Pour le meilleur et pour le pire
28 juillet 2003
Canada
La décision du gouvernement fédéral d'étendre aux couples de même sexe le droit au mariage nous engage dans une réflexion plus large sur le sens et l'utilité sociale de cette institution. À force de parler des droits de la minorité homosexuelle, on finit par oublier que les hétérosexuels aussi ont droit au mariage et qu'ils le pratiquent encore allègrement.
Malgré la chute du taux de nuptialité depuis les années 1970, les trois quarts des couples québécois sont des couples mariés. Selon la plus récente enquête de Statistique Canada sur la diversification de la vie conjugale, 78 % des femmes canadiennes âgées de 30 à 39 ans connaîtront le mariage dans leur vie. La vie de couple reste d'ailleurs une aspiration pour la vaste majorité des personnes. Selon la même enquête réalisée en 2001, 94 % des femmes âgées de 30 à 69 ans souhaitent partager leur vie avec un conjoint.
Le mariage a certes perdu son monopole sur l'organisation de la vie de famille. L'union libre gagne toujours en popularité. Les jeunes vivent par ailleurs leur première union plus tardivement (autour de 29 ans) et celle-ci est plus instable. Un mariage sur cinq est un remariage au Québec. Une famille sur huit est une famille recomposée au Canada. Le tiers des femmes connaîtront au moins deux unions dans leur vie.
Mais cette instabilité ne doit pas cacher un fait essentiel: après une rupture, des familles se recomposent autour d'un nouveau couple. Autre fait remarquable: si l'union libre est la forme préférée par la majorité des jeunes de moins de 30 ans pour une première union, le tiers des unions libres se transforment plus tard en mariage au Québec, 60 % dans le reste du Canada. Lorsque ce n'est pas le cas, celles-ci sont de plus en plus durables.
***
Donc, le couple et sa forme institutionnalisée, le mariage, demeurent les modes d'organisation de la vie privilégiées par les individus. Ces aménagements revêtent également un intérêt pour la vitalité, la stabilité et la reproduction de la société. Mais la signification du mariage a considérablement évolué au fil du temps. Avant d'affirmer que l'ouverture de cette institution aux homosexuels ébranle ses fondements, il faut prendre la mesure de l'ébranlement dont ceux-ci ont déjà été l'objet.
Très tôt dans l'histoire de l'humanité, le mariage a pris des formes institutionnelles, variables selon les cultures. Mais longtemps, la lignée l'a emporté sur le couple. Les enfants garantissaient l'avenir de la lignée et l'entretien des membres plus âgés. Dans les sociétés patriarcales, le mariage est aussi devenu un instrument de pouvoir de l'homme sur la femme à qui, en revanche, celui-ci devait protection.
La croissante autonomie économique des femmes et la possibilité de réguler les naissances ont profondément transformé la compréhension du mariage. De nos jours, celui-ci ne met plus tellement en jeu l'avenir de la lignée. L'accent est plutôt mis sur la communauté physique et psychique voulue par le couple dans un contexte d'amour et de solidarité. Au Québec, 40 % des couples n'ont pas d'enfant présent dans le ménage et plus de la moitié des enfants naissent hors mariage. Le quart des enfants grandissent au sein de familles monoparentales. Le nombre de familles recomposées a augmenté de 17 % en cinq ans au Canada et la moitié sont le fait de l'union de personnes mariées antérieurement qui reconstituent une cellule familiale dans laquelle l'un des deux parents n'est pas le géniteur de tous les enfants du ménage.
Même si la majorité des enfants vivent avec leurs deux parents mariés, le lien obligé entre mariage, procréation et famille s'est délité. Le mariage et la filiation sont devenus deux questions distinctes même si elles se résolvent encore le plus souvent ensemble.
Le mariage est, du point de vue des individus, moins une affaire de nécessité que de choix. Il devient une décision privée qui ne relève d'aucune obligation. Cela explique en partie la popularité de l'union libre: le choix de partager sa vie avec quelqu'un sans qu'intervienne la société. Le mariage n'est plus nécessairement pour la vie non plus. Au Québec, on accorde chaque année presque autant de divorces (environ 20 000) que l'on célèbre de mariages (environ 22 000).
La décision de vivre en couple, avec ou sans enfant, n'est pourtant pas devenue une affaire entièrement privée. Pour deux raisons. D'abord par la volonté des conjoints qui souhaitent, par le mariage, inscrire leur relation dans la durée. Grâce à l'institutionnalisation, le couple se soustrait aux aléas d'une logique strictement contractuelle. Par le mariage, l'État recouvre le couple de sa protection. Il régule la sexualité et protège la monogamie.
Cette protection est de plus en plus réelle également pour les conjoints de fait, y compris les conjoints de même sexe, à qui ont été étendus, récemment, les avantages consentis aux mariés dans les régimes d'assurance et de protection sociale.
Ensuite, par intérêt pour la société, le mariage étant fondé sur l'idée qu'une société se construit dans la durée de relations pour le meilleur et pour le pire puisque celui-ci implique généralement une permanence relative, une résidence partagée, une division du travail dans le ménage, l'éducation et la socialisation des enfants. Il établit également des relations d'alliance par-delà les époux, au sein de la famille élargie, entre deux groupes de parents.
C'est là, surtout et avant tout, que réside l'intérêt du mariage pour la société: dans un contexte où les liens sociaux et économiques sont de plus en plus précaires, soutenir tout ce qui contribue à des engagements plus durables entre les personnes.
Lundi prochain, j'aborderai le mariage homosexuel.
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
Malgré la chute du taux de nuptialité depuis les années 1970, les trois quarts des couples québécois sont des couples mariés. Selon la plus récente enquête de Statistique Canada sur la diversification de la vie conjugale, 78 % des femmes canadiennes âgées de 30 à 39 ans connaîtront le mariage dans leur vie. La vie de couple reste d'ailleurs une aspiration pour la vaste majorité des personnes. Selon la même enquête réalisée en 2001, 94 % des femmes âgées de 30 à 69 ans souhaitent partager leur vie avec un conjoint.
Le mariage a certes perdu son monopole sur l'organisation de la vie de famille. L'union libre gagne toujours en popularité. Les jeunes vivent par ailleurs leur première union plus tardivement (autour de 29 ans) et celle-ci est plus instable. Un mariage sur cinq est un remariage au Québec. Une famille sur huit est une famille recomposée au Canada. Le tiers des femmes connaîtront au moins deux unions dans leur vie.
Mais cette instabilité ne doit pas cacher un fait essentiel: après une rupture, des familles se recomposent autour d'un nouveau couple. Autre fait remarquable: si l'union libre est la forme préférée par la majorité des jeunes de moins de 30 ans pour une première union, le tiers des unions libres se transforment plus tard en mariage au Québec, 60 % dans le reste du Canada. Lorsque ce n'est pas le cas, celles-ci sont de plus en plus durables.
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Donc, le couple et sa forme institutionnalisée, le mariage, demeurent les modes d'organisation de la vie privilégiées par les individus. Ces aménagements revêtent également un intérêt pour la vitalité, la stabilité et la reproduction de la société. Mais la signification du mariage a considérablement évolué au fil du temps. Avant d'affirmer que l'ouverture de cette institution aux homosexuels ébranle ses fondements, il faut prendre la mesure de l'ébranlement dont ceux-ci ont déjà été l'objet.
Très tôt dans l'histoire de l'humanité, le mariage a pris des formes institutionnelles, variables selon les cultures. Mais longtemps, la lignée l'a emporté sur le couple. Les enfants garantissaient l'avenir de la lignée et l'entretien des membres plus âgés. Dans les sociétés patriarcales, le mariage est aussi devenu un instrument de pouvoir de l'homme sur la femme à qui, en revanche, celui-ci devait protection.
La croissante autonomie économique des femmes et la possibilité de réguler les naissances ont profondément transformé la compréhension du mariage. De nos jours, celui-ci ne met plus tellement en jeu l'avenir de la lignée. L'accent est plutôt mis sur la communauté physique et psychique voulue par le couple dans un contexte d'amour et de solidarité. Au Québec, 40 % des couples n'ont pas d'enfant présent dans le ménage et plus de la moitié des enfants naissent hors mariage. Le quart des enfants grandissent au sein de familles monoparentales. Le nombre de familles recomposées a augmenté de 17 % en cinq ans au Canada et la moitié sont le fait de l'union de personnes mariées antérieurement qui reconstituent une cellule familiale dans laquelle l'un des deux parents n'est pas le géniteur de tous les enfants du ménage.
Même si la majorité des enfants vivent avec leurs deux parents mariés, le lien obligé entre mariage, procréation et famille s'est délité. Le mariage et la filiation sont devenus deux questions distinctes même si elles se résolvent encore le plus souvent ensemble.
Le mariage est, du point de vue des individus, moins une affaire de nécessité que de choix. Il devient une décision privée qui ne relève d'aucune obligation. Cela explique en partie la popularité de l'union libre: le choix de partager sa vie avec quelqu'un sans qu'intervienne la société. Le mariage n'est plus nécessairement pour la vie non plus. Au Québec, on accorde chaque année presque autant de divorces (environ 20 000) que l'on célèbre de mariages (environ 22 000).
La décision de vivre en couple, avec ou sans enfant, n'est pourtant pas devenue une affaire entièrement privée. Pour deux raisons. D'abord par la volonté des conjoints qui souhaitent, par le mariage, inscrire leur relation dans la durée. Grâce à l'institutionnalisation, le couple se soustrait aux aléas d'une logique strictement contractuelle. Par le mariage, l'État recouvre le couple de sa protection. Il régule la sexualité et protège la monogamie.
Cette protection est de plus en plus réelle également pour les conjoints de fait, y compris les conjoints de même sexe, à qui ont été étendus, récemment, les avantages consentis aux mariés dans les régimes d'assurance et de protection sociale.
Ensuite, par intérêt pour la société, le mariage étant fondé sur l'idée qu'une société se construit dans la durée de relations pour le meilleur et pour le pire puisque celui-ci implique généralement une permanence relative, une résidence partagée, une division du travail dans le ménage, l'éducation et la socialisation des enfants. Il établit également des relations d'alliance par-delà les époux, au sein de la famille élargie, entre deux groupes de parents.
C'est là, surtout et avant tout, que réside l'intérêt du mariage pour la société: dans un contexte où les liens sociaux et économiques sont de plus en plus précaires, soutenir tout ce qui contribue à des engagements plus durables entre les personnes.
Lundi prochain, j'aborderai le mariage homosexuel.
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
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