«Un mépris total de l'humain»

Thomas De Koninck<br />
Photo: Source Université Laval Thomas De Koninck
Les récentes déclarations chocs de hauts responsables politiques conservateurs ne manquent pas de soulever des enjeux éthiques fondamentaux, que l'éminent professeur de philosophie de l'Université Laval Thomas De Koninck se fait un devoir et un plaisir de rappeler. «Tout être humain a une égale dignité et a droit à notre respect du seul fait qu'il est humain», affirme-t-il en entrevue au Devoir.

Dans son livre phare De la dignité humaine, publié en 1995, réédité en 2002, il accorde une valeur absolue au concept de dignité, à l'instar de Kant avant lui. «Le progrès d'une culture doit aller dans la direction du respect, de la reconnaissance de cette dignité humaine.»

Quand le premier ministre Stephen Harper cautionne la peine de mort et la torture «dans certains cas», quand le sénateur conservateur Pierre-Yves Boisvenu laisse aux criminels dans les prisons le choix et le moyen de se suicider, ils engagent donc la société dans la direction opposée du progrès. Les mots «primitif» et «rétrograde» reviendront dans ses propos, en cours d'entrevue.

«C'est un appel à la violence, dit le fils du philosophe Charles De Koninck. Un retour à la loi du talion, oeil pour oeil, dent pour dent. Et la violence n'est jamais une solution.» Les propos du sénateur Boisvenu, qui réfèrent à la «pire» des violences, celle contre soi, témoignent d'un «mépris total de l'humain», selon lui. Pourtant le Canada n'a pas une culture de la violence comme aux États-Unis, note-t-il. Une voie qu'il vaut mieux continuer à suivre.

La peine de mort a été abolie en 1976 au pays. Les raisons invoquées sur le site du ministère de la Justice: le risque de condamnations erronées, les préoccupations découlant du fait, pour un État, de mettre fin à la vie d'un individu et les incertitudes au sujet de l'efficacité de cette mesure draconienne comme moyen de dissuasion. Depuis, le débat a ressurgi ponctuellement dans l'arène politique. La population semble elle aussi encore ambivalente sur cette question sensible, puisque les sondages recensent tantôt (2010, Angus-Reid) 69 % de Québécois favorables à la peine capitale, tantôt (4 février, Léger-Marketing) 32 %.

Pour le philosophe, remettre en question ces acquis témoigne d'un profond problème de culture. Et bien plus que des sondages, il faudrait «un débat véritablement constructif» pour le résoudre.

«Cela témoigne du fait que nous sommes dans une société qui n'accorde pas l'importance qui lui est due à la culture. À proportion que la culture décroît, la violence croît.» Le développement de l'esprit humain, et donc de la société, dépend avant toutes choses de la culture, croit-il. «On le voit notamment aujourd'hui dans la façon dont les nouveaux pouvoirs de communication transforment tout: la politique, l'économie, etc.» Sa vision de la culture embrasse les arts, bien sûr. «Mais au coeur de la culture, il y a l'éthique; et au coeur de l'éthique, la reconnaissance de la dignité humaine.» Ce qui met en relief aussi et surtout l'importance de l'éducation, «ce qu'il y a de plus difficile et fascinant dans une société».

Principe de responsabilité

Les motifs de sécurité publique invoqués pour justifier le recours à des informations qui aurait été recueillies sous la torture ou pour admettre la peine capitale dans certaines situations ne sont qu'un «prétexte», selon M. De Koninck. «Nous vivons dans une société très sécuritaire. La meilleure manière d'assurer la sécurité est préventive et c'est encore l'éducation. C'est l'approche préventive qui a fait progresser notre civilisation.»

Cautionner la peine de mort même «dans certaines conditions» tend aussi à déresponsibiliser l'humain, en niant ses capacités à se déterminer, à apprendre, à évoluer. Thomas De Koninck va plus loin. Il évoque le principe de responsabilité du philosophe allemand Hans Jonas: une responsabilité engagée vers les générations futures. Il ne suffit plus de répondre de ses actes envers autrui, ici et maintenant. À ce titre, le philosophe déplore aussi l'attitude du gouvernement en matière d'écologie et d'environnement.

«Les gens vont dire qu'on n'est pas réalistes, mais on l'est... à long terme. Pensez aux jeunes: il faut progresser vers un idéal de justice et de paix, bien plus que de violence.»

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Thomas De Koninck en cinq dates
  • 1934: naissance à Louvain, en Belgique
  • 1956: une bourse Rhodes lui permet d'étudier à Oxford (St. John's College), où il complète sa maîtrise
  • 1964: professeur à la faculté de philosophie de l'Université Laval, dont il sera le doyen de 1974 à 1978 et où il enseigne toujours
  • 1995: parution de l'ouvrage De la dignité humaine, pour lequel il reçoit le prix La Bruyère de l'Académie française (premier lauréat canadien)
  • 2004: titulaire de la chaire «La philosophie dans le monde actuel»
53 commentaires
  • a rappola - Inscrite 13 février 2012 02 h 27

    Il a raison

    Il a raison. Quelles horreurs, que celles que nous lisons dans les journaux ces dernières semaines. Mais le pire, c'est qu'on en entend tellement, qu'on devient habitués, en quelque sortes. Mes amis, il faut tout, je dis bien tout, faire pour se débarrasser de ce gouvernement rétrograde. Si cela est de voter pour les libéraux (fédéraux), alors votons pour les libéraux. Si cela est l'indépendance du Québec, alors rallions-nous et séparons nous de ses barbares sans attendre 4 ans. En tous les cas, n'importe quelle transition avec d'autre dirigeants ne pourra qu'être mieux que le Canada d'idéologie profondément conservatrice que Stephen Harper veut nous offrir.

  • Christian PHILIPPE - Inscrit 13 février 2012 04 h 44

    CULTURE EDUCATION RESPONSABILITE FUTUR, Tout est dit là!

    On ne peut admettre "certaines conditions" quand il s'agit de principes.
    On ne peut élaborer de "principes" sans Culture Education Responsabilité Futur.
    On peut constater que la force des armes, la force de l'argent , la force des média sont les instruments de ces "certaines conditions" .
    On ne peut plus accepter que la dignité humaine soit subtilement rabaissée vers l'imbécillité collective.
    Que faire alors?
    En parler encore et encore..."try and try again..." Quand vous aviez 5 ans, ce Chamberlain, comme vous aujourd'hui, n'avait pas compris la subtilité des faits accomplis qui érodent de passivité, la dignité humaine!
    On ne peut plus accepter que nos intellectuels parlent, écrivent et... restent cois! Les peuples sans "..une culture de violence..." d'accord mais comprendrez-vous que vos seules présences physiques pacifiques partout toujours exigeant le retour des PRINCIPES d'humanité que vous enseignez, est une nécessité absolue aujourd'hui. Aucun pouvoir des forces ci-dessus, n'osera vous, vous toucher! Ce sont les meilleures "piques" "lanternes" et "ça ira" PACIFIQUES que vous pourriez aujourd'hui offrir à vos concitoyens. Comme vous voulez, quand vous voulez mais faites vite, nous ne pouvons en supporter plus et d'autant moins en vous lisant! "..pas réalistes.." oui les gens ont raison, votre "... à long terme.." c'est aujourd'hui, pas demain, demain demain ? il est déjà très très tard! Nos enfants sont là et nous avons honte!

  • Christian Feuillette - Inscrit 13 février 2012 05 h 33

    Les apprentis sorciers

    c’est à un mauvais scénario de série B qu’on assiste en ce moment à Ottawa, et le parlement ressemble de plus en plus à une maison de l’horreur, livrée à de dangereux apprentis sorciers. Le parti au pouvoir se met à entrebâiller tellement de portes qu’on pensait verrouillées pour toujours qu’on commence à ressentir un grand courant d’air nauséabond. Les nazis aussi ont commencé à appliquer la peine de mort et la torture «dans certains cas», jusqu’à ce que l’usage en soit généralisé.
    Ce sont des sujets qu’on pensait, peut-être naïvement, définitivement clos au Canada. La peine de mort et la torture n’ont aucune justification ni aucune légitimité dans un pays démocratique et progressiste; on est pour ou on est contre, on ne peut pas être «un petit peu pour». Probablement s’agit-il de coups de sonde de la part du gouvernement pour «voir jusqu’où on peut aller trop loin». Mais si personne ne réagit, à un certain moment, il sera malheureusement trop tard pour revenir en arrière.

  • Chantal_Mino - Inscrite 13 février 2012 06 h 14

    Que cela fait du bien cette sagesse ce matin ! Merci à M. De Koninck et au Devoir d'être ce qu'ils sont, de persévérer et de la véhiculée!

    Puisse-t-il être entendu et compris par une majorité de hauts dirigeants et de citoyens au Canada!

  • Sanzalure - Inscrit 13 février 2012 07 h 03

    Ce n'est pas une opinion, c'est un fait !

    L'autre jour, j'ai dit que l'idéologie conservatrice était rétrograde et désuète. Quelqu'un m'a répondu qu'il s'agissait d'un jugement de valeur, pas d'un fait.

    Hé bien, il semble qu'il y en a d'autres qui considèrent qu'il ne s'agit pas d'une opinion, mais d'un fait historique : le gouvernement Harper fait reculer le Canada sur le plan de l'évolution sociale et toutes les personnes qui le soutiennent en sont conjointement responsables.

    L'ignorance est un bien grand mal, et l'obsession de la sécurité économique ne justifie en rien l'aveuglement volontaire des ignorants. Surtout que c'est en suivant ce gouvernement sur le sentier de la guerre qu'on compromet le plus la sécurité de tous.

    Serge Grenier