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    Gilles Duceppe, un homme blessé

    L'ex-chef du Bloc envoie un message au PQ: sous-estimer la défaite serait une erreur

    Absolument pas remis de la raclée du 2 mai, Gilles Duceppe est apparu fragile, mercredi, alors qu'il accordait au Devoir la seule entrevue prévue pour souligner son départ. Fragile... mais néanmoins lucide.<br />
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Absolument pas remis de la raclée du 2 mai, Gilles Duceppe est apparu fragile, mercredi, alors qu'il accordait au Devoir la seule entrevue prévue pour souligner son départ. Fragile... mais néanmoins lucide.
    Laval — On le remarque à son teint pâle, mais aussi à sa voix. Moins vibrante, presque trop discrète pour cet homme. Une voix capable de dominer le brouhaha des Communes, mais qui cette fois peine à franchir la table. Gilles Duceppe est aujourd'hui un homme blessé. Un cartésien désorienté par une défaite cinglante, inattendue, sans appel.

    Absolument pas remis de la raclée du 2 mai, Gilles Duceppe est apparu fragile, mercredi, alors qu'il accordait au Devoir la seule entrevue prévue pour souligner son départ. Fragile... mais néanmoins lucide. Assez pour lancer un avertissement au mouvement souverainiste: ce revers du Bloc ne doit pas être pris à la légère. Ceux qui le considéreront comme un simple accident de parcours feront une erreur.

    Le député péquiste Bernard Drainville affirmait par exemple cette semaine que la défaite du Bloc ne représentait pas une sanction du projet souverainiste. M. Duceppe craint ce genre de discours aux lunettes un peu roses. «Quand tu es souverainiste et que tu gagnes, c'est une bonne chose. Mais tu ne peux pas dire que c'est une bonne chose de perdre.» Une défaite est une défaite, rappelle-t-il.

    «Le PQ doit faire l'analyse de cette situation. Il ne faut jamais tenir les choses pour acquises. Ce n'est pas parce qu'une chose n'existe pas réellement qu'elle ne peut pas exister un moment donné. Il y a eu le NPD, mais il y a aussi François Legault qui fait des scores extraordinaires sans exister. Le PQ n'a pas le choix d'en tenir compte. Il a deux ans pour s'ajuster: ça veut dire travailler très fort, consolider son monde, mener les bonnes batailles. Il n'y a jamais rien qui nous tombe dans les mains.»

    Le prochain grand rendez-vous des souverainistes, celui à ne pas manquer, sera donc l'élection provinciale, dit celui qui était jusqu'ici le leader souverainiste le plus apprécié des Québécois. «Il est très clair que le PQ doit remporter la prochaine élection. On ne pourrait pas dire avec une défaite que le mouvement souverainiste vient d'avancer. Il faut qu'il gagne.»

    Jeunes

    C'est notamment pour aider le PQ à y arriver que Gilles Duceppe souhaite que le Bloc demeure en place à Ottawa et au Québec. «Il faut rester aux aguets et donner le maximum pour que le PQ soit élu. Nous avons des militants et des moyens que personne d'autre n'a au Québec», croit M. Duceppe. Reste qu'avec une présence aussi discrète au Parlement fédéral — quatre députés, pas de droit de parole automatique lors de la période de questions, aucun budget de recherche, une attention médiatique très diminuée —, le Bloc devra surtout faire un «travail de terrain», pense le chef démissionnaire.

    Questionné à plusieurs reprises sur la profondeur de la remise en question que doit faire son ancien parti, Gilles Duceppe est demeuré vague. Il ne veut pas «jouer aux belles-mères», un créneau populaire chez les ex-leaders souverainistes. «C'est aux militants de décider des orientations du parti», dit-il.

    Sauf qu'il y a un élément incontournable, croit M. Duceppe: le mouvement souverainiste doit mieux savoir approcher les jeunes s'il veut progresser. «Il faut travailler le discours souverainiste pour aller plus loin que le slogan "On veut un pays". Ça, les jeunes le crient toutes les deux minutes dans les assemblées. Mais il faut les impliquer plus.»

    «Les jeunes ont des sensibilités différentes [de celles des plus vieux électeurs]; ils n'ont pas nécessairement la même mémoire du passé», indique aussi M. Duceppe. Une façon de reconnaître que les sorties de Jacques Parizeau et Gérald Larose à la fin de la campagne électorale n'étaient pas l'idée du siècle pour convaincre les jeunes de voter Bloc plutôt que NPD. Tant M. Parizeau que M. Larose ont évoqué la nuit des longs couteaux, le rapatriement de la Constitution ou l'échec de l'accord du lac Meech, des événements qu'une large part de l'électorat de 2011 n'a pas connus.

    Les fantômes

    Cela dit, Gilles Duceppe ne s'explique toujours pas complètement les raisons de la défaite du 2 mai. Jamais il n'avait envisagé pareil scénario. Les stratèges bloquistes avaient bien vu que le NPD prenait du galon d'élection en élection: 158 000 votes en 2004, et 441 000 en 2008. C'est notamment pour cette raison que le Bloc a tenté d'attirer d'anciens candidats néodémocrates, une initiative qui n'a pas eu beaucoup d'impact. Mais même là, M. Duceppe reconnaît que ça n'aurait probablement pas changé grand-chose. La «poudre du changement» était prête à embraser le Québec, et c'est Jack Layton qui avait l'allumette.

    Du chef néodémocrate, Gilles Duceppe avoue une admiration pour le «courage». Mais il en a contre les promesses, jugées irréalistes, de M. Layton. «Je ne suis pas d'accord avec l'incohérence de promettre des choses qui ne relèvent pas d'Ottawa, comme les médecins en région, dit M. Duceppe. Et que ses candidats n'aient même pas fait campagne...» Ça, il n'en revient pas: «Nous, on était présents même dans le West Island, sans aucune illusion sur nos chances de victoire!» lance-t-il.

    Durant l'entrevue, le chef démissionnaire reviendra ainsi souvent sur le «manque de respect» de ceux qui n'ont pas visité leur circonscription en 37 jours de campagne, ou des candidats qui parlent un français laborieux (Ruth Ellen Brosseau et Tyrone Benskin). On sent chez lui la frustration sourde de ne pas avoir pu mener la campagne qu'il souhaitait.

    D'abord parce que Jack Layton était inattaquable, dit M. Duceppe. «Quand M. Layton est revenu en Chambre pour les votes juste avant la dissolution [il venait d'être opéré à la hanche], j'étais avec Louis Plamondon [doyen du Bloc et un des quatre députés élus]. Il m'a dit: "Tu crois qu'il sera capable de faire la campagne?" Mais pour moi, la question était claire. J'ai dit à Louis: "Le problème, ce n'est pas ça. Le problème, c'est que ça va lui attirer tellement de sympathie..." Alors, il a fallu faire attention de ne pas trop l'attaquer, parce qu'on aurait eu l'air de s'attaquer à quelqu'un de bien, de souriant, de courageux. En même temps, il faut bien poser des questions. Ce n'est pas facile à jouer. Et quand on a voulu débattre avec d'autres néodémocrates, on a trouvé des fantômes.»

    Le manque d'expérience de la députation néodémocrate le laisse perplexe et songeur. «Dans ma circonscription, la nouvelle députée [Hélène Laverdière] a dit que le principal problème de Laurier-Sainte-Marie était le transport en commun. Écoutez: il y a six stations de métro et 25 lignes d'autobus dans 9 km2! C'est comme si je disais qu'il faut arrêter les coupes à blanc dans le parc Lafontaine. Mais c'était le changement: c'est très dur de se battre contre ça.»

    Se refaire une santé

    Gilles Duceppe l'a dit en conférence de presse mercredi: une défaite comme celle du 2 mai est «très dure pour le moral». «Mes enfants m'appellent deux fois par jour pour s'assurer que je vais bien. Je leur dis oui, mais je ne dois pas être très convaincant parce qu'ils rappellent toujours. Ils me sentent fragile», raconte-t-il en entrevue.

    Il faut dire que le changement est brutal. Depuis 20 ans, sa vie a été rythmée par le calendrier de la Chambre des communes, les luttes à mener, la mission souveraineté. Depuis 14 ans et son élection comme chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe a été sous les feux de la rampe, au coeur de l'action et de l'actualité politique. La moindre parole était scrutée par les médias nationaux, la moindre sortie, commentée. Et puis: plus rien. Du jour au lendemain, on tire le rideau.

    «Oui, il y a un sentiment de rejet, même si les gens viennent me dire que ce n'est pas ça. Mais je suis fait comme ça: je prends tout sur mes épaules. Yolande [son épouse] me dit que je devrais être fier... Mais quand tu as perdu, tu as perdu. Et ce n'est jamais plaisant de perdre», dit-il en ajoutant que cela fait partie de la politique et que ses victoires à lui ont aussi été des défaites pour d'autres. «Quand on donne des coups, il faut savoir en recevoir.»

    Encore sonné et abasourdi, Gilles Duceppe veut prendre le temps de se «reshaper» avant d'envisager quoi que ce soit d'autre. Première étape: «réorganiser [sa] vie». Hier et jeudi, il a ainsi passé plusieurs heures à vider son bureau et son appartement à Ottawa. Dans l'état actuel des choses, ce sont des détails qui lui pèsent beaucoup. «Tous ces petits "guédis" à régler... J'haïs ça.» Surtout que ça implique de dire au revoir à tous les employés de soutien du Bloc, qui perdent aussi leur emploi, de son chauffeur aux attachés de presse. «C'est difficile pour tout le monde. Mais c'est la vie.»

    En attendant les vacances annuelles de sa femme directrice d'école, M. Duceppe se consacrera au vélo, à la cuisine (il a au moins gardé ce statut de chef), à la lecture, à l'écoute de musique. Tout pour évacuer «la fatigue accumulée, autant physique qu'émotive».

    Pour le reste, il verra. Il dit «sincèrement» n'avoir aucune idée de la suite des choses. Le PQ? Il ne ferme pas la porte, mais ne l'ouvre pas non plus. «Quand on me demandera [de participer de quelque façon que ce soit au mouvement souverainiste], je verrai. Si on me le demande. J'aime autant ne pas me faire d'idée: je m'en étais fait une des résultats du 2 mai, et ce n'était pas la bonne.»

    ***

    Ce qu'il en dit

    Stephen Harper:

    «C'est un cartésien. On a ça en commun. Il est animé d'une haine viscérale envers les libéraux. Là, il doit être content. Il a segmenté l'opinion publique en décidant de façon claire, nette et précise de gagner à tout prix. Et ça, c'est dangereux. Parce qu'on peut oublier les objectifs fondamentaux de la démocratie. C'est ce qui donne les armes de destruction massive de Bush.»

    Deux erreurs de sa campagne:

    «On a fait une tournée de 11 jours en région au début de la campagne. C'était peut-être une erreur [de partir aussi longtemps] parce que ces événements sont moins couverts par les médias. Mais on n'avait pas le choix: nous avons dû passer plusieurs jours à Montréal au départ parce que nos autobus n'étaient pas prêts. On s'est déjà fait prendre à deux reprises [en préparant des autobus pour rien] et on a perdu près d'un demi-million là-dedans.»

    «Si le fond des choses était vrai, la forme n'était pas bonne quand j'ai dit à Jack Layton qu'il ne serait jamais premier ministre. J'aurais dû me fier à Yogi Berra et respecter ma ligne: ne jamais faire de prédictions qui concernent l'avenir! C'est une carte qui a pu jouer pour donner l'impression qu'on mésestimait le NPD.»

    Le 11 mai 2007, Gilles Duceppe annonce qu'il se lance dans la course à la succession d'André Boisclair. Vingt-quatre heures plus tard, il renonce à l'idée. Il raconte sa volte-face:

    «J'étais déterminé à ne pas y aller. Mon communiqué était écrit. Mais j'ai eu une dernière rencontre [avec un proche] qui devait me confirmer qu'il fallait que je reste à Ottawa. Sauf qu'au contraire, il m'a complètement "boosté" à y aller. Je l'ai annoncé... et j'ai compris dès lors que j'avais fait une erreur et que j'allais perdre.

    — Qui était ce proche?

    — Je ne le dirai pas.»

    Ce qui le rend le plus fier en 20 ans:


    «Avoir modernisé le projet souverainiste en imaginant ce que deviendrait chaque pouvoir fédéral dans un Québec souverain. Il y a aussi le fait d'avoir réussi à mettre en avant que la souveraineté ne se fera pas contre le Canada. Il n'y a pas une nation supérieure à une autre, le Canada est un grand pays. Je suis fier également de notre mémoire déposé à la commission Bouchard-Taylor.»

    Ce qui va lui manquer le plus:

    «Les réunions stratégiques tôt le matin à Ottawa, là où on choisit les lignes éditoriales de la journée. On a eu des discussions politiques fort intéressantes...»

    ***

    Les dates importantes de la carrière de Gilles Duceppe

    1968-1969: vice-président de l'Union générale des étudiants du Québec.

    1983-1990: conseiller syndical et négociateur à la CSN.

    13 août 1990: premier député élu sous la bannière du Bloc québécois. Il bat le jeune candidat libéral Denis Coderre dans Laurier-Sainte-Marie.

    1996: il assure l'intérim à la tête du Bloc entre le départ de Lucien Bouchard et l'élection de Michel Gauthier.

    Mars 1997: Gilles Duceppe est élu chef du Bloc québécois. Il est chef de l'opposition officielle jusqu'en juin.

    Juin 1997: sa première campagne comme chef est difficile. L'épisode du «bonnet» lui colle à la peau. Le Bloc passe de 54 à 44 députés.

    Novembre 2000: devancé par les libéraux au Québec lors des élections générales, le Bloc conserve 38 sièges.

    Juin 2004: le scandale des commandites — mis au jour en partie par le Bloc — propulse Gilles Duceppe et le Bloc, lequel remporte 54 sièges.

    Été 2005: au sommet de sa popularité, Gilles Duceppe refuse de se lancer dans la course à la succession de Bernard Landry.

    11 mai 2007: Gilles Duceppe annonce qu'il participera à la course à la chefferie du PQ, contre Pauline Marois.

    12 mai 2007: Duceppe fait volte-face et revient à Ottawa: les militants du Bloc lui renouvellent leur confiance.

    Octobre 2008: le Bloc perd quelques appuis lors des élections, mais conserve 49 sièges.

    Août 2010: Duceppe célèbre les 20 ans de son élection.

    2 mai 2011: le Bloc s'effondre aux élections, balayé par le Nouveau Parti démocratique. Quatre députés survivent. Battu dans sa circonscription, M. Duceppe annonce sa démission.
    Absolument pas remis de la raclée du 2 mai, Gilles Duceppe est apparu fragile, mercredi, alors qu'il accordait au Devoir la seule entrevue prévue pour souligner son départ. Fragile... mais néanmoins lucide.<br />
Gilles Duceppe célèbre sa nomination à la tête du Bloc le 15 mars 1997.<br />
Été 2005, Gilles Duceppe est au sommet de sa popularité.<br />
Le 2 mai 2011, Duceppe vient de perdre les élections et annonce sa démission du Bloc québécois le soir-même.<br />
Le 13 août 1990, Gilles Duceppe est le premier député élu sous la bannière du Bloc québécois (ici en compagnie du député de Rosemont, Benoît Tremblay)<br />
Duceppe aux côtés de Bernard Landry, qui était alors chef du Parti québécois.<br />
     
     
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