La réplique › Alliance NPD-PLC - Une fausse bonne idée
Jean-François Godbout et Frédéric Mérand - Professeurs de science politique à l'Université de Montréal
19 janvier 2012
Canada
Photo : Agence Reuters
Le chef intérimaire du Parti libéral du Canada (PLC), Bob Rae
À retenir
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Le déclencheur › Une solution de rechange rassembleuse
Le 12 janvier dernier, dans Le Devoir, le professeur Denis Saint-Martin de l'Université de Montréal exhortait les citoyens à militer au sein du PLC et du NPD afin d'élire des chefs «fusionnistes»: «Les prochains chefs du NPD et du PLC devraient être ceux qui ont été choisis parce qu'ils ont fait campagne activement pour la fusion de leurs deux formations, en faveur de la création d'un Nouveau Parti libéral-démocratique. Il doit y avoir une solution de rechange rassembleuse et crédible aux conservateurs lors des prochaines élections. L'enjeu est au-delà de la politique partisane. Il en va de l'avenir de la démocratie libérale et de la justice sociale au Canada.»
Dans Le Devoir du 12 janvier, notre collègue Denis Saint-Martin appelle les citoyens à «s'investir massivement au sein du NPD et du PLC» afin de «choisir un nouveau chef fusionniste». Depuis l'élection du 2 mai 2011, on parle beaucoup d'une fusion des deux principaux partis d'opposition. Ses partisans attribuent le succès électoral de Stephen Harper à la réunion des forces de droite en 2003. Comme plus de 60 % des Canadiens n'ont pas voté pour les conservateurs lors de la dernière élection, ils supposent que l'union du NPD et du PLC rendrait possible la victoire d'un gouvernement progressiste en 2015.
L'idée est séduisante. Mais est-elle réaliste? Un sondage Harris-Décima réalisé en septembre 2011 nous informe que seulement 24 % des Canadiens sont favorables à une fusion des deux partis, alors que 63 % sont contre. On ne trouve une majorité favorable à cette idée ni chez les électeurs du PLC ni chez ceux du NPD, et ni au Québec ni dans le reste du Canada. Dans l'état actuel de l'opinion publique, rien ne garantit que la fusion du PLC et du NPD permettrait la formation d'une majorité progressiste à la Chambre des communes.
Deux obstacles à la fusion
La création d'un Parti libéral-démocrate présuppose deux conditions qui s'annoncent difficiles à réunir dans le contexte politique actuel.
Premièrement, il faudrait que tous les électeurs libéraux acceptent de voter pour un parti qui sera plus à gauche, et que tous les électeurs du NPD acceptent de soutenir un parti qui sera plus à droite. Or, dans le reste du Canada, plusieurs libéraux préféreraient voter pour le Parti conservateur, alors que bien des néodémocrates pourraient se réfugier chez les verts. Au Québec, on ne peut exclure la résurgence du Bloc québécois face à un parti désormais associé à Jean Chrétien.
Il est possible d'imaginer, dans le scénario d'une fusion, la perte de près de la moitié des électeurs traditionnels du PLC et du NPD. L'équipe de l'Étude électorale canadienne a demandé aux électeurs ayant affirmé avoir voté pour le Parti libéral en 2008 quel aurait été leur deuxième choix: si 44 % des électeurs libéraux déclarent qu'ils auraient voté pour le NPD, 28 % auraient choisi le Parti conservateur. Les proportions sont sensiblement les mêmes chez les électeurs néodémocrates, 47 % d'entre eux ayant indiqué que leur deuxième choix se serait porté sur le PLC, suivi des verts (27 %) et du Parti conservateur (21 %).
Deuxièmement, la fusion des forces progressistes s'inscrit dans une logique unidimensionnelle séparant la gauche et la droite, c'est-à-dire deux conceptions différentes du rôle de l'État dans la régulation des échanges économiques. Or, au Canada, les enjeux régionaux divisent tout autant les électeurs que les enjeux socio-économiques, créant un espace politique bidimensionnel.
Le Québec, où le vote est travaillé par la question nationale, en fournit une illustration. Comme le note Denis Saint-Martin, si le NPD a remporté 59 sièges aux élections du 2 mai, c'est parce qu'il offrait une solution de rechange au Bloc québécois qui n'était justement pas le PLC, celui-ci souffrant dans cette province d'un déficit d'image considérable. Le déclin du vote libéral au Québec est plus important et plus ancien qu'on le croit. L'appui au PLC a commencé à diminuer dès après l'adoption de la Loi constitutionnelle de 1982. Depuis, les Québécois ont successivement élu une majorité de députés du Parti conservateur (1984-1988), du Bloc québécois (1993-2008), et plus récemment du NPD (2011). Le 2 mai n'était peut-être pas un vote de gauche, mais ce n'était pas un vote fédéraliste non plus.
La fusion aura-t-elle lieu?
À ceux qui donnent la création du «nouveau» Parti conservateur de Stephen Harper en exemple, le «vieux» Parti progressiste-conservateur devrait servir de mise en garde. En mobilisant les nationalistes québécois et les électeurs conservateurs de l'Ouest canadien, tous deux déçus par l'accord constitutionnel de 1982, Brian Mulroney a remporté plus de 75 % des sièges à la Chambre des communes à l'élection de 1984. Toutefois, cette coalition d'intérêts divergents qui ne s'entendait pas sur la place du Québec dans la fédération a vite implosé et donné naissance à deux partis (Bloc québécois et Parti réformiste) qui remplacèrent les conservateurs au Parlement en 1993.
La fusion de l'Alliance canadienne et du PC, en 2003, a certes permis au nouveau Parti conservateur, débarrassé de son étiquette populiste, de faire des gains électoraux importants. Ce pari, risqué, a été gagné par Stephen Harper. Mais l'épineuse question du Québec ne se posait pas en raison de la quasi-disparition du PC dans la province et de l'absence d'une députation réformiste à l'est de l'Ontario. La fusion s'est donc faite sans le Québec. Ce luxe ne sera pas offert au Parti libéral-démocrate, qui devra composer avec un électorat polarisé sur la question nationale.
Le Canada fait ainsi face à une contradiction entre le mode de scrutin uninominal à un tour, qui favorise le bipartisme, et les préférences politiques de plus en plus hétérogènes de la population. Le mode de scrutin devrait conduire à une fusion du PLC et du NPD, voire des verts, mais l'hétérogénéité de l'électorat, notamment sur la question du Québec, rend difficile la rédaction d'un programme politique susceptible d'obtenir une majorité des sièges. Logique en théorie, la fusion des partis ne l'est pas toujours en pratique.
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Jean-François Godbout et Frédéric Mérand - Professeurs de science politique à l'Université de Montréal
L'idée est séduisante. Mais est-elle réaliste? Un sondage Harris-Décima réalisé en septembre 2011 nous informe que seulement 24 % des Canadiens sont favorables à une fusion des deux partis, alors que 63 % sont contre. On ne trouve une majorité favorable à cette idée ni chez les électeurs du PLC ni chez ceux du NPD, et ni au Québec ni dans le reste du Canada. Dans l'état actuel de l'opinion publique, rien ne garantit que la fusion du PLC et du NPD permettrait la formation d'une majorité progressiste à la Chambre des communes.
Deux obstacles à la fusion
La création d'un Parti libéral-démocrate présuppose deux conditions qui s'annoncent difficiles à réunir dans le contexte politique actuel.
Premièrement, il faudrait que tous les électeurs libéraux acceptent de voter pour un parti qui sera plus à gauche, et que tous les électeurs du NPD acceptent de soutenir un parti qui sera plus à droite. Or, dans le reste du Canada, plusieurs libéraux préféreraient voter pour le Parti conservateur, alors que bien des néodémocrates pourraient se réfugier chez les verts. Au Québec, on ne peut exclure la résurgence du Bloc québécois face à un parti désormais associé à Jean Chrétien.
Il est possible d'imaginer, dans le scénario d'une fusion, la perte de près de la moitié des électeurs traditionnels du PLC et du NPD. L'équipe de l'Étude électorale canadienne a demandé aux électeurs ayant affirmé avoir voté pour le Parti libéral en 2008 quel aurait été leur deuxième choix: si 44 % des électeurs libéraux déclarent qu'ils auraient voté pour le NPD, 28 % auraient choisi le Parti conservateur. Les proportions sont sensiblement les mêmes chez les électeurs néodémocrates, 47 % d'entre eux ayant indiqué que leur deuxième choix se serait porté sur le PLC, suivi des verts (27 %) et du Parti conservateur (21 %).
Deuxièmement, la fusion des forces progressistes s'inscrit dans une logique unidimensionnelle séparant la gauche et la droite, c'est-à-dire deux conceptions différentes du rôle de l'État dans la régulation des échanges économiques. Or, au Canada, les enjeux régionaux divisent tout autant les électeurs que les enjeux socio-économiques, créant un espace politique bidimensionnel.
Le Québec, où le vote est travaillé par la question nationale, en fournit une illustration. Comme le note Denis Saint-Martin, si le NPD a remporté 59 sièges aux élections du 2 mai, c'est parce qu'il offrait une solution de rechange au Bloc québécois qui n'était justement pas le PLC, celui-ci souffrant dans cette province d'un déficit d'image considérable. Le déclin du vote libéral au Québec est plus important et plus ancien qu'on le croit. L'appui au PLC a commencé à diminuer dès après l'adoption de la Loi constitutionnelle de 1982. Depuis, les Québécois ont successivement élu une majorité de députés du Parti conservateur (1984-1988), du Bloc québécois (1993-2008), et plus récemment du NPD (2011). Le 2 mai n'était peut-être pas un vote de gauche, mais ce n'était pas un vote fédéraliste non plus.
La fusion aura-t-elle lieu?
À ceux qui donnent la création du «nouveau» Parti conservateur de Stephen Harper en exemple, le «vieux» Parti progressiste-conservateur devrait servir de mise en garde. En mobilisant les nationalistes québécois et les électeurs conservateurs de l'Ouest canadien, tous deux déçus par l'accord constitutionnel de 1982, Brian Mulroney a remporté plus de 75 % des sièges à la Chambre des communes à l'élection de 1984. Toutefois, cette coalition d'intérêts divergents qui ne s'entendait pas sur la place du Québec dans la fédération a vite implosé et donné naissance à deux partis (Bloc québécois et Parti réformiste) qui remplacèrent les conservateurs au Parlement en 1993.
La fusion de l'Alliance canadienne et du PC, en 2003, a certes permis au nouveau Parti conservateur, débarrassé de son étiquette populiste, de faire des gains électoraux importants. Ce pari, risqué, a été gagné par Stephen Harper. Mais l'épineuse question du Québec ne se posait pas en raison de la quasi-disparition du PC dans la province et de l'absence d'une députation réformiste à l'est de l'Ontario. La fusion s'est donc faite sans le Québec. Ce luxe ne sera pas offert au Parti libéral-démocrate, qui devra composer avec un électorat polarisé sur la question nationale.
Le Canada fait ainsi face à une contradiction entre le mode de scrutin uninominal à un tour, qui favorise le bipartisme, et les préférences politiques de plus en plus hétérogènes de la population. Le mode de scrutin devrait conduire à une fusion du PLC et du NPD, voire des verts, mais l'hétérogénéité de l'électorat, notamment sur la question du Québec, rend difficile la rédaction d'un programme politique susceptible d'obtenir une majorité des sièges. Logique en théorie, la fusion des partis ne l'est pas toujours en pratique.
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Jean-François Godbout et Frédéric Mérand - Professeurs de science politique à l'Université de Montréal
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