Kaboul-sur-Richelieu
Il y a de ces images qu'on aime bien regarder, images qui attendrissent et qui rassurent. En Afghanistan, des soldats canadiens déblaient un terrain vague pour que les jeunes puissent se livrer à leur traditionnelle bataille de cerfs-volants. En Haïti, d'autres jeunes gens venus de Valcartier aménagent un terrain de soccer sous les yeux rieurs d'une ribambelle de gamins. Ils ne sont pas là pour ces menus plaisirs, ils sont là pour lutter contre les talibans, déblayer des villes en ruine, installer des hôpitaux de campagne, fournir de l'eau potable, mais si, en plus, ils peuvent alléger le stress, provoquer quelques sourires ou fournir quelques instants de bonheur passager, personne, ni en haut ni en bas lieu, se demande si cela entre dans le cadre de la mission d'urgence ou d'intervention.
Mais, au Canada, les petits chefs et les grands, les bureaucrates et les comptables sont là avec leur grille d'interprétation: des feuilles de petits carrés bien tracés dans lesquels tous les aspects d'une tragédie, d'une catastrophe ou d'une situation d'urgence doivent entrer nettement et ne jamais dépasser les lignes. Les mots solidarité, compassion, compréhension n'entrent pas dans ces petits carrés immuables.
Essentiellement, dans le cas de situations d'urgence ou de catastrophes naturelles, l'armée doit aider les autorités civiles qui font appel à ses services parce qu'elles ne parviennent pas à assurer le bien-être et la sécurité de leur population.
Généralement, les catastrophes naturelles s'expriment clairement et de manière emphatique. Le feu se propage à une vitesse folle, les flots engouffrent les maisons, la vie des gens est en danger. Tout cela correspond à la grille d'analyse et l'armée ne lésine pas. On évacue, on protège, on sauve, le ministre met ses bottes et se comporte comme un commandant.
Mais voilà, l'inondation qui afflige des milliers de riverains de la baie de Missisquoi et de la vallée du Richelieu ne répond vraiment pas aux critères de la grille d'analyse. Elle a commencé lentement, insidieusement. Le niveau des eaux a crû paresseusement, de jour en jour, prenant son temps et ses aises, prenant un petit repos puis se remettant à son travail résolu d'érosion et d'envahissement. Si les eaux s'étaient retirées après une semaine ou deux, les victimes se seraient mises à l'ouvrage, auraient vidé les sous-sols, arraché les tapis imbibés, calculé les pertes, pleuré un peu. Et on en serait déjà à planter les rosiers ou les tomates en espérant un été clément qui compenserait le retard.
Ce n'est pas le cas. Cette inondation est comme un cancer qui se propage lentement depuis plus de six semaines. Six semaines à sentir l'odeur de pourriture, à constater la propagation fulgurante des moisissures, à deviner puis à constater que les fondations se lézardent, à se demander si la maison n'est pas atteinte d'une maladie terminale. Comme dans la maladie, on lutte un peu à l'aveugle, mais avec patience. On répare, on colmate, on nettoie un peu et on croise les doigts. On a l'habitude. Dans ces petits bungalows bas, on aménage, on bricole, on améliore depuis des années. Car ces maisons qui s'effilochent lentement, ce sont les maisons de leur vie. La première, juste avant la naissance des enfants, la dernière quand ils seront partis, que l'hypothèque sera enfin remboursée et que l'arthrite conduira les propriétaires dans une résidence.
Voilà ce qu'elle fait, cette inondation lente et permanente, elle ne menace pas de tuer instantanément, danger qui mobiliserait l'armée, non, elle mine le courage, installe l'épuisement physique puis moral, elle vide des vies d'une partie de leur sens. Épuisées, les victimes rêvent encore un peu: après que l'eau sera repartie de chez elle, car ça viendra, on défera tout, planchers, cloisons, panneaux, gyproc avec tous leurs champignons, et puis, on nettoiera le jardin débordant de débris charriés par l'eau. Oui, peut-être, avec des parents, des amis... si la force existe encore et aussi la volonté. Ce ne sera pas facile, les municipalités seront débordées. Sinon, on démolira et on tentera de recommencer ailleurs peut-être.
Pendant ce temps, des centaines de jeunes militaires se tourneront les pouces entre deux entraînements plus ou moins utiles. Car le ministre de la Défense l'a dit: «Pas question de participer au nettoyage pour ne pas concurrencer l'entreprise privée.» C'est la phrase la plus idiote, la plus dépourvue de sens que j'ai jamais entendue prononcer par un homme censé être doté d'un minimum d'intelligence. Mais on sait que le dogmatisme idéologique transforme l'être humain en robot idiot. Nous payons ces militaires et, en ce moment, le seul endroit où ils peuvent être utiles, c'est dans la vallée du Richelieu. Pas pour sauver des vies menacées d'une mort imminente, mais pour relancer des vies éteintes ou presque. Leur présence permettrait à des centaines de victimes à bout de force et de ressources financières de se sortir plus rapidement et plus sereinement d'un cauchemar qui aura duré deux mois. Il n'y a pas de honte pour une armée à faire oeuvre de solidarité et de compassion, au contraire. Il n'y a que gloire et reconnaissance.
Mais, au Canada, les petits chefs et les grands, les bureaucrates et les comptables sont là avec leur grille d'interprétation: des feuilles de petits carrés bien tracés dans lesquels tous les aspects d'une tragédie, d'une catastrophe ou d'une situation d'urgence doivent entrer nettement et ne jamais dépasser les lignes. Les mots solidarité, compassion, compréhension n'entrent pas dans ces petits carrés immuables.
Essentiellement, dans le cas de situations d'urgence ou de catastrophes naturelles, l'armée doit aider les autorités civiles qui font appel à ses services parce qu'elles ne parviennent pas à assurer le bien-être et la sécurité de leur population.
Généralement, les catastrophes naturelles s'expriment clairement et de manière emphatique. Le feu se propage à une vitesse folle, les flots engouffrent les maisons, la vie des gens est en danger. Tout cela correspond à la grille d'analyse et l'armée ne lésine pas. On évacue, on protège, on sauve, le ministre met ses bottes et se comporte comme un commandant.
Mais voilà, l'inondation qui afflige des milliers de riverains de la baie de Missisquoi et de la vallée du Richelieu ne répond vraiment pas aux critères de la grille d'analyse. Elle a commencé lentement, insidieusement. Le niveau des eaux a crû paresseusement, de jour en jour, prenant son temps et ses aises, prenant un petit repos puis se remettant à son travail résolu d'érosion et d'envahissement. Si les eaux s'étaient retirées après une semaine ou deux, les victimes se seraient mises à l'ouvrage, auraient vidé les sous-sols, arraché les tapis imbibés, calculé les pertes, pleuré un peu. Et on en serait déjà à planter les rosiers ou les tomates en espérant un été clément qui compenserait le retard.
Ce n'est pas le cas. Cette inondation est comme un cancer qui se propage lentement depuis plus de six semaines. Six semaines à sentir l'odeur de pourriture, à constater la propagation fulgurante des moisissures, à deviner puis à constater que les fondations se lézardent, à se demander si la maison n'est pas atteinte d'une maladie terminale. Comme dans la maladie, on lutte un peu à l'aveugle, mais avec patience. On répare, on colmate, on nettoie un peu et on croise les doigts. On a l'habitude. Dans ces petits bungalows bas, on aménage, on bricole, on améliore depuis des années. Car ces maisons qui s'effilochent lentement, ce sont les maisons de leur vie. La première, juste avant la naissance des enfants, la dernière quand ils seront partis, que l'hypothèque sera enfin remboursée et que l'arthrite conduira les propriétaires dans une résidence.
Voilà ce qu'elle fait, cette inondation lente et permanente, elle ne menace pas de tuer instantanément, danger qui mobiliserait l'armée, non, elle mine le courage, installe l'épuisement physique puis moral, elle vide des vies d'une partie de leur sens. Épuisées, les victimes rêvent encore un peu: après que l'eau sera repartie de chez elle, car ça viendra, on défera tout, planchers, cloisons, panneaux, gyproc avec tous leurs champignons, et puis, on nettoiera le jardin débordant de débris charriés par l'eau. Oui, peut-être, avec des parents, des amis... si la force existe encore et aussi la volonté. Ce ne sera pas facile, les municipalités seront débordées. Sinon, on démolira et on tentera de recommencer ailleurs peut-être.
Pendant ce temps, des centaines de jeunes militaires se tourneront les pouces entre deux entraînements plus ou moins utiles. Car le ministre de la Défense l'a dit: «Pas question de participer au nettoyage pour ne pas concurrencer l'entreprise privée.» C'est la phrase la plus idiote, la plus dépourvue de sens que j'ai jamais entendue prononcer par un homme censé être doté d'un minimum d'intelligence. Mais on sait que le dogmatisme idéologique transforme l'être humain en robot idiot. Nous payons ces militaires et, en ce moment, le seul endroit où ils peuvent être utiles, c'est dans la vallée du Richelieu. Pas pour sauver des vies menacées d'une mort imminente, mais pour relancer des vies éteintes ou presque. Leur présence permettrait à des centaines de victimes à bout de force et de ressources financières de se sortir plus rapidement et plus sereinement d'un cauchemar qui aura duré deux mois. Il n'y a pas de honte pour une armée à faire oeuvre de solidarité et de compassion, au contraire. Il n'y a que gloire et reconnaissance.
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