Revue de presse - La politique, différemment
Eva Ariak est première ministre. Elle n'est ni libérale, ni conservatrice, ni néodémocrate. Elle est seulement une députée que ses pairs, tous masculins à l'époque, ont choisie en 2008 pour diriger le gouvernement du plus jeune territoire canadien. Au Nunavut, c'est ainsi que les choses se font, sans parti et par consensus.
L'histoire d'Eva Ariak, que nous raconte Lisa Gregoire dans la dernière édition du magazine Walrus, est aussi celle du territoire et du peuple qu'elle gouverne. «Le Nunavut a été imaginé, conçu, négocié, légiféré et commémoré au cours de sa seule vie», écrit Gregoire. Ariak est aussi un éloquent exemple de la force des femmes inuites et du rôle prééminent qu'elles jouent dans l'arène politique du Nord.
Elle est aussi l'illustration d'une autre façon de gouverner devant des défis colossaux. Au Nunavut, le taux de chômage atteint 14,2 %, le taux de grossesse chez les adolescentes y est le plus élevé au Canada, le taux de diplomation, le plus bas. Le tiers de la population vit dans des logements surpeuplés. Les crimes violents, y compris les agressions sexuelles, sont fréquents. L'espérance de vie y est beaucoup plus courte. La population est jeune, la moitié ayant moins de 25 ans.
Ariak, raconte Gregoire, veut accélérer la marche vers l'autosuffisance en obtenant pour le Nunavut un statut similaire aux provinces en matière de contrôle des richesses naturelles. Le territoire en regorge et c'est l'Eldorado du futur. Il pourrait financer les services et surtout l'éducation, la clé de l'avenir, selon Ariak. Elle «sait que les changements sociaux les plus fondamentaux prennent des décennies» et parle de «vision à long terme», une formule qui détonnerait dans la bouche d'un politicien du Sud. «Alors que les autres premiers ministres n'ont qu'à se maintenir à flot entre les élections, écrit Gregoire, ceux du Nunavut doivent construire le bateau. Et l'amener quelque part [...], sans laisser quiconque derrière.»
Mise en marché
Il n'y a pas à dire, on est aux antipodes de la politique clientéliste qui prévaut actuellement à Ottawa et que décrivent Susan Delacourt et Don Lenihan dans un article fort intéressant de la revue Options politiques. Ils évoquent comment le contribuable a délogé le citoyen dans le discours public où les politiques sont réduites à des produits destinés à des niches bien ciblées. Personne ne nie que les contribuables doivent en avoir pour leur argent, disent-ils. «La question, cependant, est de savoir si c'est tout ce que les citoyens attendent de leurs gouvernements. Ou, dit autrement, sont-ils contents de voir leur gouvernement être à peine mieux qu'un centre commercial ou un marchand de beignes?»
À Ottawa, les conservateurs ont poussé cette approche très loin. Ils ne cherchent plus à unir les citoyens derrière des buts communs. Ils ont découpé la population en segments à qui ils offrent des politiques taillées sur mesure pour les séduire, la «transaction ultime» étant la victoire. «Le problème avec cette approche est que la transaction entre l'électeur et le politicien semble devoir être simple, une promesse facile à faire et à remplir.» Les problèmes complexes sont négligés ou passés sous silence, car leur solution exige esprit de compromis et vision à long terme.
Delacourt et Lenihan ne désespèrent pas pour autant. À leur avis, on voit poindre à l'horizon des expériences pour s'attaquer à des enjeux difficiles en faisant appel à la participation des citoyens. Cet engagement citoyen a été mis à l'épreuve, par exemple, au Nouveau-Brunswick, pour élaborer une stratégie antipauvreté que le nouveau premier ministre a décidé de poursuivre. Selon les deux auteurs, «les partis politiques et les citoyens devront choisir la voie qu'ils veulent suivre. La première les mène encore plus loin dans le monde technocratique du marketing politique et de la politique clientéliste. L'autre va vers un regain d'intérêt pour le rôle des idées, des valeurs et de la participation en politique, et ce, à travers un processus d'élaboration des politiques empreint d'un plus grand esprit de collaboration».
Risquer sa peau
Une autre façon de faire de la politique consiste à risquer le tout pour le tout afin de défendre ses convictions. Wayne Sumner, dans le Walrus, rappelle la lutte menée par Henry Morgentaler pour faire décriminaliser l'avortement. Il raconte les batailles juridiques qu'il a menées, les appuis qu'il a reçus, la sympathie du public dont il a bénéficié. «Le droit de choisir des femmes jouit d'un tel appui public que toute menace sérieuse à son endroit est écartée, même sous l'actuel gouvernement conservateur», poursuit-il.
Sumner fait ce rappel pour mieux établir un parallèle avec la lutte en faveur de la légalisation du suicide assisté. À son avis, cette cause avancera non seulement quand un patient de la trempe de Sue Rodriguez aura le courage de défier la loi, mais aussi quand un médecin acceptera de s'identifier sur la place publique. Aux Pays-Bas, c'est la multiplication des acquittements de médecins ayant aidé des patients à mourir qui, durant les années 1970, a forcé l'établissement de lignes directrices pour encadrer la pratique. La loi n'est venue qu'en 2002, mais après 30 ans d'une légalisation de fait par les cours.
L'histoire d'Eva Ariak, que nous raconte Lisa Gregoire dans la dernière édition du magazine Walrus, est aussi celle du territoire et du peuple qu'elle gouverne. «Le Nunavut a été imaginé, conçu, négocié, légiféré et commémoré au cours de sa seule vie», écrit Gregoire. Ariak est aussi un éloquent exemple de la force des femmes inuites et du rôle prééminent qu'elles jouent dans l'arène politique du Nord.
Elle est aussi l'illustration d'une autre façon de gouverner devant des défis colossaux. Au Nunavut, le taux de chômage atteint 14,2 %, le taux de grossesse chez les adolescentes y est le plus élevé au Canada, le taux de diplomation, le plus bas. Le tiers de la population vit dans des logements surpeuplés. Les crimes violents, y compris les agressions sexuelles, sont fréquents. L'espérance de vie y est beaucoup plus courte. La population est jeune, la moitié ayant moins de 25 ans.
Ariak, raconte Gregoire, veut accélérer la marche vers l'autosuffisance en obtenant pour le Nunavut un statut similaire aux provinces en matière de contrôle des richesses naturelles. Le territoire en regorge et c'est l'Eldorado du futur. Il pourrait financer les services et surtout l'éducation, la clé de l'avenir, selon Ariak. Elle «sait que les changements sociaux les plus fondamentaux prennent des décennies» et parle de «vision à long terme», une formule qui détonnerait dans la bouche d'un politicien du Sud. «Alors que les autres premiers ministres n'ont qu'à se maintenir à flot entre les élections, écrit Gregoire, ceux du Nunavut doivent construire le bateau. Et l'amener quelque part [...], sans laisser quiconque derrière.»
Mise en marché
Il n'y a pas à dire, on est aux antipodes de la politique clientéliste qui prévaut actuellement à Ottawa et que décrivent Susan Delacourt et Don Lenihan dans un article fort intéressant de la revue Options politiques. Ils évoquent comment le contribuable a délogé le citoyen dans le discours public où les politiques sont réduites à des produits destinés à des niches bien ciblées. Personne ne nie que les contribuables doivent en avoir pour leur argent, disent-ils. «La question, cependant, est de savoir si c'est tout ce que les citoyens attendent de leurs gouvernements. Ou, dit autrement, sont-ils contents de voir leur gouvernement être à peine mieux qu'un centre commercial ou un marchand de beignes?»
À Ottawa, les conservateurs ont poussé cette approche très loin. Ils ne cherchent plus à unir les citoyens derrière des buts communs. Ils ont découpé la population en segments à qui ils offrent des politiques taillées sur mesure pour les séduire, la «transaction ultime» étant la victoire. «Le problème avec cette approche est que la transaction entre l'électeur et le politicien semble devoir être simple, une promesse facile à faire et à remplir.» Les problèmes complexes sont négligés ou passés sous silence, car leur solution exige esprit de compromis et vision à long terme.
Delacourt et Lenihan ne désespèrent pas pour autant. À leur avis, on voit poindre à l'horizon des expériences pour s'attaquer à des enjeux difficiles en faisant appel à la participation des citoyens. Cet engagement citoyen a été mis à l'épreuve, par exemple, au Nouveau-Brunswick, pour élaborer une stratégie antipauvreté que le nouveau premier ministre a décidé de poursuivre. Selon les deux auteurs, «les partis politiques et les citoyens devront choisir la voie qu'ils veulent suivre. La première les mène encore plus loin dans le monde technocratique du marketing politique et de la politique clientéliste. L'autre va vers un regain d'intérêt pour le rôle des idées, des valeurs et de la participation en politique, et ce, à travers un processus d'élaboration des politiques empreint d'un plus grand esprit de collaboration».
Risquer sa peau
Une autre façon de faire de la politique consiste à risquer le tout pour le tout afin de défendre ses convictions. Wayne Sumner, dans le Walrus, rappelle la lutte menée par Henry Morgentaler pour faire décriminaliser l'avortement. Il raconte les batailles juridiques qu'il a menées, les appuis qu'il a reçus, la sympathie du public dont il a bénéficié. «Le droit de choisir des femmes jouit d'un tel appui public que toute menace sérieuse à son endroit est écartée, même sous l'actuel gouvernement conservateur», poursuit-il.
Sumner fait ce rappel pour mieux établir un parallèle avec la lutte en faveur de la légalisation du suicide assisté. À son avis, cette cause avancera non seulement quand un patient de la trempe de Sue Rodriguez aura le courage de défier la loi, mais aussi quand un médecin acceptera de s'identifier sur la place publique. Aux Pays-Bas, c'est la multiplication des acquittements de médecins ayant aidé des patients à mourir qui, durant les années 1970, a forcé l'établissement de lignes directrices pour encadrer la pratique. La loi n'est venue qu'en 2002, mais après 30 ans d'une légalisation de fait par les cours.
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