Nations unies - Reste-t-il un rôle pour le Canada?
Michel Duval - Président de l'Observatoire sur les missions de paix et les opérations humanitaires de la Chaire Raoul-Dandurand et ancien ambassadeur aux Affaires étrangères du Canada
18 novembre 2011
Canada
À retenir
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La Chaire Raoul-Dandurand organise une série d'événements sur le thème «Le Canada dans le monde». La prochaine conférence aura lieu le 28 novembre à l'UQAM, où une table ronde des ambassadeurs réunira les diplomates Louise Fréchette et Robert Fowler. Ils discuteront des enjeux liés à l'évolution de l'environnement de sécurité et la politique étrangère canadienne.
Le monde a certes changé en 2011; nous retrouvons le Canada impliqué militairement en Afghanistan et en Libye. Dans les deux cas, il est sur la ligne de feu en compagnie de pays qui furent jadis nos compagnons du maintien de la paix, les Pays-Bas et la Norvège.
Ces pays qui avaient partagé nos luttes lors de la négociation du traité de Rome sur la Cour pénale internationale, de la Convention d'interdiction des mines antipersonnel, ainsi que la campagne visant à instituer une «responsabilité de protéger», versent maintenant dans l'intervention militaire. Que peut-il s'être passé?
Imposer la paix par la force
La tentation du rétablissement de la paix par la force est apparue lorsque les opérations de maintien de la paix de l'ONU ont mal tourné au début de la décennie 90. Pensons à la Somalie, la Bosnie Herzégovine, au Rwanda et au Zaïre oriental. Ces événements ont pesé lourd dans la balance. Dès 1999, le Canada a renoncé aux opérations de maintien de la paix de l'ONU et il est intervenu au Kosovo sans résolution du Conseil de sécurité, sous le principe de la responsabilité de protéger, dans une coalition menée par l'OTAN.
Le déploiement en Éthiopie-Érythrée (2000) marqua la dernière mission de maintien de la paix du Canada, avant qu'il s'engage fermement dans des coalitions menées sous la direction de l'OTAN. Ce faisant, il a dévié de sa politique traditionnelle. Son engagement dans une opération de «stabilisation de la paix» en Afghanistan a entraîné le rééquipement de l'armée et de l'aviation pour des missions de combat. Les tactiques de contre-insurrection sont devenues le cadre d'intervention privilégié par l'OTAN et les pays occidentaux qui combattent en Afghanistan.
Mandats de l'ONU outrepassés
Même si le Canada s'est engagé en Afghanistan et en Libye sous le couvert de résolutions du Conseil de sécurité, force est de constater que le mandat a ensuite été élargi, voire outrepassé. Le recours au Conseil n'est devenu qu'une étape pour aller chercher une licence d'intervention. La dimension politique et la diplomatie sont évacuées complètement du règlement du conflit, il ne reste qu'un ennemi à réduire à merci ou à détruire. Le cas de la Libye est éclairant sur ce point: le mandat du Conseil a vite été outrepassé, la force de protection est devenue un instrument de combat et les intérêts politiques des intervenants ont pris le pas sur la résolution pacifique des différends.
Ces interventions minent la crédibilité des Nations unies, transformant l'organisation en cible. Cela a mis en péril la vie de Casques bleus et du personnel de l'ONU en Irak, en Afghanistan, au Soudan, au Congo et en Algérie.
Un monde en mutation
Après la réunification de l'Allemagne en 1990, puis la fin de la guerre froide en 1991, l'attaque terroriste contre les tours du World Trade Center de New York en 2001 allait subitement chambouler notre relation bilatérale avec les États-Unis en plaçant la question de la sécurité intérieure au coeur des débats avec les Américains. L'effet cumulatif de ces changements est venu bouleverser la politique étrangère «pearsonnienne», qui accordait à la dimension multilatérale une importance centrale. Cette politique avait donné au Canada sur la scène internationale un rôle de médiateur, qui dépassait notre poids économique et militaire.
Le cheminement qui nous a menés à faire fi de la diplomatie et à recourir à la force armée n'est pas le fait d'un seul parti politique, et ce, même si le Parti conservateur en fait un usage plus «à l'américaine» que dans la tradition de la politique étrangère canadienne. C'est sous les libéraux que s'est amorcée l'approche interventionniste en Afghanistan. Le refus courageux du gouvernement Chrétien de se joindre à la croisade en Irak ne doit pas faire illusion, nous nous sommes rachetés en Afghanistan en choisissant de nous déployer dans la province de Kandahar.
Parallèlement, la contribution canadienne aux Casques bleus a diminué radicalement. En ce moment, à peine une cinquantaine de soldats canadiens sont engagés dans les missions de paix. Alors que le poids relatif des États-Unis diminue mondialement, il augmente dans la politique canadienne. Ce paradoxe explique que notre signature internationale ait changé. Notre capacité d'agir internationalement par la diplomatie multilatérale s'est émoussée et notre diplomatie est réduite à un rôle accessoire en dehors de la relation avec les États-Unis.
Quel rôle pour le Canada?
La crédibilité du Canada sur la scène internationale reposait sur son rôle de médiateur dans les règlements des différends. Nous avons maintenant quitté cette position plus nuancée et nous avons choisi notre camp, plus proche de «la politique du meilleur ami des États-Unis» que du «recul pearsonnien». Dans le conflit israélo-palestinien, comme dans plusieurs autres questions discutées à l'ONU, notre rôle ne dépasse plus celui de la figuration.
Notre position internationale s'est affaiblie, mais rien n'empêche que le Canada puisse reprendre et tenir une place utile aux Nations unies, où sont réunis les 193 pays de la planète. La Chine et les pays émergents (Brésil, Inde, Afrique du Sud et Nigéria), qui siègent présentement au Conseil de sécurité, s'affirment et font entendre une voix discordante quant aux interventions et à la gouverne américaine du monde. Il incombe au premier ministre de doter le Canada d'un rôle d'influence aux Nations unies. Certes, Bismarck a dit que «la diplomatie sans les armes, c'est de la musique sans les instruments», mais le corollaire est aussi vrai: les armes sans la diplomatie, c'est un orchestre sans partition.
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Michel Duval - Président de l'Observatoire sur les missions de paix et les opérations humanitaires de la Chaire Raoul-Dandurand et ancien ambassadeur aux Affaires étrangères du Canada
Ces pays qui avaient partagé nos luttes lors de la négociation du traité de Rome sur la Cour pénale internationale, de la Convention d'interdiction des mines antipersonnel, ainsi que la campagne visant à instituer une «responsabilité de protéger», versent maintenant dans l'intervention militaire. Que peut-il s'être passé?
Imposer la paix par la force
La tentation du rétablissement de la paix par la force est apparue lorsque les opérations de maintien de la paix de l'ONU ont mal tourné au début de la décennie 90. Pensons à la Somalie, la Bosnie Herzégovine, au Rwanda et au Zaïre oriental. Ces événements ont pesé lourd dans la balance. Dès 1999, le Canada a renoncé aux opérations de maintien de la paix de l'ONU et il est intervenu au Kosovo sans résolution du Conseil de sécurité, sous le principe de la responsabilité de protéger, dans une coalition menée par l'OTAN.
Le déploiement en Éthiopie-Érythrée (2000) marqua la dernière mission de maintien de la paix du Canada, avant qu'il s'engage fermement dans des coalitions menées sous la direction de l'OTAN. Ce faisant, il a dévié de sa politique traditionnelle. Son engagement dans une opération de «stabilisation de la paix» en Afghanistan a entraîné le rééquipement de l'armée et de l'aviation pour des missions de combat. Les tactiques de contre-insurrection sont devenues le cadre d'intervention privilégié par l'OTAN et les pays occidentaux qui combattent en Afghanistan.
Mandats de l'ONU outrepassés
Même si le Canada s'est engagé en Afghanistan et en Libye sous le couvert de résolutions du Conseil de sécurité, force est de constater que le mandat a ensuite été élargi, voire outrepassé. Le recours au Conseil n'est devenu qu'une étape pour aller chercher une licence d'intervention. La dimension politique et la diplomatie sont évacuées complètement du règlement du conflit, il ne reste qu'un ennemi à réduire à merci ou à détruire. Le cas de la Libye est éclairant sur ce point: le mandat du Conseil a vite été outrepassé, la force de protection est devenue un instrument de combat et les intérêts politiques des intervenants ont pris le pas sur la résolution pacifique des différends.
Ces interventions minent la crédibilité des Nations unies, transformant l'organisation en cible. Cela a mis en péril la vie de Casques bleus et du personnel de l'ONU en Irak, en Afghanistan, au Soudan, au Congo et en Algérie.
Un monde en mutation
Après la réunification de l'Allemagne en 1990, puis la fin de la guerre froide en 1991, l'attaque terroriste contre les tours du World Trade Center de New York en 2001 allait subitement chambouler notre relation bilatérale avec les États-Unis en plaçant la question de la sécurité intérieure au coeur des débats avec les Américains. L'effet cumulatif de ces changements est venu bouleverser la politique étrangère «pearsonnienne», qui accordait à la dimension multilatérale une importance centrale. Cette politique avait donné au Canada sur la scène internationale un rôle de médiateur, qui dépassait notre poids économique et militaire.
Le cheminement qui nous a menés à faire fi de la diplomatie et à recourir à la force armée n'est pas le fait d'un seul parti politique, et ce, même si le Parti conservateur en fait un usage plus «à l'américaine» que dans la tradition de la politique étrangère canadienne. C'est sous les libéraux que s'est amorcée l'approche interventionniste en Afghanistan. Le refus courageux du gouvernement Chrétien de se joindre à la croisade en Irak ne doit pas faire illusion, nous nous sommes rachetés en Afghanistan en choisissant de nous déployer dans la province de Kandahar.
Parallèlement, la contribution canadienne aux Casques bleus a diminué radicalement. En ce moment, à peine une cinquantaine de soldats canadiens sont engagés dans les missions de paix. Alors que le poids relatif des États-Unis diminue mondialement, il augmente dans la politique canadienne. Ce paradoxe explique que notre signature internationale ait changé. Notre capacité d'agir internationalement par la diplomatie multilatérale s'est émoussée et notre diplomatie est réduite à un rôle accessoire en dehors de la relation avec les États-Unis.
Quel rôle pour le Canada?
La crédibilité du Canada sur la scène internationale reposait sur son rôle de médiateur dans les règlements des différends. Nous avons maintenant quitté cette position plus nuancée et nous avons choisi notre camp, plus proche de «la politique du meilleur ami des États-Unis» que du «recul pearsonnien». Dans le conflit israélo-palestinien, comme dans plusieurs autres questions discutées à l'ONU, notre rôle ne dépasse plus celui de la figuration.
Notre position internationale s'est affaiblie, mais rien n'empêche que le Canada puisse reprendre et tenir une place utile aux Nations unies, où sont réunis les 193 pays de la planète. La Chine et les pays émergents (Brésil, Inde, Afrique du Sud et Nigéria), qui siègent présentement au Conseil de sécurité, s'affirment et font entendre une voix discordante quant aux interventions et à la gouverne américaine du monde. Il incombe au premier ministre de doter le Canada d'un rôle d'influence aux Nations unies. Certes, Bismarck a dit que «la diplomatie sans les armes, c'est de la musique sans les instruments», mais le corollaire est aussi vrai: les armes sans la diplomatie, c'est un orchestre sans partition.
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Michel Duval - Président de l'Observatoire sur les missions de paix et les opérations humanitaires de la Chaire Raoul-Dandurand et ancien ambassadeur aux Affaires étrangères du Canada
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