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    Il était une fois un député

    La voix au bout du fil est un peu lasse. On perçoit une pointe de déception. «Quand on perd de cette façon, après des années de travail, après avoir consacré presque tous ses temps libres à sa circonscription, après une campagne menée sans reprendre son souffle, on s'interroge. À quoi bon s'être démenée si l'autre candidate l'emporte sans lever le petit doigt ou presque?»

    Cette députée d'expérience ne savait trop à qui adresser ses reproches la semaine dernière. Aux médias qui n'en ont que pour les chefs? Aux partis qui se moquent des gens en leur offrant de voter pour des candidats fantômes? Aux citoyens qui votent à l'aveuglette, sans égard pour les intérêts futurs de la circonscription?

    L'élection de lundi dernier a mis en relief les excès auxquels peut conduire le recours à des «candidats poteaux». Tout le pays a entendu parler de Ruth Ellen Brosseau, cette jeune femme élue dans Berthier-Maskinongé sous la bannière néodémocrate. Elle n'est pas la première à avoir été parachutée dans une circonscription dont elle ignorait tout, mais elle a été élue. Elle est devenue, du même coup, le symbole de l'insouciance avec laquelle certains partis font appel à ces «poteaux».

    La technique n'est pas nouvelle ni nécessairement condamnable. Tous les partis y ont recours dans les circonscriptions où ils ne pensent pas gagner. Ils recrutent de bonnes âmes prêtes à mettre leur nom sur le bulletin de vote afin de permettre aux électeurs d'exprimer leur préférence (et au parti d'amasser des votes et la subvention qui vient encore avec). Souvent, ces candidats ne prévoient pas faire campagne ou si peu et, surtout, ils ne s'attendent pas à gagner.

    La plupart du temps, les «poteaux» viennent de la circonscription ou de la région environnante, ce qui leur permet de participer aux débats locaux sans être trop désorientés ni trop nuire au parti. Durant cette campagne, la majorité des «poteaux» néodémocrates respectaient ces conditions minimales. Mais ce n'était pas le cas d'une poignée d'entre eux, certains ne parlant même pas assez français pour communiquer avec leur électorat francophone. (Jack Layton aurait-il osé présenter un candidat unilingue français dans une circonscription rurale de la Saskatchewan? Jamais en 100 ans.)

    ***

    Devant le tollé, le NPD a réagi en insistant sur les vertus de la jeunesse. L'âge des députés n'est pas l'enjeu. Si un jeune vient de la région qu'il représente, en connaît les dossiers chauds et est capable de communiquer avec ses commettants, il ne sera pas plus désavantagé que tout autre député inexpérimenté. Certains des parlementaires fédéraux les plus respectés ont fait leur entrée au Parlement alors qu'ils étaient au tout début de la vingtaine.

    Le chef néodémocrate a eu tort de cautionner par son silence l'absentéisme d'une poignée de ses candidats, leur refus de répondre aux médias locaux, de participer aux débats et même de mettre les pieds dans leur circonscription. (Encore fallait-il qu'il sache où ils se trouvaient.) Lors du débat en anglais, Jack Layton avait lancé à Michael Ignatieff à qui il reprochait les absences aux Communes: «Les Canadiens qui ne se présentent pas au travail n'espèrent pas obtenir une promotion!» À la lumière du comportement de certains candidats du NPD, on ne peut s'empêcher de trouver la tirade un brin hypocrite.

    ***

    Le chef néodémocrate n'a toujours pas reconnu son erreur. Il se contente de promettre une formation pour ses nouveaux députés. Les parlementaires sont mal aimés et leur travail, méconnu. Une grosse partie de leur tâche est de représenter leur circonscription et d'aider les électeurs qui font appel à eux pour des questions difficiles touchant leur pension, leur assurance-emploi, leur entreprise, leur projet. La légèreté avec laquelle le NPD a choisi certains de ses candidats n'a rien fait pour revaloriser cette fonction. Au contraire.

    Le NPD n'est pas le seul cependant à avoir présenté des candidats inscrits aux abonnés absents. Le Parti conservateur a fait de même en Alberta et sans avoir l'excuse, dans son cas, de ne pas prévoir gagner. Son candidat fantôme dans Lethbridge a été élu, malgré la controverse, tout comme bien des conservateurs qui, sur ordre du parti, ont boudé les débats locaux.

    Les partis s'en sont quand même tirés. Les électeurs avaient le pouvoir de les punir, ils ne l'ont pas fait. Peut-être parce que les citoyens méconnaissent le rôle des députés. La plupart des gens ne font jamais appel à leur service et doutent de leur utilité. L'ironie est qu'ils seront encore moins utiles s'ils ne savent rien de leur circonscription. À voir certains choix faits lundi dernier, on est obligé de conclure que bien des citoyens s'en moquent.

    Un autre facteur serait la place prépondérante occupée par les chefs au Parlement et dans les médias. De plus en plus de gens font leur choix en fonction du chef et du parti alors qu'en démocratie parlementaire, leur vote va à un député.

    Un député défait confiait la semaine dernière qu'il avait eu l'impression d'être pris dans la tourmente d'un grand concours de popularité, «une sorte de Star Académie politique» où il n'y en avait que pour les chefs. «Les gens ont voté pour Jack, sans se soucier de la personne qui figurait sur le bulletin de vote.» Et qui allait les représenter pendant quatre ans.

    Ne dit-on pas qu'on a les élus qu'on mérite?

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    mcornellier@ledevoir.com












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