélas ! On soupçonne en effet derrière un assaut porté au déficit l’occasion idéale, pour les conservateurs, de couper là où cela les servira le mieux.
Des éléments du casse-tête se mettent en place : un ministre d’État aux Sciences et la Technologie, Gary Goodyear, qui a déjà longuement hésité avant de dire qu’il croyait en la théorie de l’évolution de Darwin (c’était en 2009) ? Un recensement tronqué qui nous privera d’éléments essentiels pour bâtir les prochaines politiques publiques (c’était en 2010) ? Et maintenant : une loi C-38 abrogeant la loi de mise en oeuvre du protocole de Kyoto et la Loi canadienne sur l’évaluation environnementale, limitant la protection des poissons et espèces en péril, favorisant la construction de pipelines et de lignes électriques, éliminant la Table ronde nationale sur l’environnement et l’économie, permettant à la Commission canadienne de sûreté nucléaire de faire des évaluations environnementales, permettant au cabinet du premier ministre d’annuler les décisions de l’Office national de l’énergie.
Dans un dossier aussi complexe et tentaculaire que C-38, il fut difficile de comprendre d’emblée la nature des enjeux en place. Mais les scientifiques ont craint ceci, essayant du mieux qu’ils le pouvaient de répercuter leur cri : ces compressions n’avaient-elles pas pour objectif de permettre sans entrave le développement de certaines filières, énergétiques par exemple ? Pour calmer les doutes, le gouvernement rétorque que tout est en place pour permettre un développement rentable. Que nous voilà rassurés ! Avec en amont les lois environnementales démantelées, qu’il sera aisé de laisser la voie libre aux pétrolières et aux minières, en laissant de côté les examens d’impact environnemental !
En manifestant, les scientifiques non seulement dénoncent les effets pervers et perfides d’une loi, mais ils espèrent en informer les citoyens qui, dans l’immense fourre-tout qui leur a été présenté comme une réforme économique, n’ont pas saisi - on ne peut certes pas les blâmer ! - l’ampleur du brasse-camarade qui s’annonçait. Les voilà dans la rue pour pouvoir parler.
Car le contrôle de l’information, ils connaissent, ces scientifiques ! En douce, depuis des mois, sinon des années, ils subissent l’imposition d’un bâillon conservateur sur ce qui peut et doit être dit, notamment aux journalistes inquisiteurs. Pour des spécialistes de la connaissance, dont la mission est précisément de vérifier des hypothèses à l’aide de faits validés et d’en diffuser les résultats, il s’agit d’une attaque qui révolte et répugne. Ils ont bien raison de le déplorer : la science est en deuil, et avec elle, notre capacité de distinguer entre les faits et l’idéologie.








