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Étouffer la vérité

14 mai 2012 | Manon Cornellier | Canada
En octobre 2011, le ministre de la Défense, Peter MacKay, répondait à quiconque l’interrogeait sur le coût de la mission libyenne qu’il était alors estimé à environ 50 millions. Or, selon le dernier rapport sur les plans et priorités de la Défense, déposé la semaine dernière, la facture a atteint 103 millions. Vendredi, le ministre s’est défendu d’avoir caché l’information. De passage au Nouveau-Brunswick, le premier ministre Stephen Harper a fait de même. « Nous donnons toujours les données les plus à jour », a-t-il dit.

Mais toujours vendredi, un haut gradé envoyé au front pour défendre les chiffres du ministre a été forcé d’admettre qu’à l’époque, le ministère estimait le coût final de la mission à 106 millions et que le ministre le savait. « Il connaissait les estimations, bien sûr. C’est lui qui les présente au Conseil des ministres », a dit le major général Jonathan Vance.


Si c’était une première, on croirait à un cafouillage, mais ce genre de scénario se répète trop souvent sous ce gouvernement pour être fortuit. On n’a qu’à penser aux dossiers des F-35, des changements climatiques, du financement du groupe KAIROS ou encore des détenus afghans. Et j’en passe.


Induire les citoyens et le Parlement en erreur est devenu plus qu’une habitude sous le gouvernement conservateur. C’est carrément un modus operandi. Et ce qui est plus inquiétant encore est que ce même gouvernement met tout en oeuvre pour limiter la capacité du public et du Parlement d’en savoir plus. Le dernier budget, avec ses multiples compressions, n’est que le dernier épisode de ce qui a commencé dès 2006.


 

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À l’automne 2006, le gouvernement annonçait un milliard en restrictions budgétaires, et ce, malgré un surplus de 13 milliards. Ces compressions allaient signifier la fin de la Commission du droit du Canada, du financement des groupes de femmes se consacrant à la défense des droits et la mort du Programme de contestation judiciaire, dont seul le volet destiné aux minorités linguistiques a été rétabli.


Puis, ce fut au tour des groupes actifs dans le domaine du développement international de se retrouver sur la corde raide, leur financement étant souvent conditionnel à l’absence d’activités jugées politiques. Pour cette raison, Ottawa a coupé les vivres au Conseil canadien de coopération internationale.


À l’interne, le gouvernement a réduit au silence les scientifiques, les fonctionnaires, les militaires. Il a imposé de nouveaux contrôles en matière d’accès à l’information qui ont conduit à des retards records. Les chiens de garde qui osaient japper un peu fort ont été écartés ou n’ont pas vu leur mandat renouvelé.


Certains ont vu leur crédibilité ou leur compétence attaquée publiquement, comme le directeur général des élections Marc Mayrand ou le diplomate Richard Colvin. Le statisticien en chef Munir Sheikh a carrément dû démissionner pour remettre les pendules à l’heure.


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La capacité du gouvernement de collecter des données a été réduite avec, entre autres mesures, l’élimination du formulaire long du recensement et la réduction de plusieurs programmes de recherche. Le dernier budget et son train de compressions accentueront ce phénomène. Statistique Canada a déjà averti qu’elle devra abandonner certaines enquêtes, faute de moyens. Le vérificateur général a indiqué qu’il fera moins de vérifications pour la même raison. Le commissaire aux langues officielles devra absorber le coût de la mise à niveau de son système informatique, ce qui pourrait le forcer à faire moins d’enquêtes. Et des organismes entiers disparaissent : Droits et démocratie, Table ronde nationale sur l’environnement et l’économie, Conseil national du bien-être social, Institut de la statistique des Premières nations.


Les groupes écologistes sont les nouveaux boucs émissaires du gouvernement. « Radicaux », « à la solde d’intérêts étrangers », coupables de « blanchiment d’argent » pour des organisations étrangères, les ministres ne ménagent pas les accusations. Un comité du Sénat, piloté par une conservatrice, a lancé une enquête sur cette prétendue influence étrangère.


Et le dernier budget a repris ce refrain en annonçant le resserrement des règles gouvernant les organismes de charité afin de mieux encadrer ce financement étranger et les activités politiques des groupes. Les ministres ne mentionnent jamais les organismes de recherche qui bénéficient de ce statut d’organisme de charité pour faire des études à saveur hautement politique et qui reçoivent aussi des dons de l’étranger, comme le très conservateur Institut Fraser. Les groupes écologistes sont les premiers visés, même s’ils ne sont pas les premiers bénéficiaires de dons en provenance de l’étranger.


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À cela, il faut ajouter les dispositions du budget qui réduisent les obligations de plusieurs ministres de faire rapport annuellement au Parlement tout en accroissant leurs pouvoirs discrétionnaires.


Tout cela ne fait que rendre le gouvernement, non seulement plus opaque, mais plus à même de mentir sans se faire contredire. Parce que les moyens manquent, parce que trop de fonctionnaires ont peur pour leur emploi en ces temps de compressions, parce que trop de groupes craignent, s’ils lèvent la voix, de perdre un financement essentiel à leur fonctionnement.


Cela a pour effet d’étouffer le débat démocratique et, quand cela atteint ce niveau, ce n’est plus un accident.

 
 
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