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Questions d'image - Duceppe, la dernière tragédie

Jean-Jacques Stréliski   6 février 2012  Canada
Fils d'un homme de théâtre émérite, Gilles Duceppe aurait-il hérité de son illustre père du rôle le plus ingrat qu'il fût donné d'interpréter sur la scène publique et politique? On peut se poser la question, à la lumière des événements qui l'ont affecté tout au long de sa carrière, mais surtout lors de la dernière année. Car il apparaît désormais sous les traits d'un héros digne de la plus pure tragédie grecque.

Sa carrière empreinte de courage, d'opiniâtreté, mais aussi d'abnégation personnelle et enfin de résignation politique, donne de lui une image complexe qu'on peut observer sous des angles divers. Mais celui de la tragédie m'apparaît le plus pertinent.

Duceppe, c'est en quelque sorte Sisyphe condamné par Zeus à pousser son rocher au sommet de sa montagne, pour chaque fois l'en voir débouler. Il est à cet égard un homme politique tout à fait unique. Son allure austère, presque désuète pour certains, est néanmoins porteuse de messages d'espoir pour beaucoup d'autres, par ses valeurs et ses attitudes.

Combattant acharné, homme droit, homme intègre — et je pèse mes mots pour souligner la médiocrité des gestes dont il a été, une fois de plus, la victime, avant d'opérer sa sortie de la vie politique —, Gilles Duceppe est définitivement dans une classe à part.

Qu'il se rassure, ces événements n'auront en rien entaché sa réputation. Personne ne croit sérieusement qu'il a manipulé quoi que ce soit qui fût contraire à l'éthique parlementaire lorsqu'il était chef du Bloc québécois à Ottawa.

Profession: opposant

Duceppe, par nature, s'oppose. C'est là sa plus grande force. C'est son métier. Il n'a jamais fait partie d'aucun gouvernement dans sa vie politique, il n'aura eu de cesse que de se dresser contre ce qui, selon son idéal, représente un déséquilibre, une iniquité, une injustice. Né pour l'opposition, au sens véritable du terme. Qu'ils aient aimé ou non le Bloc québécois, tous s'entendent pour reconnaître l'impossible mission dont il était investi. Qui, en effet, peut s'engager dans un combat en sachant d'avance qu'il n'est pas là pour le gagner, mais pour l'entretenir? Un combat fou. Don Quichotte contre les moulins. On reste dans le mythe.

De cette image de l'opposant tenace découlera bien entendu celle du résilient. Il sait renaître de ses drames, de ses cendres même. La tornade orange l'ayant mené à l'amère défaite, aux portes de l'humiliation. Se déclarant vaincu et jetant l'éponge au soir de la débâcle, il démissionne non sans panache mais avec humilité. Créant l'étonnement et la consternation jusque dans sa base, cette base qu'il vénère tant.

Mais déjà sans doute rêve-t-il d'un autre combat? D'une autre lutte?

La suite de l'histoire, vous la connaissez. Turbulences et dissidences à Péculand. Les belles-mères ont sorti leurs vieilles langues. Charest fait de la résistance et Legault menace très fort.

Alors, le combat reprend, car c'est ce qu'il aime le plus: se battre. Se battre et débattre, croire et nous faire croire que cette fois, ça va passer. Il joue serré, cette fois. Trop serré. Il ne voit plus l'ennemi dans sa propre cour. Il comprendra trop tard que le PQ n'est pas le Bloc. Et qu'on n'est pas calife parce qu'on l'a été.

Et le rocher, une fois de plus, est redescendu.

La dernière impression que l'on peut garder de sa sortie violente est bien évidemment celle d'un homme qui gênait manifestement et que l'appareil partisan n'a pas toléré. Plus manipulé que manipulateur, sans doute à son insu. Mais dans le fond, la poussière retombée, ce dernier épisode dans la vie de Duceppe ne vient que confirmer ce destin en forme de tragédie politique.

Comme beaucoup de Québécois, perdu plus que perdant, Duceppe caresse un rêve qui s'appelle souveraineté.

Au pied de sa montagne, que reste-t-il à Sisyphe, sinon la liberté de rêver?

***

Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, spécialiste en stratégie de l'image.
 
 
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  • Chantal_Mino - Abonnée
    6 février 2012 06 h 39
    Merci M. Stréliski ! En espérant que M. Gilles Duceppe s'implique à QS ou à OP
    Merci pour M. Duceppe et pour nous, car nous sommes très fiers de cet homme et nous allons le demeurer malgré les attaques minables et sournoises de ses adversaires.

    Puisse-il se ressourcer et nous revenir en force!

    On a besoin de vous M. Gilles Duceppe, mais prenez soin de vous avant!
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  • Andre Vallee - Abonné
    6 février 2012 09 h 09
    La dernière marche
    Montréal a tassé le “beluet” pour placer son homme; celui-ci a su comment devenir l'homme de tous. La finale souverainiste ne pouvait pas se jouer à Ottawa. Gilles Duceppe avait les qualités et les caractéristiques pour franchir la dernière marche au Québec. Il lui manquait le sens de l'opportunité. Quand on accède au sommet “contre”... on y reste pas longtemps. C'est “avec” que ça doit se faire.
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  • Jean Lapointe - Abonné
    6 février 2012 09 h 14
    Un homme droit, un homme intègre
    «Combattant acharné, homme droit, homme intègre — et je pèse mes mots pour souligner la médiocrité des gestes dont il a été, une fois de plus, la victime, avant d'opérer sa sortie de la vie politique —, Gilles Duceppe est définitivement ( sûrement ?) dans une classe à part.»

    Je suis d'accord avec vous monsieur Stréliski.

    Et on ne le dira jamais assez.
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  • Gilbert Talbot Gilbert Talbot - Abonné
    6 février 2012 10 h 00
    «Il faut imaginer Sisyphe heureux»
    C'est Albert Camus qui a fait du mythe de Sisyphe, la métaphore de l'absurde. Et c'est bien dans cet absurde de la vie politique qu'a été plongé Gilles Duceppe, à son corps défendant. Le rocher a maintenant déboulé en bas de la pente. Gilles se retrouve sans parti, mais je l'imagine heureux avec Yolande à son bras. Mais va-t-il reprendre le rocher de l'indépendance et le remonter en haut de la montagne ? S'il est Sisyphe oui, mais s'il est humain, non, il va prendre sa retraite. C'est ce que je lui souhaite de tout coeur. Il est un bien meilleur homme que tous ces salauds de la politique qui tentent de le rabaisser à leur niveau.
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  • Celine A. Massicotte - Abonnée
    6 février 2012 11 h 01
    Wow! Le début de ce texte ressemble à un éloge funèbre... (1)
    Logique, car selon M. Stréliski, M. Duceppe aurait été assassiné, politiquement. Le propre d'un éloge funèbre, en général, est de faire abstraction de tout défaut, de tout travers, un éloge, quoi, et qui va s'opposer? Mais comme ici on n'est pas dans un salon funéraire ni une chapelle...

    À mon avis il ne s'agit pas d'un assassinat, Duceppe se savait innocent, intelligent et méticuleux il n'aurait pas risqué un tel désastre: il a fait ce qu'il savait pouvoir faire, et n'était sûrement ni le premier, ni le seul. S'il a démissionné (démissionner de quoi?) c'est qu'encore une fois il n'a pu mener à terme son... combat contre Marois. À la blague ou qui sait, ça pourrait être un suicide politique... passager: un coup de téléphone anonyme d'un ou d'une complice.

    Je connais assez bien Gilles Duceppe, pour avoir siéger à l'exécutif du comté dont il était le député pendant ou - 5 ans, et pour avoir suivi la politique fédérale de près, en tant qu'indépendantiste. À l'automne 2010, je n'ai pas renouvelé ma carte de membre car je ne croyais plus au rôle du Bloc à Ottawa, et le 2 mai 2011 j'ai annulé mon vote comme je le faisais avant le Bloc. Mes doutes ont commencé lorsque Duceppe s'est fait chippé sa motion sur la reconnaissance de la nation dite québécoise (je me réfère aux petits caractères de la motion) par Harper, alors que ce qu'il voulait c'est qu'elle soit battue à plate couture pour en bénéficier, comme l'option, dans l'électorat québécois. Lorsqu'à l'automne 2010 toujours, le NPD a proposé une motion reconnaissant le droit pour le Québec de françiser ses immigrants (ce que de toute façon il ne fait à peu près plus sauf pour les enfants) le vase a débordé: tout le monde sait que la cour suprême canadienne ira toujours contre cela, mais le Bloc a choisi de se taire et de l'appuyer. Si le chef s'était alors levé pour s'opposer, arguant l'hypocrisie, la vague orange aurait-elle existé?
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  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné
    6 février 2012 18 h 41
    Un vrai homme d’État
    Au Parlement canadien, Monsieur Duceppe s’est comporté en vrai homme d’État. Son sens des responsabilités, son esprit démocratique et son respect du parlementarisme ont fait qu’il jouit d’une très bonne image même au Canada anglais. M. Duceppe a la stature pour gouverner le Québec et nous libérer du gouvernement nauséabond dont nous sommes affligés depuis trop longtemps.

    Monsieur Duceppe va revenir dans le décor québécois. Nous avons besoin d'un tel homme d'État, avec la flamme de ses convictions.
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  • Jeannot Duchesne - Abonné
    6 février 2012 20 h 59
    Trop c'est comme pas assez, on n'y croit pas.
    L'éloge que Monsieur Stréliski fait de Monsieur Duceppe est une manière de voir le chose pour une personne qui aurait le culte des personnalités, ce qui n'a rien à voir avec la politique. Le propos de Madame Massicotte est une vision plus réaliste et plus plausible de l'homme dans les derniers évènements politiques.
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  • Gilles Théberge - Abonné
    6 février 2012 23 h 58
    Exactement
    Vous avez parfaitement raison, et vos mots sont les meilleurs «Personne ne croit sérieusement qu'il a manipulé quoi que ce soit qui fût contraire à l'éthique parlementaire lorsqu'il était chef du Bloc québécois à Ottawa.»

    En réalité, tout le monde sait que ce n'est pas vrai, même, et même surtout, ceux qui l'accusent...
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