«Il y a plusieurs Attawapiskat»
Une réserve ontarienne a remis à l'ordre du jour le sort des Premières Nations au Canada
Photo : La Presse canadienne (photo) Jonathan Hayward
Il y a quelques années, c’est Kashechewan qui faisait l’actualité. On pourrait aussi parler de Lac-Simon, de Manawan, de Fort Albany...
Une petite réserve isolée du nord de l'Ontario a soudainement relancé le débat politique, cette semaine, sur l'avenir des Premières Nations au pays. Mais le cas d'Attawapiskat — dont nul ne pouvait prononcer le nom il y a à peine une semaine, alors qu'il est aujourd'hui sur toutes les lèvres — n'est pas un cas isolé. Portrait d'une crise sous-jacente.
Ottawa — Le Canada au complet a vu pour la première fois, à la télévision dans son salon, ce que vivaient les communautés autochtones depuis longtemps, a martelé le chef national des Premières Nations, Shawn Atleo, en assemblée avec ses collègues dans la capitale fédérale cette semaine.
«Il y a plusieurs Attawapiskat», avertissait-il, après avoir dit au premier ministre la semaine précédente qu'il fallait «repartir à zéro dans les relations entre le fédéral et les Premières Nations».
La réserve, qui a déclaré l'état d'urgence fin octobre faute de logements pour ses résidants, a ainsi ravivé l'espoir pour les chefs de communauté autochtone de voir le gouvernement fédéral enfin comprendre leur situation, la prendre au sérieux, et intervenir.
Au fil des jours, le ton a monté entre Ottawa et les communautés. Le chef régional représentant la réserve d'Attawapiskat, Stan Louttit, est même allé jusqu'à prévenir qu'il pourrait avoir recours à la désobéissance civile. Car les Premières Nations en ont marre des solutions imposées. «Assez, c'est assez», scandait quant à elle la chef de la réserve, Theresa Spence. Et le cas d'Attawapiskat est venu exacerber ce sentiment au sein des communautés.
Alors que des dizaines de ses résidants habitaient des abris non isolés ou des tentes, sans électricité ni eau potable, et ce, à l'approche de l'hiver, la chef d'Attawapiskat a tiré la sonnette d'alarme: sa population a besoin d'aide. Ottawa a rétorqué en envoyant un séquestreur-administrateur gérer ses finances et vérifier qu'il n'y a pas eu de mauvaise gestion. Celui-ci recevra 1300 $ par jour, pigés à même le budget de la communauté. Voilà l'explication du gouvernement à la crise: la réserve de la rive ouest de la baie James, à des centaines de kilomètres au nord de Timmins, manque de sous parce que ceux-ci ont été mal gérés, a tranché le premier ministre jeudi. Or Attawapiskat n'est pas seule. La crise du logement qui y sévit est la même dans de nombreuses autres réserves au pays.
Des logements
En juillet dernier, le chef de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), Ghislain Picard, citait un rapport du gouvernement fédéral pour scander qu'il «manque encore 10 000 logements pour loger nos familles, nos aînés, pour leur offrir les conditions de vie décentes auxquelles ils ont droit». Cinq ans plus tôt au Québec, l'APNQL évaluait en 2006 qu'il en manquait 1700. Et ce chiffre a bondi.
Des réserves comme Attawapiskat, Kashechewan ou Fort Albany — qui ont elles aussi déclaré l'état d'urgence dernièrement faute de logements —, il y en a aussi au Québec, et plusieurs, assure M. Picard.
En Abitibi-Témiscamingue, la communauté algonquine de Lac-Simon déclarait en septembre avoir besoin de 300 logements. À 300 kilomètres de là, la réserve de Manawan, dans le nord de Lanaudière, estimait quant à elle vivre une pénurie de 400 logements. De retour à Kasheschewan, il en manquerait toujours 300.
Le problème est si répandu qu'il avait été soulevé dans un rapport de l'ex-vérificateur général intérimaire en juin dernier. John Wiersema y arguait que, «dans certains cas, la situation s'est même dégradée depuis nos audits antérieurs [...] La pénurie de logements de qualité convenable dans les réserves s'est aggravée». Le nombre de logements n'est toujours pas suffisant et les «investissements n'avaient suivi ni le rythme de la demande en logements, ni les besoins de rénovation», notait le vérificateur.
La source du problème n'est pas que financière, c'est aussi la croissance démographique, explique le professeur associé à l'Université du Québec à Montréal Michel Tousignant.
«Quand on planifie quelque chose pour 2012, ça veut dire qu'en 2015 il va déjà y avoir des problèmes. Il faut planifier à l'avance, et on est toujours 5 à 10 ans en retard parce qu'on ne répond pas aux besoins qui vont arriver. Alors, très, très vite, quand on construit des maisons, ce sera saturé», affirme-t-il.
Des 1,17 million d'autochtones au pays, environ 9 % vivent au Québec. Statistique Canada note que «la population autochtone croît plus rapidement que la population générale, ayant augmenté de 20,1 % entre 2001 et 2006». Pour preuve, près de 40 % de la population avait moins de 25 ans en 2006. Difficile de suivre la demande en logements à ce rythme. Les familles s'entassent donc à 10 ou 12 par maison, et celles-ci finissent par déborder.
Mais le gouvernement fédéral, lui, n'a pas mené d'étude pour évaluer les besoins en habitation dans les réserves du pays, a dénoncé la libérale Carolyn Bennett cette semaine, l'accusant de s'assurer ainsi d'éviter d'avoir quoi que ce soit à justifier. «Si vous ne quantifiez pas, alors vous n'avez rien à faire.»
Or il semble que le statu quo ne soit plus possible. Les Premières Nations n'en veulent plus, et Ottawa ne peut plus gérer les crises au fur et à mesure qu'elles surviennent, dit l'opposition politique.
«Il faut que le gouvernement reconnaisse qu'il y a un problème [...] Il y a des solutions, mais pour l'instant tout ce qu'on fait, c'est appliquer un "band-aid" sur le problème. Et le "band-aid", il va finir par tomber, tôt ou tard», a souligné le néodémocrate Charlie Angus, dont la circonscription englobe la communauté d'Attawapiskat et qui fait grand bruit depuis des semaines pour défendre la réserve.
À suivre...
Cette solution qui réconcilierait fédéral et Premières Nations, qui réglerait les problèmes de logement, nul ne sait la détailler. Les communautés veulent leur indépendance, mais comptent sur le financement fédéral. Second défi: elles ne parlent pas d'une seule voix, puisqu'elles rassemblent diverses nations et communautés, qui à leur tour sont composées de voix divergentes.
«Donc, ça demande de se mettre à travailler là-dessus le plus tôt possible, avec une volonté de régler le problème. Et ça demande un investissement financier, parce qu'il n'y a pas suffisamment de logements pour loger tout le monde», a tranché M. Tousignant.
À suivre, donc, à l'occasion d'une première rencontre entre les chefs des Premières Nations et le premier ministre, fin janvier. Pour le moment, Ottawa planche sur le cas d'Attawapiskat.
Le gouvernement a versé 500 000 $ pour répondre à l'urgence de la situation. Mais la construction d'une seule maison coûte quelque 250 000 $ (compte tenu de l'éloignement).
Le ministre des Affaires autochtones, John Duncan, a annoncé hier l'envoi de 15 maisons modulaires «dès que les routes d'hiver seront praticables» — c'est-à-dire pas avant fin janvier, a expliqué Charlie Angus. Et le ministre n'a pas été en mesure de préciser qui paiera pour ces logements: son ministère ou la communauté, qui peine déjà à boucler son budget, d'autant plus qu'elle doit maintenant verser un salaire à un séquestreur-administrateur dont elle ne veut pas? Le ministre n'a d'ailleurs pas non plus confirmé que les maisons modulaires parviendront à Attawapiskat même si la réserve refuse de collaborer avec cette tierce partie.
Au fil de cette affaire, le ministre Duncan s'en est tenu au strict minimum: répéter son discours préparé aux Communes, répondre à une poignée de questions, et ne rien révéler. Son bureau fait de même. Il annonce, mais ne détaille pas. Et ne tient pas compte des questions subséquentes.
Un dialogue de sourds, donc, qui semble s'être installé entre le ministère et la réserve. Chacun exprime sa frustration, mais ils ne se parlent pas.
Toutefois, nonobstant la suite pour Attawapiskat, le sort des Premières Nations ne sera pas écarté de sitôt, car la crise de la réserve ontarienne a soulevé un problème répandu et réaffirmé la détermination des communautés à se faire entendre.
Ottawa — Le Canada au complet a vu pour la première fois, à la télévision dans son salon, ce que vivaient les communautés autochtones depuis longtemps, a martelé le chef national des Premières Nations, Shawn Atleo, en assemblée avec ses collègues dans la capitale fédérale cette semaine.
«Il y a plusieurs Attawapiskat», avertissait-il, après avoir dit au premier ministre la semaine précédente qu'il fallait «repartir à zéro dans les relations entre le fédéral et les Premières Nations».
La réserve, qui a déclaré l'état d'urgence fin octobre faute de logements pour ses résidants, a ainsi ravivé l'espoir pour les chefs de communauté autochtone de voir le gouvernement fédéral enfin comprendre leur situation, la prendre au sérieux, et intervenir.
Au fil des jours, le ton a monté entre Ottawa et les communautés. Le chef régional représentant la réserve d'Attawapiskat, Stan Louttit, est même allé jusqu'à prévenir qu'il pourrait avoir recours à la désobéissance civile. Car les Premières Nations en ont marre des solutions imposées. «Assez, c'est assez», scandait quant à elle la chef de la réserve, Theresa Spence. Et le cas d'Attawapiskat est venu exacerber ce sentiment au sein des communautés.
Alors que des dizaines de ses résidants habitaient des abris non isolés ou des tentes, sans électricité ni eau potable, et ce, à l'approche de l'hiver, la chef d'Attawapiskat a tiré la sonnette d'alarme: sa population a besoin d'aide. Ottawa a rétorqué en envoyant un séquestreur-administrateur gérer ses finances et vérifier qu'il n'y a pas eu de mauvaise gestion. Celui-ci recevra 1300 $ par jour, pigés à même le budget de la communauté. Voilà l'explication du gouvernement à la crise: la réserve de la rive ouest de la baie James, à des centaines de kilomètres au nord de Timmins, manque de sous parce que ceux-ci ont été mal gérés, a tranché le premier ministre jeudi. Or Attawapiskat n'est pas seule. La crise du logement qui y sévit est la même dans de nombreuses autres réserves au pays.
Des logements
En juillet dernier, le chef de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), Ghislain Picard, citait un rapport du gouvernement fédéral pour scander qu'il «manque encore 10 000 logements pour loger nos familles, nos aînés, pour leur offrir les conditions de vie décentes auxquelles ils ont droit». Cinq ans plus tôt au Québec, l'APNQL évaluait en 2006 qu'il en manquait 1700. Et ce chiffre a bondi.
Des réserves comme Attawapiskat, Kashechewan ou Fort Albany — qui ont elles aussi déclaré l'état d'urgence dernièrement faute de logements —, il y en a aussi au Québec, et plusieurs, assure M. Picard.
En Abitibi-Témiscamingue, la communauté algonquine de Lac-Simon déclarait en septembre avoir besoin de 300 logements. À 300 kilomètres de là, la réserve de Manawan, dans le nord de Lanaudière, estimait quant à elle vivre une pénurie de 400 logements. De retour à Kasheschewan, il en manquerait toujours 300.
Le problème est si répandu qu'il avait été soulevé dans un rapport de l'ex-vérificateur général intérimaire en juin dernier. John Wiersema y arguait que, «dans certains cas, la situation s'est même dégradée depuis nos audits antérieurs [...] La pénurie de logements de qualité convenable dans les réserves s'est aggravée». Le nombre de logements n'est toujours pas suffisant et les «investissements n'avaient suivi ni le rythme de la demande en logements, ni les besoins de rénovation», notait le vérificateur.
La source du problème n'est pas que financière, c'est aussi la croissance démographique, explique le professeur associé à l'Université du Québec à Montréal Michel Tousignant.
«Quand on planifie quelque chose pour 2012, ça veut dire qu'en 2015 il va déjà y avoir des problèmes. Il faut planifier à l'avance, et on est toujours 5 à 10 ans en retard parce qu'on ne répond pas aux besoins qui vont arriver. Alors, très, très vite, quand on construit des maisons, ce sera saturé», affirme-t-il.
Des 1,17 million d'autochtones au pays, environ 9 % vivent au Québec. Statistique Canada note que «la population autochtone croît plus rapidement que la population générale, ayant augmenté de 20,1 % entre 2001 et 2006». Pour preuve, près de 40 % de la population avait moins de 25 ans en 2006. Difficile de suivre la demande en logements à ce rythme. Les familles s'entassent donc à 10 ou 12 par maison, et celles-ci finissent par déborder.
Mais le gouvernement fédéral, lui, n'a pas mené d'étude pour évaluer les besoins en habitation dans les réserves du pays, a dénoncé la libérale Carolyn Bennett cette semaine, l'accusant de s'assurer ainsi d'éviter d'avoir quoi que ce soit à justifier. «Si vous ne quantifiez pas, alors vous n'avez rien à faire.»
Or il semble que le statu quo ne soit plus possible. Les Premières Nations n'en veulent plus, et Ottawa ne peut plus gérer les crises au fur et à mesure qu'elles surviennent, dit l'opposition politique.
«Il faut que le gouvernement reconnaisse qu'il y a un problème [...] Il y a des solutions, mais pour l'instant tout ce qu'on fait, c'est appliquer un "band-aid" sur le problème. Et le "band-aid", il va finir par tomber, tôt ou tard», a souligné le néodémocrate Charlie Angus, dont la circonscription englobe la communauté d'Attawapiskat et qui fait grand bruit depuis des semaines pour défendre la réserve.
À suivre...
Cette solution qui réconcilierait fédéral et Premières Nations, qui réglerait les problèmes de logement, nul ne sait la détailler. Les communautés veulent leur indépendance, mais comptent sur le financement fédéral. Second défi: elles ne parlent pas d'une seule voix, puisqu'elles rassemblent diverses nations et communautés, qui à leur tour sont composées de voix divergentes.
«Donc, ça demande de se mettre à travailler là-dessus le plus tôt possible, avec une volonté de régler le problème. Et ça demande un investissement financier, parce qu'il n'y a pas suffisamment de logements pour loger tout le monde», a tranché M. Tousignant.
À suivre, donc, à l'occasion d'une première rencontre entre les chefs des Premières Nations et le premier ministre, fin janvier. Pour le moment, Ottawa planche sur le cas d'Attawapiskat.
Le gouvernement a versé 500 000 $ pour répondre à l'urgence de la situation. Mais la construction d'une seule maison coûte quelque 250 000 $ (compte tenu de l'éloignement).
Le ministre des Affaires autochtones, John Duncan, a annoncé hier l'envoi de 15 maisons modulaires «dès que les routes d'hiver seront praticables» — c'est-à-dire pas avant fin janvier, a expliqué Charlie Angus. Et le ministre n'a pas été en mesure de préciser qui paiera pour ces logements: son ministère ou la communauté, qui peine déjà à boucler son budget, d'autant plus qu'elle doit maintenant verser un salaire à un séquestreur-administrateur dont elle ne veut pas? Le ministre n'a d'ailleurs pas non plus confirmé que les maisons modulaires parviendront à Attawapiskat même si la réserve refuse de collaborer avec cette tierce partie.
Au fil de cette affaire, le ministre Duncan s'en est tenu au strict minimum: répéter son discours préparé aux Communes, répondre à une poignée de questions, et ne rien révéler. Son bureau fait de même. Il annonce, mais ne détaille pas. Et ne tient pas compte des questions subséquentes.
Un dialogue de sourds, donc, qui semble s'être installé entre le ministère et la réserve. Chacun exprime sa frustration, mais ils ne se parlent pas.
Toutefois, nonobstant la suite pour Attawapiskat, le sort des Premières Nations ne sera pas écarté de sitôt, car la crise de la réserve ontarienne a soulevé un problème répandu et réaffirmé la détermination des communautés à se faire entendre.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page





