Harper et Cameron en duo
Le passage en coup de vent du premier ministre britannique, David Cameron, à Ottawa n'a pas fait beaucoup de vagues. Cela tient davantage à un univers médiatique où l'important et l'insignifiant se côtoient de plus en plus en toute égalité qu'à son propos.
À l'heure où les observateurs cherchent un fil conducteur pour décoder les intentions, encore opaques, du gouvernement nouvellement majoritaire de Stephen Harper, l'allocution de son équivalent britannique mérite une relecture.
***
Il n'est pas rare, dans ce genre de circonstances, d'entendre un dignitaire étranger puiser dans le répertoire historique du pays hôte pour assaisonner son texte de citations du terroir. Il est plus rare d'entendre un homme politique en visite prendre à son compte les paroles d'un penseur contemporain.
L'histoire ne dit pas si le premier ministre Cameron a pris connaissance de l'ensemble de l'oeuvre de l'économiste Brian Lee Crowley avant d'en citer un passage selon lequel «de solides arguments permettent de croire que le XXIe siècle pourrait bien être celui du Canada».
Ses diplomates eux l'ont certainement parcourue. Quand un chef de gouvernement étranger prend la parole au Parlement, tous ses mots sont pesés d'avance. Si M. Cameron a cité l'économiste Crowley, c'est, entre autres choses, parce que, depuis le scrutin du 2 mai, le gouvernement a apparemment fait siennes certaines de ses thèses.
Car la phrase — anodine — de l'auteur en question s'inscrit dans un contexte qui est tout sauf banal.
En 2009, Crowley publiait un ouvrage consacré au déclin de ce qu'il décrivait comme les valeurs fondatrices du Canada et à leur essentielle (selon lui) résurrection. Dans Fearful Symmetry, il imputait ce déclin à la guerre que se sont livrée Ottawa et Québec à partir de la Révolution tranquille.
À la page 94 de son livre, l'auteur décrit notamment la mise au rancart de symboles rattachés à la Couronne britannique comme «le nettoyage de la mémoire historique du Canada anglais [...]».
Pour Crowley, l'émergence d'un Québec de moins en moins préoccupant pour la fédération canadienne constitue une condition gagnante pour le XXIe siècle et une occasion de se réapproprier un passé qu'il estime plus authentique que le présent du Canada moderne.
Depuis le scrutin du 2 mai, on assiste au retour en force de symboles associés au passé colonial sur lequel le Canada avait entrepris de tourner la page dans les années 60 et à une réaffirmation de ses racines anglo-saxonnes.
Dans son discours, David Cameron a lourdement salué ces efforts qu'il interprète comme un geste de rapprochement fraternel qui rehausse le calibre du Canada. Il a déclaré: «[...] le récent changement de nom du Commandement maritime et du Commandement aérien, qui s'appellent désormais "Marine royale canadienne" et "Aviation royale canadienne", illustre le mieux la valeur des forces canadienne et nous rend aussi fiers de servir à leurs côtés.»
Parmi les champs de bataille sur lesquels la Grande-Bretagne et le Canada ont combattu côte à côte, il n'y a pas l'Irak. À l'époque, des commentateurs anglophones avaient souligné que c'était la première fois que le Canada faisait faux bond à sa famille anglo-saxonne.
Cela ne se reproduira vraisemblablement pas sous Stephen Harper. Depuis son arrivée au pouvoir, il privilégie ses relations avec le monde anglo-saxon. L'ancien premier ministre australien John Howard a été le premier chef de gouvernement à s'adresser aux Communes sous son règne. Depuis le départ des travaillistes du pouvoir, les liens entre les Londres et Ottawa se sont resserrés.
Au moment de la guerre en Irak, George W. Bush et Tony Blair se décrivaient comme les membres d'une «coalition of the willing». David Cameron a repris la même expression (introuvable dans la transcription française) pour évoquer une alliance Canada-Grande-Bretagne sur le front économique mondial.
***
Il est rare qu'un gouvernement tienne un discours aussi alarmiste sur l'économie que l'opposition qui le critique, ce qui est pourtant le cas actuellement. La semaine dernière, Stephen Harper a profité de la visite de son homologue britannique pour en rajouter.
L'inquiétude est dans l'air du temps. En 2008, M. Harper avait été accusé de ne pas voir venir. Par la suite, il avait accepté l'idée, contre nature pour un conservateur de sa trempe, de combattre la récession à coups de dollars publics. La survie de son gouvernement minoritaire en dépendait.
Dans une chronique publiée dans le Toronto Star ce week-end, mon collègue Thomas Walkom laisse entendre que le ton pessimiste actuel du gouvernement prépare un autre retour aux sources conservatrices, sous la forme de mesures d'austérité qui vont détonner par rapport aux promesses rassurantes de la campagne électorale.
S'il a raison, la prestation conjointe des deux premiers ministres jeudi aura servi à mettre la table.
***
Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star
chebert@thestar.ca
À l'heure où les observateurs cherchent un fil conducteur pour décoder les intentions, encore opaques, du gouvernement nouvellement majoritaire de Stephen Harper, l'allocution de son équivalent britannique mérite une relecture.
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Il n'est pas rare, dans ce genre de circonstances, d'entendre un dignitaire étranger puiser dans le répertoire historique du pays hôte pour assaisonner son texte de citations du terroir. Il est plus rare d'entendre un homme politique en visite prendre à son compte les paroles d'un penseur contemporain.
L'histoire ne dit pas si le premier ministre Cameron a pris connaissance de l'ensemble de l'oeuvre de l'économiste Brian Lee Crowley avant d'en citer un passage selon lequel «de solides arguments permettent de croire que le XXIe siècle pourrait bien être celui du Canada».
Ses diplomates eux l'ont certainement parcourue. Quand un chef de gouvernement étranger prend la parole au Parlement, tous ses mots sont pesés d'avance. Si M. Cameron a cité l'économiste Crowley, c'est, entre autres choses, parce que, depuis le scrutin du 2 mai, le gouvernement a apparemment fait siennes certaines de ses thèses.
Car la phrase — anodine — de l'auteur en question s'inscrit dans un contexte qui est tout sauf banal.
En 2009, Crowley publiait un ouvrage consacré au déclin de ce qu'il décrivait comme les valeurs fondatrices du Canada et à leur essentielle (selon lui) résurrection. Dans Fearful Symmetry, il imputait ce déclin à la guerre que se sont livrée Ottawa et Québec à partir de la Révolution tranquille.
À la page 94 de son livre, l'auteur décrit notamment la mise au rancart de symboles rattachés à la Couronne britannique comme «le nettoyage de la mémoire historique du Canada anglais [...]».
Pour Crowley, l'émergence d'un Québec de moins en moins préoccupant pour la fédération canadienne constitue une condition gagnante pour le XXIe siècle et une occasion de se réapproprier un passé qu'il estime plus authentique que le présent du Canada moderne.
Depuis le scrutin du 2 mai, on assiste au retour en force de symboles associés au passé colonial sur lequel le Canada avait entrepris de tourner la page dans les années 60 et à une réaffirmation de ses racines anglo-saxonnes.
Dans son discours, David Cameron a lourdement salué ces efforts qu'il interprète comme un geste de rapprochement fraternel qui rehausse le calibre du Canada. Il a déclaré: «[...] le récent changement de nom du Commandement maritime et du Commandement aérien, qui s'appellent désormais "Marine royale canadienne" et "Aviation royale canadienne", illustre le mieux la valeur des forces canadienne et nous rend aussi fiers de servir à leurs côtés.»
Parmi les champs de bataille sur lesquels la Grande-Bretagne et le Canada ont combattu côte à côte, il n'y a pas l'Irak. À l'époque, des commentateurs anglophones avaient souligné que c'était la première fois que le Canada faisait faux bond à sa famille anglo-saxonne.
Cela ne se reproduira vraisemblablement pas sous Stephen Harper. Depuis son arrivée au pouvoir, il privilégie ses relations avec le monde anglo-saxon. L'ancien premier ministre australien John Howard a été le premier chef de gouvernement à s'adresser aux Communes sous son règne. Depuis le départ des travaillistes du pouvoir, les liens entre les Londres et Ottawa se sont resserrés.
Au moment de la guerre en Irak, George W. Bush et Tony Blair se décrivaient comme les membres d'une «coalition of the willing». David Cameron a repris la même expression (introuvable dans la transcription française) pour évoquer une alliance Canada-Grande-Bretagne sur le front économique mondial.
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Il est rare qu'un gouvernement tienne un discours aussi alarmiste sur l'économie que l'opposition qui le critique, ce qui est pourtant le cas actuellement. La semaine dernière, Stephen Harper a profité de la visite de son homologue britannique pour en rajouter.
L'inquiétude est dans l'air du temps. En 2008, M. Harper avait été accusé de ne pas voir venir. Par la suite, il avait accepté l'idée, contre nature pour un conservateur de sa trempe, de combattre la récession à coups de dollars publics. La survie de son gouvernement minoritaire en dépendait.
Dans une chronique publiée dans le Toronto Star ce week-end, mon collègue Thomas Walkom laisse entendre que le ton pessimiste actuel du gouvernement prépare un autre retour aux sources conservatrices, sous la forme de mesures d'austérité qui vont détonner par rapport aux promesses rassurantes de la campagne électorale.
S'il a raison, la prestation conjointe des deux premiers ministres jeudi aura servi à mettre la table.
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Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star
chebert@thestar.ca
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