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    Le vrai pouvoir

    Chantal Hébert
    16 mai 2011 |Chantal Hébert | Canada | Chroniques
    En politique comme dans la vie en général, c'est une chose de savoir quelque chose et une autre d'en faire l'expérience. À son arrivée au pouvoir en 2006, Stephen Harper avait eu l'occasion de mesurer l'écart important qui sépare la connaissance théorique d'une situation et sa réalité.

    Jusqu'à ce qu'il s'installe dans le fauteuil de premier ministre, le chef conservateur disait qu'il n'avait pas cru ceux qui lui juraient qu'une journée au pouvoir valait davantage la peine d'être vécue qu'une année dans l'opposition. Il aura suffi de seulement quelques semaines aux commandes pour l'en convaincre à tout jamais.

    Lorsque la Chambre des communes va rouvrir ses portes dans quelques semaines, le même choc du réel — en moins agréable pour l'opposition — attend les protagonistes du nouveau Parlement.

    ***

    La plupart des députés qui ont été réélus le 2 mai n'ont jamais siégé dans un Parlement majoritaire. Cela inclut le nouveau chef de l'opposition officielle. Jack Layton a pris la tête du NPD en 2003, mais c'est seulement après les élections de 2004 et l'élection d'un gouvernement minoritaire libéral qu'il a fait son entrée au Parlement.

    Le discours du chef néodémocrate, qui insiste beaucoup sur le rôle de porteur de changement de sa formation, n'est pas encore complètement au diapason du rapport de forces moins avantageux qui l'attend aux Communes.

    L'ampleur des gains néodémocrates enregistrés au scrutin du 2 mai est inversement proportionnelle à la diminution de l'influence dont la formation de M. Layton disposera face à un gouvernement majoritaire.

    La transition s'annonce encore plus difficile pour le Parti libéral et pour le Bloc québécois. En général, les ténors libéraux — ou ce qu'il en reste — connaissent beaucoup le pouvoir et pas du tout le rôle, plus modeste, de député d'un tiers parti aux Communes.

    Habitué à mesurer la distance qui le sépare du pouvoir en semaines et en mois, le PLC va désormais devoir calculer en années et peut-être en décennies. Pour des députés qui ont passé les deux mandats minoritaires conservateurs à se croire dans l'antichambre du pouvoir, le prochain mandat s'annonce comme ce qui pourrait être le début d'une très longue traversée du désert. On verra d'ici un an combien des 34 élus libéraux du 2 mai étaient vraiment partants pour ce genre de voyage et combien d'autres se découvriront l'appétit de prétendus nouveaux défis.

    Depuis le scrutin, le PLC jouit d'une attention médiatique disproportionnée par rapport à son nouveau statut aux Communes. Jean Charest, qui a vécu la même expérience à titre de rescapé du naufrage conservateur de 1993, serait bien placé pour prévenir ses cousins libéraux que ce traitement ne survivra pas longtemps à la nouvelle configuration parlementaire.

    C'est encore plus vrai pour les quatre députés du Bloc québécois. L'idée bloquiste qui voudrait que la formation souverainiste soit encore la voix de la nation québécoise à Ottawa ne résistera pas longtemps à la place obscure à laquelle l'électorat dont il se revendique l'a relégué en Chambre le 2 mai.

    ***

    Depuis bientôt dix ans, Stephen Harper a été la figure dominante du mouvement conservateur au Canada. Si l'électorat lui avait refusé le mandat majoritaire qu'il réclamait, il aurait, avec raison, porté l'essentiel du fardeau de cet échec. Mais, à l'inverse, il peut dire que la victoire lui appartient en propre.

    Parmi les cadeaux qui découlent de cette victoire, il y a évidemment la direction sans partage de la Chambre des communes, mais également le luxe d'avoir le temps de voir venir et de mettre les institutions fédérales à sa main.

    Cela commence avec le Sénat où les conservateurs sont à quelques nominations de la majorité absolue. À cette consolidation du contrôle conservateur, il faut encore ajouter une disjonction avantageuse pour le gouvernement entre l'opposition officielle, libérale, au Sénat et celle, néodémocrate, aux Communes.

    Cela continue avec la fonction publique au sein de laquelle un gouvernement conservateur majoritaire a désormais le feu vert pour parachever la révolution culturelle entamée depuis son arrivée au pouvoir.

    Cela pourrait se faire d'autant plus rondement que les liens entre le NPD et la haute fonction publique ne sont pas ceux qu'elle entretenait avec l'ancien pouvoir libéral. Pour certains mandarins fédéraux, l'existence d'un gouvernement majoritaire conservateur constitue vraisemblablement un moindre mal par rapport à l'arrivée au pouvoir des néodémocrates.

    Finalement, le premier ministre a déjà deux places à pourvoir à la Cour suprême d'ici l'automne. Il y aura trois autres départs à la retraite d'ici la fin prévisible du mandat conservateur en 2015. À l'instar du Sénat et de l'appareil fédéral, le plus haut tribunal du pays sera à l'image de Stephen Harper d'ici quatre ans et cette image survivra pendant des années à son règne actuel. Cela s'appelle le vrai pouvoir.

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    Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star

    chebert@thestar.ca












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