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    Rigidité dangereuse

    Manon Cornellier
    22 avril 2011 |Manon Cornellier | Canada | Chroniques
    Étrange pays où les politiciens qui disent la vérité se font accuser de tomber dans le piège de leur adversaire, de commettre une erreur tactique et de se tromper en ne pratiquant pas l'esquive et la langue de bois. Tandis que ceux qui la déforment pour mieux imposer leur optique s'en tirent avec très peu d'égratignures.

    Cette campagne en offre de nombreux exemples, mais aucun aussi éloquent que celui offert cette semaine par cette reprise du débat autour d'une possible coalition. Tout a redémarré avec l'entrevue accordée par le chef libéral Michael Ignatieff au chef d'antenne de la CBC, Peter Mansbridge, mardi dernier. À ce dernier qui lui demandait ce qui se produirait si un gouvernement conservateur minoritaire n'arrivait pas à obtenir la confiance de la Chambre au lendemain du scrutin du 2 mai, M. Ignatieff a rappelé le b.a.-ba du parlementarisme de type britannique. Il reviendrait au gouverneur général de décider de se tourner ou non vers un autre parti pour tenter de former un gouvernement. Et si tel était le cas et qu'on l'approchait, il accepterait et tenterait d'obtenir la confiance des autres partis, avec qui, a-t-il dit, il serait prêt à coopérer. Mais il ne serait pas question d'une coalition.

    La nouvelle commençait à peine à circuler que Stephen Harper s'appropriait les paroles du chef libéral pour s'en servir comme preuve de ce que les autres partis se préparent à faire à la première occasion: le défaire et former une coalition. La réaction d'un grand nombre de commentateurs et d'experts a été de donner raison à Michael Ignatieff sur le fond, mais pour mieux souligner une prétendue faiblesse tactique de sa part devant l'habileté du chef conservateur.

    Un chef parle franc et on le critique pour avoir alimenté les mensonges de son adversaire. Le contraire aurait dû prévaloir. L'obsession pour la stratégie et la tactique est en train de nous faire perdre de vue l'intégrité du débat public.

    ***

    Si M. Ignatieff s'était esquivé, on l'aurait cloué au pilori, accusé avec encore plus de hargne d'avoir un plan secret pour renverser un éventuel gouvernement conservateur minoritaire. Il répète qu'il n'en est pas question, on l'accuse de mentir.

    Pendant ce temps, Stephen Harper imagine des complots de coalition, fait des procès d'intention à ses adversaires, mais refuse obstinément de dire comment, lui, il s'y prendrait pour faire fonctionner un Parlement minoritaire. Et ça passe! Le fardeau de la preuve lui revient pourtant, lui qui a été défait à cause de son manque de respect envers le Parlement et qui traîne un lourd bilan d'abus des règles et des institutions.

    Il ferme la porte à tout compromis et on s'en offusque à peine. Il l'a dit. Même s'il n'arrive pas à obtenir un mandat majoritaire, son gouvernement présentera à nouveau le budget rejeté juste avant le déclenchement des élections. (Faut-il donc comprendre que, sans majorité, il n'y a plus de compensation pour le Québec pour l'harmonisation de la taxe de vente? Les 2,2 milliards promis ne figurent pas dans ce budget.)

    Il martèle qu'il serait vain de tenter de chercher à s'entendre avec l'opposition, les autres partis ayant déjà décidé de le défaire pour former cette «dangereuse coalition», fruit de sa propre imagination. Mais comment peut-il prétendre que l'opposition rejette la collaboration quand c'est lui qui lui tourne le dos? Ce qu'il dit, finalement, est que, même avec un mandat minoritaire, il devrait avoir le pouvoir d'imposer ses vues à la majorité des parlementaires et à la majorité de la population qu'ils représentent. Comme message antidémocratique et antiparlementaire, il est difficile de faire mieux.

    M. Harper refuse même de dire s'il trouve légitimes les règles constitutionnelles, évoquées par M. Ignatieff, qui permettent au gouverneur général de se tourner vers un autre parti pour former le gouvernement. Aux journalistes qui l'ont interrogé sur le sujet, il a répondu qu'il s'agissait de «débats constitutionnels théoriques». Il faut le faire! Le premier ministre d'un pays refuse de reconnaître la légitimité des règles auxquelles il est censé se soumettre. Il les réduit au rang de simples arguties.

    On ne devrait pourtant pas s'en étonner puisqu'il se plaît, depuis 2008, à exploiter l'ignorance des citoyens pour mieux imposer une compréhension erronée de notre système. Un premier ministre devrait, au contraire, défendre notre démocratie parlementaire et ses règles et communiquer le respect qui leur est dû. Mais pour cela, il faut soi-même les respecter.

    ***

    La capacité de faire des compromis et de tendre la main n'est pas une faiblesse, mais la preuve d'un leadership mature et assumé. Tout comme l'est la capacité d'assumer la responsabilité pour ses propres actions.

    Si M. Harper a un mandat minoritaire et persiste à présenter un budget qu'il sait ne pas avoir l'appui de la majorité de la Chambre, il n'aura que lui-même à blâmer. Cet échec ne sera pas celui des autres partis, mais le sien. L'impasse qu'il prépare déjà et ses suites seront le fruit de sa propre intransigeance, celle qu'il affiche sans complexe et qui n'a rien de rassurant. S'il est prêt, en contexte minoritaire, à se montrer aussi têtu qu'un enfant qui boude quand on lui refuse un jouet, qu'est-ce que ce sera s'il est majoritaire?












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