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    Les faux jetons

    Manon Cornellier
    14 décembre 2011 |Manon Cornellier | Canada | Chroniques
    Depuis l'obtention de leur majorité, le 2 mai dernier, les conservateurs justifient tout ce qu'ils font en invoquant leur «mandat fort». Même si moins de 40 % des Canadiens qui ont exercé leur droit de vote ont opté pour eux, ils estiment avoir maintenant le droit de faire tout ce qu'ils veulent. Ils ont promis d'abolir le registre des armes d'épaule? Ils se croient autorisés d'en détruire les données. Ils ont promis de s'attaquer au monopole de la Commission canadienne du blé? Ils se permettent d'aller de l'avant sans consulter les fermiers, comme l'exige la loi en vigueur et comme l'espéraient bien des agriculteurs.

    Et il y a maintenant cette répudiation du protocole de Kyoto. Les conservateurs n'ont jamais caché leur mépris pour ce traité et même, il faut le dire, pour tout ce bruit autour des changements climatiques. On a toujours su aussi qu'ils n'avaient pas l'intention d'essayer de respecter les engagements pris par le Canada en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES). Mais jamais, jamais n'ont-ils dit ou écrit dans leur programme que sous leur règne le Canada renierait sa parole.

    Si telle était l'intention de ce gouvernement depuis toujours, il aurait dû se retirer il y a longtemps du protocole et le faire visière levée, après un débat digne de ce nom au Parlement, puisque c'est ce dernier qui a ratifié le traité. Mais cela aurait signifié montrer ses cartes alors que le gouvernement était minoritaire et vulnérable et, pire, courir le risque de braquer certains électeurs. Et cela aurait exigé d'avoir un certain respect pour les processus démocratique et parlementaire.

    ***

    À la transparence, le gouvernement a préféré le brouillard. Selon un conseiller conservateur, on a délibérément opté pour la confusion. En six ans, on a présenté trois plans d'action et aucun n'a été pleinement mis en oeuvre. Le dernier repose sur l'adoption de règlements pour chaque grand secteur industriel, mais on les attend toujours, en particulier ceux pour les grands émetteurs de GES. Il y a quelques programmes que le gouvernement brandit à chaque détour pour prouver qu'il agit, mais il ignore la facture totale de son plan 2010 (plus de 9 milliards, selon le commissaire à l'environnement) et ne peut même pas dire si ses programmes atteignent leurs objectifs puisque les cibles n'ont cessé de changer depuis 2006.

    Et pas pour le mieux. Si les engagements de Kyoto étaient irréalistes aux yeux du gouvernement Harper, ceux qu'il a lui-même pris sont parmi les plus timides des pays industrialisés. Et malgré cela, Ottawa n'a aucune assurance de pouvoir les atteindre avec les mesures mises en place, constatait le commissaire à l'environnement dans son rapport d'octobre dernier. Les conservateurs ont beau chercher à blâmer les libéraux, après six années au pouvoir, ce bilan est le leur.

    Pour se défendre, les conservateurs, y compris le premier ministre Stephen Harper, répètent avec assurance des explications qui sont, en réalité, des justifications à l'inaction. L'argument le plus souvent invoqué pour ne pas avoir respecté le protocole de Kyoto, et finalement s'en retirer, est que ce traité est inefficace puisqu'il ne lie pas les plus grands émetteurs de gaz à effet de serre (GES). Le Canada veut voir tout le monde soumis aux mêmes règles. C'est un point de vue de plus en plus répandu, mais qui ne justifie pas l'inaction. Si le gouvernement croit à l'urgence de lutter contre les changements climatiques, il peut passer à l'action, comme bien des pays européens l'ont fait.

    Attention, nous dit-on, c'est oublier la situation aux États-Unis, notre principal partenaire commercial. Notre santé économique exige de ne pas en faire davantage qu'eux, assure-t-on. Les conservateurs passent sous silence les initiatives prises par les États américains ou encore les investissements plus importants faits dans les technologies et l'énergie vertes. À ce rythme, on risque seulement de prendre du retard. En fait, les émissions de GES ont augmenté plus vite au Canada qu'aux États-Unis, grâce surtout aux sables bitumineux, que tous les plans du gouvernement Harper ont cherché à épargner.

    ***

    Le retrait du protocole est une manoeuvre à l'image de tout ce que fait ce gouvernement dans le dossier des changements climatiques. Confondre, brouiller les pistes, frimer. Et le pire est que ce retrait lui permettra de se défiler encore plus aisément puisque le Canada ne sera plus forcé chaque année de faire un rapport détaillé du niveau de ses émissions. La Loi de mise en oeuvre du protocole du Kyoto, adoptée en 2007, exige par contre du gouvernement qu'il produise chaque année un plan sur les changements climatiques et du commissaire à l'environnement, qu'il analyse les progrès faits. Tant qu'elle n'est pas abrogée, il est tenu de la respecter.

    Mais l'abrogation de cette loi viendra sûrement, car ce gouvernement ne croit pas qu'il soit possible de concilier développement économique et protection de l'environnement. S'ils ont à choisir, les conservateurs choisissent toujours et sans hésitation l'économie. Et tant pis si les prochaines générations héritent d'une planète mal en point et menacée. L'idée que le Canada collabore, sans y être forcé, pour réduire les émissions de GES, qu'il fasse preuve de leadership, ne les a toujours pas effleurés.












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