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    Ignatieff sur les traces de Harper

    Le Parti conservateur joue la carte de la peur, alors que le Parti libéral mise sur ses promesses. Aux élections de 2005-2006, c'était exactement l'inverse. Voici pourquoi.

    2 avril 2011 |Alec Castonguay, Hélène Buzzetti | Canada
    Même s'il n'a pas dominé outrageusement la première semaine de campagne, Michael Ignatieff peut légitimement prétendre avoir remporté la première manche avec une performance sans faute et des promesses bien reçues.<br />
    Photo: Agence Reuters Même s'il n'a pas dominé outrageusement la première semaine de campagne, Michael Ignatieff peut légitimement prétendre avoir remporté la première manche avec une performance sans faute et des promesses bien reçues.
    Ottawa et Montréal — L'attaque a été immédiate. Le premier ministre a reproché aux trois partis d'opposition de ne pas avoir respecté la volonté de l'électorat en déclenchant par «cynisme stratégique» des élections dont personne ne voulait. Autre axe de l'offensive: le danger guette le pays si on ne reconduit pas le gouvernement avec un mandat fort au moment où l'économie serait le seul enjeu valable, loin devant l'éthique.

    Les plus récents propos de Stephen Harper? Pas du tout. Plutôt les déclarations de Paul Martin lors du déclenchement électoral en novembre 2005. Et ce n'est pas la seule similarité entre la première semaine des deux campagnes.

    En 2005-2006, lors des élections qui ont porté Harper au pouvoir, un contraste clair était apparu entre les campagnes libérale et conservatrice. À l'époque, Stephen Harper avait dominé la première semaine en alignant les engagements, pour le meilleur ou pour le pire. Il promettait un vote libre sur le mariage homosexuel. Il s'engageait à créer un poste de directeur indépendant des poursuites judiciaires. Il annonçait que la TPS passerait de 7 à 5 %. Trois jours d'affilée, il avait réussi à faire la une des journaux d'un bout à l'autre du pays. De toute évidence, il avait dominé la première semaine.

    Pendant ce temps, Paul Martin agitait les épouvantails. Le danger conservateur était à l'horizon. Aucune grande promesse n'avait été formulée, M. Martin tablant sur les réalisations de son gouvernement et sur son cheval de bataille par excellence: l'économie. Tout pour faire oublier les problèmes éthiques de son gouvernement.

    Pourquoi faire autrement? Un sondage Ekos publié au déclenchement de la campagne, le 26 novembre 2005, accordait 10 points d'avance au Parti libéral sur le Parti conservateur (39 % contre 29 %). La majorité libérale était à portée de main et la peur serait l'arme pour achever la conquête. Inversement, lors de la présente campagne, l'avance du Parti conservateur oscille entre 10 et 12 points depuis une semaine...

    Le contraste

    En 2011, le Bonhomme Sept Heures n'est plus bleu, mais rouge. C'est la «coalition des perdants» de Michael Ignatieff, qui souhaiterait usurper le pouvoir même s'il ne remporte pas les élections, qui menace le pays. La campagne de peur est menée par un Stephen Harper déterminé qui annonce peu de grandes mesures et recycle son budget mort-né. Sa seule promesse importante de 2,5 milliards de dollars, permettre le fractionnement du revenu entre parents d'un enfant mineur, ne se réaliserait que lors d'un éventuel prochain mandat, en... 2015-2016.

    Dans l'autre camp, Michael Ignatieff dévoile chaque jour un morceau de son programme: investissement de 1 milliard de dollars pour financer les études postsecondaires des jeunes Canadiens; 700 millions pour bonifier les pensions de vieillesse des aînés les plus pauvres; un demi-milliard pour les garderies; un plan d'aide pour les aidants naturels...

    Même s'il n'a pas dominé outrageusement la première semaine de campagne, Michael Ignatieff peut légitimement prétendre avoir remporté la première manche avec une performance sans faute et des promesses bien reçues.

    Ignatieff réussira-t-il à s'imposer avec le mode d'emploi de la campagne conservatrice de 2005-2006? Stephen Harper subira-t-il le même sort que Paul Martin? La campagne est bien jeune et il est trop tôt pour le dire. Et il faut ajouter que la campagne de 2005-2006 a duré 53 jours, soit beaucoup plus que les 37 actuels. Le Harper de l'époque a eu le temps de renverser la tendance. Et il y avait le scandale des commandites...

    N'empêche, sans vouloir admettre qu'ils se sont inspirés de la campagne conservatrice de 2005-2006, les libéraux reconnaissent que l'objectif est similaire. «C'était différent en 2006. Paul Martin avait un bilan de 12 ans à défendre. Mais certainement, l'idée, c'est qu'on voulait sortir très fort dès le début cette année», dit un stratège sous le couvert de l'anonymat, qui estime avoir atteint l'objectif.

    La stratégie libérale consiste à faire des promesses qui touchent au coeur de leur thème: l'aide à la famille de la classe moyenne. N'y a-t-il pas un risque toutefois de ne pas être pris au sérieux à annoncer autant de milliards? Les libéraux affirment que les promesses les plus coûteuses sont faites. Le PLC présentera son cadre financier dès dimanche pour dissiper cette impression. «On ne va pas imprimer d'argent!», dit une source libérale.

    Les proches de Michael Ignatieff aiment surtout le contraste qui s'installe entre les campagnes libérale et conservatrice. «Il y a un message d'espoir et d'optimisme versus un message de peur», dit un collaborateur du chef libéral.

    Se définir

    Le Parti libéral a commencé par la seule voie possible, affirme Catherine Côté, professeure à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke, spécialisée en opinion publique et communication politique. «Les publicités négatives des conservateurs ont collé à la peau d'Ignatieff. Il doit d'abord montrer qu'il a des idées, qu'il propose quelque chose d'intéressant pour que les gens écoutent. Il n'avait pas le choix. Les libéraux ont vu que les attaques sur l'éthique et la transparence des conservateurs ne portent pas beaucoup. Ça ne touche pas les gens. Alors, ils font des annonces qui parlent à la classe moyenne. Ils tentent de se rapprocher d'eux.»

    En 2005-2006, Stephen Harper avait le même problème de perception, alors que les électeurs ne le voyaient pas comme un futur premier ministre. Les libéraux avaient réussi à le démoniser. Le chef conservateur devait alors se définir.

    «Ignatieff vit exactement la même chose, explique Luc Dupont, professeur de communication à l'Université d'Ottawa. Le chef libéral a beaucoup de groupes cibles à conquérir s'il veut l'emporter. Il n'a pas de temps à perdre. En revanche, les gens connaissent Harper. Il a moins besoin de se définir.»

    Le politologue de l'Université de Sherbrooke, Jean-Herman Guay, n'hésite pas à dire que Stephen Harper «a connu une mauvaise première semaine» et qu'inversement, M. Ignatieff a eu une semaine plutôt bonne. «M. Harper a été sur la défensive systématiquement et il n'est pas parvenu à placer son discours.»

    Toutefois, il note que M. Harper a réussi à incruster dans la tête des gens cette idée que M. Ignatieff n'est pas capable de prendre le pouvoir par lui-même. En ce sens, c'est une victoire pour lui. Luc Dupont abonde dans le même sens. «Cette histoire de la coalition ne fonctionne pas au Québec, mais ailleurs au Canada, ce n'est pas évident que c'est un échec. Il va continuer à l'utiliser», dit-il, ajoutant que le chef conservateur mise sur «le manque de connaissances de la population» concernant leur système parlementaire afin d'alimenter la peur d'une coalition.

    Est-ce que l'évaluation de Michael Ignatieff est objective ou teintée par les attentes qui étaient plutôt basses, alors que celles envers M. Harper étaient plus élevées? se demande le politologue Christian Rouillard, de l'Université d'Ottawa.

    Dans le camp conservateur, on avoue avoir connu une semaine plus difficile que prévu, notamment en raison des gaffes des campagnes locales (Larry Smith, Sébastien Togneri, Giulio Maturi). Mais on indique que les sondages sont stables, que l'idée de la coalition s'implante tranquillement et que l'Ontario répond positivement aux avances du parti. La crédibilité d'Ignatieff est trop faible dans l'opinion publique pour qu'il renverse la tendance en seulement cinq semaines, dit-on.

    «La seule question qui compte: est-ce que Harper sera majoritaire ou minoritaire?», dit une source conservatrice. On incite ainsi les endroits stratégiques à «voter du bon bord». C'est la trame de fond du message conservateur, qui préfère laisser miroiter le pouvoir plutôt que de mettre sur la place publique des propositions à grand déploiement.

    Le peu de mouvement dans les sondages n'étonne pas les spécialistes de la politique, qui rappellent que ça prend du temps avant que les messages des politiciens se reflètent dans l'opinion publique. «Encore une fois, c'est le débat des chefs télévisé qui sera le moment décisif. Les intentions de vote vont bouger ou se cristalliser», soutient Luc Dupont.












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