Ottawa : les carrés noirs ripostent
Des centaines d’organismes de tous horizons ont tenu hier une grande contestation du projet de loi mammouth C-38
Plus question de se taire et d’être muselés : c’est le message qu’ont voulu envoyer quelque 500 groupes de la société civile en participant à cette campagne sur le thème « Silence, on parle ». Loin du fracas des casseroles, la protestation s’est faite de manière symbolique, les participants acceptant de « plonger dans le noir » leurs activités virtuelles pour une journée. La page d’accueil de leur site Internet respectif était ainsi masquée, affichant partout le même carré noir sur lequel apparaissait le manifeste de la campagne .
Certains, comme les néodémocrates (absence de couleur sur le site) et les libéraux (filtre gris assombrissant), ont adapté le concept à leur manière. La campagne a aussi fait son chemin sur les réseaux sociaux Twitter et Facebook, où plusieurs usagers ont remplacé leur photo de profil par un carré noir.
La coalition ad hoc à l’origine de l’action d’hier réunit des organismes de partout. Les groupes écologistes Équiterre, Greenpeace, la Fondation David Suzuki et le Sierra Club sont sans surprise du groupe - le tiers du projet de loi C-38 touche directement l’environnement -, mais on y trouve aussi des organismes de défense des droits de la personne ou de coopération internationale tels qu’Amnistie internationale, Oxfam et Kairos.
Ils ont en commun la conviction que le gouvernement de Stephen Harper a érigé en système l’intimidation et la lutte contre la dissidence. Selon eux, critiquer les politiques conservatrices se solde invariablement pour l’auteur par une perte de financement public ou une cabale de dénigrement. Le projet mammouth de mise en oeuvre du budget n’est à leurs yeux que la dernière manifestation de cette tendance.
« C-38 ouvre la porte au harcèlement et à l’intimidation des organismes de bienfaisance qui ont le malheur de ne pas partager le point de vue du gouvernement », a soutenu à Montréal Karel Mayrand, le directeur général pour le Québec de la Fondation Suzuki. Le projet de loi resserre en effet les règles à respecter pour conserver son précieux droit de délivrer des reçus d’impôt.
Le coordonnateur général adjoint d’Équiterre, Steven Guilbeault, estime que « le gouvernement s’arroge un pouvoir discrétionnaire démesuré » avec ce projet de loi. « C’est lui qui va pouvoir décider qui participera aux audiences publiques d’évaluation environnementale des projets, dit-il. Il pourra refuser n’importe qui sous prétexte que cette personne ou ce groupe n’habite pas dans la région où se déroule le projet, alors qu’on sait que la pollution n’a pas de frontières. »
Le projet de loi C-38 mettant en oeuvre le dernier budget fédéral compte 425 pages, mais 153 de celles-ci portent exclusivement sur la refonte des lois environnementales, en particulier celles régissant les évaluations d’impacts des grands projets. Les évaluations devront désormais être effectuées plus rapidement, à l’intérieur de délais prédéterminés. Seules les personnes « directement affectées » par un projet pourront participer aux audiences publiques. La protection de l’habitat des poissons est réécrite pour que seules les espèces utilisées à des fins commerciales, récréatives ou patrimoniales soient protégées.
Les groupes environnementalistes y voient un moyen de donner carte blanche à l’industrie pétrolière. Ils s’égosillent à demander que cette importante réforme fasse l’objet d’un projet de loi distinct. En guise de réponse, les conservateurs se sont lancés dans une croisade contre les écologistes « radicaux » financés par des fondations américaines n’ayant pas à coeur les intérêts du Canada. (Certains ont parlé de terrorisme environnemental, d’autres, de blanchiment d’argent.) C’est ce genre d’attaque qui a poussé Amnistie Internationale à se joindre au mouvement.
« Cela a touché une corde sensible à Amnistie internationale, car c’est ce que l’on documente régulièrement dans d’autres pays où les gouvernements désireux de faire taire la critique adoptent des lois interdisant aux groupes de la société civile d’accepter du financement étranger », explique Alex Neve, le secrétaire général de l’organisme au Canada. On le voit, dit-il, en Éthiopie, en Russie, en Biélorussie, en Algérie.
Les groupes rappellent qu’avant les écologistes, des organismes de coopération internationale ont perdu leur financement fédéral pour s’être montrés trop sensibles à la cause palestinienne. Idem pour des groupes de femmes osant encore parler d’équité. L’effet est bien réel, a expliqué Rick Smith du Environmental Defence.
« Nous sommes constamment en train de nous remettre en question. Nous passons plus de temps à relire nos documents avant de les imprimer, nous consacrons plus d’argent en frais d’avocat et nous avons beaucoup plus de réunions. »
Le chef libéral par intérim, Bob Rae, invite les Canadiens à se sentir concernés par ces attaques. « Mon message aux Canadiens, c’est : « Qui sera le prochain ? ». C’est facile de se dire qu’on ne fait pas partie d’un groupe environnemental et qu’on n’est donc pas affecté par ceci. Mais, croyez-moi, dans d’autres pays, à d’autres époques, des gens ont fait cette même erreur. »
Les députés de l’opposition, à l’initiative de la chef du Parti vert Elizabeth May, portaient à la boutonnière un carré de feutre noir sur un autre blanc, plus grand, symbole d’espoir.
Offensive ministérielle
À cette campagne très médiatisée, le gouvernement a répliqué par une contre-offensive pancanadienne, dépêchant pas moins de 10 ministres de la Colombie-Britannique à Terre-Neuve pour tenir le même discours : le « développement responsable » des ressources naturelles peut aller de pair avec la protection de l’environnement. Et simplifier la vie aux promoteurs des projets d’exploitation est nécessaire pour assurer la vitalité de l’économie canadienne.
Le ministre des Ressources naturelles, Joe Oliver, a lancé le bal à Gatineau. « On veut que les gens sachent les vrais faits, et pas les distorsions ou les exagérations », a-t-il dit pour justifier cette sortie groupée. « Les ressources naturelles ont toujours été à la base de l’économie canadienne », a-t-il expliqué, et de nombreux secteurs de l’économie bénéficient de cette extraction : ingénieurs, entreprises de transport, restaurants et hôtels. Selon lui, il y a urgence, car il y a concurrence.
« Ce genre d’investissement surviendra à travers le Canada. C’est pourquoi il est si important d’assurer que le Canada a les bonnes conditions en place pour attirer plus d’investisseurs. Le Canada doit compétitionner avec d’autres pays riches en ressources pour obtenir ces dollars d’investissement créateurs d’emplois. C’est la raison fondamentale pour laquelle notre gouvernement s’engage à moderniser le processus d’évaluation environnementale. […] Nous devons assurer la réalisation en temps utile de l’examen efficient et efficace des projets. Ainsi, nous pourrons soutenir la concurrence des autres pays producteurs de ressources. »
Les groupes écologistes ont tourné en ridicule cette notion d’urgence. « Il n’y a pas d’urgence : le pétrole est dans le sol, l’or est dans le sol, le charbon est dans le sol. Ils ne vont pas nulle part ! On a bien assez de temps pour développer de bonnes lois environnementales », a lancé John Bennett, du Sierra Club.
Le C-38 franchit les dernières étapes parlementaires avant son adoption. L’étude article par article du projet de loi - qui en compte 753 - a débuté hier soir. Le feu roulant de votes que promet l’opposition ne surviendra probablement que la semaine prochaine.
Elizabeth May a pour sa part demandé au président de la Chambre d’invalider ce projet de loi au motif qu’il n’a pas la cohérence de propos nécessaire pour être considéré comme un « omnibus ».
***
Même les juges sont visés, selon Bob Rae
Selon le chef libéral par intérim, Bob Rae, même les juges et les tribunaux font l’objet de la chasse aux sorcières intentée par le gouvernement Harper. Il en veut pour preuve la réaction des conservateurs au récent jugement invalidant l’élection dans Etobicoke-Centre. Ce jugement commande une nouvelle élection, mais le député conservateur visé, Ted Opitz, a porté la cause en appel à la Cour suprême du Canada, du jamais vu. Or, au cours de la fin de semaine, le Parti conservateur a appelé les électeurs de la circonscription pour leur dire que le candidat libéral défait (à l’origine de la plainte) tente de « renverser » l’élection et de « voler » les votes. « C’est une attaque directe contre les tribunaux du Canada parce que c’est une décision d’un juge. C’est un juge qui a décidé qu’il faut avoir une autre élection, et ce, au moment où la question est en appel », dit M. Rae.










