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    Monarchie britannique et gouvernement Harper - La refonte des bases symboliques du Canada

    5 octobre 2011 | Denis Saint-Martin, professeur de science politique à l'Université de Montréal | Canada
    Le nouveau vitrail sur la royauté, représentant notamment les reines Elizabeth II et Victoria, que le gouvernement Harper a fait installer à l’entrée du Sénat. Le nouvel enthousiasme pour les institutions de la monarchie britannique signale un retour à des valeurs d’autorité plus traditionnelle. <br />
    Photo: Jake Wright Le nouveau vitrail sur la royauté, représentant notamment les reines Elizabeth II et Victoria, que le gouvernement Harper a fait installer à l’entrée du Sénat. Le nouvel enthousiasme pour les institutions de la monarchie britannique signale un retour à des valeurs d’autorité plus traditionnelle.
    Derrière la nouvelle image du Canada que les conservateurs tentent maintenant de construire se cache d'abord et avant tout une critique de la vision précédente, celle dont les troupes de Stephen Harper veulent se débarrasser. Cette critique est à la fois sociale, culturelle et politique.

    Le nouvel enthousiasme pour les institutions de la monarchie britannique signale un retour à des valeurs d'autorité plus traditionnelle. C'est un retour à une époque idéalisée, celle d'avant les années 1960, lorsque les conservateurs de Diefenbaker étaient au pouvoir et où le drapeau du Royaume-Uni était encore celui du Canada.

    L'importance de l'autorité et de la hiérarchie sociale

    Ce passé dont on voudrait aujourd'hui se rapprocher part d'une critique des mouvements pour l'égalité des années 1960. Ceux-ci sont perçus comme ayant conduit au déclin de la déférence dans les autorités et à l'érosion des valeurs religieuses et morales, de la famille et du tissu social. Fondée sur l'hérédité, la monarchie rappelle plutôt l'importance de la hiérarchie sociale et de sa fonction pour l'ordre et la stabilité de la société.

    Symbole de tradition et de lien avec le passé, la monarchie, faut-il le rappeler, représente aussi la part non imputable et autoritaire des pouvoirs de l'État canadien. La monarchie commence là où la démocratie s'arrête. Les citoyens, les parlementaires, et souvent même les tribunaux, ont peu de prise sur les pouvoirs de la Couronne. C'est grâce à ces pouvoirs que M. Harper a déjà pu fermer le Parlement de façon arbitraire et qu'il enfreint les droits d'Omar Kadhr, toujours détenu à Guantánamo.

    L'armée, les forces policières et les gardiens de prison sont les autres figures d'autorité traditionnelles que le gouvernement Harper veut renforcer dans la société et de qui il s'entoure pour promouvoir ses politiques d'ordre et de justice. Ces politiques cherchent entre autres à limiter le pouvoir des juges, soupçonnés d'être trop favorables à la réhabilitation plutôt qu'à la punition, et plus sensibles aux intérêts des criminels qu'à ceux des victimes.

    Sous cette critique se dissimule également une volonté politique plus large de réaffirmer la suprématie du Parlement sur les tribunaux, vers qui le pouvoir s'est déplacé depuis l'adoption de la Charte des droits et libertés en 1982. Les conservateurs acceptent mal que l'expression de la majorité populaire au Parlement soit soumise à la défense des droits des minorités par les tribunaux. Mais au-delà de la «judiciarisation» des processus politiques tant décriée, c'est avec l'ensemble des réformes de l'ère Trudeau que les conservateurs veulent rompre.

    Tourner la page sur le libéralisme des années 1960

    L'affection récemment retrouvée pour la monarchie britannique veut mettre entre parenthèses les réformes qui, des années 1960 aux années 1980, ont «canadianisé» les symboles de l'identité citoyenne et les institutions du gouvernement fédéral. Non pas que les conservateurs soient moins patriotiques que les libéraux. Mais plutôt que de faire vibrer la fibre nationaliste autour de la Charte, du bilinguisme et des Casques bleus, comme l'ont fait les libéraux jusqu'au point de confondre leur parti à l'État canadien, les conservateurs valorisent une forme de patriotisme plus militaire et un moralisme plus prononcé en affaires internationales, comme le montre la politique du gouvernement Harper concernant Israël.

    Les conservateurs dénoncent le relativisme moral qu'ils associent aux mouvements des années 1960, à la manière de la droite française et du candidat Sarkozy qui, aux présidentielles de 2007, disait vouloir «liquider l'héritage de Mai 68».

    Quel sens pour le Québec?


    Le Québec ne se reconnaît évidemment pas dans la Couronne britannique ni dans le patriotisme militaire et guerrier importé des États-Unis. Sur le plan des valeurs, le Canada n'a jamais été aussi éloigné du Québec. Mais en même temps, la critique du modèle précédent qui sous-tend l'actuel projet conservateur de redéfinition du Canada possède des affinités certaines avec plusieurs courants d'opinion majoritaires au Québec. L'opposition aux réformes institutionnelles de l'ère Trudeau en est une.

    Le désir de faire primer le pouvoir législatif sur les décisions des tribunaux en est une autre (la fameuse clause nonobstant que des dirigeants libéraux à Ottawa ont déjà dit vouloir abolir). La critique de l'individualisme, dont les conservateurs associent la montée au développement des droits de la personne, rejoint des idées similaires au Québec, à droite comme à gauche, comme exprimées lors du débat sur les accommodements raisonnables.

    Si l'intention est de refaire les bases symboliques et identitaires du Canada à l'image du Canada fièrement britannique du temps de Diefenbaker, certains verront peut-être dans ce projet le retour vers un fédéralisme moins dominateur. L'image du Canada d'avant le multiculturalisme — protestant, blanc et issu du Royaume-Uni — correspond étroitement à la vision des deux peuples fondateurs sur laquelle s'appuie un large pan du nationalisme québécois.

    Stephen Harper a déjà reconnu l'existence de la nation québécoise. S'il veut maintenant refaire l'image de sa nation en la rapprochant des symboles britanniques, que grand bien lui fasse, penseront plusieurs Québécois, dans la mesure où le Québec est libre d'en faire autant de son côté. Mais ce retour à une conception plus binationale du Canada est peu susceptible de se produire, car en 2011, les fondements sociaux qui ont autrefois alimenté cette forme de démocratie élitiste et «consociationnelle» n'existent plus.

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    Denis Saint-Martin, professeur de science politique à l'Université de Montréal
     
     
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