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    La part de responsabilité du gouvernement Lévesque

    17 avril 2012 |Guy Laforest - Professeur au Département de science politique de l'Université Laval | Canada
    Souligner le 30e anniversaire du rapatriement de la Constitution canadienne, comme cela vient d'être fait à Montréal lors d'un colloque organisé par l'Association internationale des études québécoises, demeure une entreprise complexe. Paul Ricœur rappelait qu'il est périlleux pour les peuples de sombrer dans l'abîme de la mélancolie, de se complaire dans le ressassement de leurs blessures historiques.

    Le colloque de Montréal a permis de mieux cerner les motivations et le rôle décisif de Pierre Elliott Trudeau, ainsi que ceux des premiers ministres des provinces majoritairement anglophones, dans une opération qui aura été une forme subtile, hypocrite, mais néanmoins réelle, d'oppression de la société et du peuple québécois par l'État et la majorité nationale au Canada. Toutefois, pour que notre mémoire collective soit complète et plus juste, j'estime qu'il faut cerner la part de responsabilité du gouvernement dirigé par René Lévesque dans tout cela. Cet article se veut donc une invitation au parachèvement de la mémoire nationale et historique québécoise.

    Incohérence et désorganisation

    Quand on examine notre histoire sous l'angle de la longue durée, les référendums de 1980 et de 1995 prennent l'allure de rébellions ratées de l'ère démocratique, en lien avec les rébellions matées de l'ère impériale que furent les soulèvements de 1837-1838. Perdre une action de cette nature entraîne des conséquences négatives. Toute analyse sérieuse des documents de l'époque révèle l'ampleur du désarroi de René Lévesque et de son gouvernement au lendemain de l'échec du référendum sur la souveraineté-association de mai 1980.

    Rien ne fut fait pour préparer stratégiquement les lendemains d'une possible défaite. Sur le terrain de l'alliance avec les provinces récalcitrantes aux initiatives unilatérales de M. Trudeau, et notamment dans la guérilla diplomatique menée à Londres, le gouvernement Lévesque a bel et bien eu quelques succès tactiques après le référendum de 1980. Il est toutefois constamment resté sur la défensive, paraissant souvent incohérent et désorganisé.

    Décision précipitée


    Le 16 avril 1981, trois jours après la victoire électorale de René Lévesque et du Parti québécois contre les libéraux dirigés par Claude Ryan, le gouvernement du Québec a accepté, dans un document qui consolidait un front commun de provinces opposées aux projets de M. Trudeau, une formule d'amendement qui substituait le principe d'un retrait avec compensation financière au droit de veto du Québec. Cette décision fut entièrement improvisée.

    Au cours de la campagne électorale, la veille organisationnelle sur ces questions fut confiée au ministre responsable, Claude Morin, et à son sous-ministre Robert Normand. Le Conseil des ministres ne fut jamais consulté sur cette orientation. René Lévesque prit cette décision de manière précipitée trois jours après l'élection. Le Québec aurait pu beaucoup mieux gérer l'enjeu du droit de veto, n'acceptant d'y renoncer qu'au lendemain d'un accord global auquel il aurait pu souscrire.

    Lévesque vs Ryan

    Entre 1978 et 1982, Claude Ryan a incarné au Québec une vision du renouvellement du fédéralisme canadien en harmonie avec les intérêts du Québec comme société nationale et distincte. Pour protéger le Québec, le gouvernement Lévesque aurait pu faire un bien meilleur usage des lumières et de la bonne volonté de M. Ryan. Certes, la politique est affaire de combat; Lévesque et Ryan avaient ferraillé avec acharnement en campagne référendaire et lors des élections de 1981. Toutefois, Lévesque a choisi de ne jamais intégrer Ryan dans un dessein stratégique visant à contrer les projets de M. Trudeau. Ce dernier craignait beaucoup Claude Ryan. Lors de la fatidique semaine des négociations constitutionnelles de novembre 1981, M. Ryan a essayé d'entrer en communication avec M. Lévesque et son équipe. Ses appels n'ont jamais eu de réponse.

    Véritable cafouillis

    Sur le front judiciaire, le Québec et ses procureurs sont allés à quatre reprises devant les tribunaux en 1981 et 1982. Leur performance fut peu impressionnante. Pourquoi remplacer l'équipe en place par l'ex-juge de la Cour suprême, Yves Pratte? Pourquoi attendre de très longues semaines avant de décider de soumettre la question du droit de veto du Québec en renvoi à la Cour d'appel du Québec après novembre 1981? Pourquoi ne jamais avoir plaidé, sur la base de l'article 94 de la Loi constitutionnelle de 1867, la nécessité du consentement de l'Assemblée nationale du Québec pour toute réforme touchant la juridiction des provinces sur la propriété et les droits civils, invasion reconnue par le gouvernement fédéral lui-même et par les décisions antérieures des tribunaux?

    Si l'oeuvre d'ensemble paraît peu cohérente et souvent improvisée, cela s'est révélé sous son jour le plus cru lors de la conférence constitutionnelle de novembre 1981: climat anarchique et peu professionnel dans l'entourage de proximité de M. Lévesque, équipe ministérielle d'appui de second ordre, cafouillis total de René Lévesque lui-même et de son équipe à la suite de l'offre référendaire de M. Trudeau le matin du 4 novembre, absence de vigilance lors de la dernière nuit de la conférence.

    Un peu plus de jugement critique

    Catastrophé par l'isolement du Québec au début novembre 1981, René Lévesque fut en quelque sorte achevé par l'un des siens, lorsqu'il apprit, quelques semaines plus tard, que son principal conseiller en matières constitutionnelles, Claude Morin, avait eu, moyennant rémunération, 29 rencontres avec la police secrète fédérale entre 1975 et 1977. Dans les mois qui suivirent, la société québécoise fut politiquement acéphale. À Ottawa, André Burelle nous l'a appris, on craignait que le Québec n'utilise l'arme référendaire pour miner la légitimité d'une réforme constitutionnelle faite sans son consentement. Rien de tout cela ne se produisit. René Lévesque n'en avait plus la force.

    Pourquoi parler de tout cela en 2012? Un grand intellectuel hongrois, Istvan Bibo, a déploré la déformation de la culture politique des pays de l'Europe centrale et orientale, souvent incapables d'analyser de manière lucide les phases les plus douloureuses de leur propre histoire. Les Hongrois, par exemple, étaient intarissables à propos des fautes des Autrichiens, des Russes, des Allemands, des Slovaques et des Croates, mais muets sur leur propre part de responsabilité. Bibo conviait ses compatriotes à une plus grande maturité dans l'équilibre de leur mémoire historique. En me réclamant de son héritage, j'invite mes concitoyens à faire preuve d'un jugement critique plus exhaustif à propos de 1982.

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    Guy Laforest - Professeur au Département de science politique de l'Université Laval












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