Enfants soldats - Le Canada dépense 18 millions $ pour réintégrer les Khadr de ce monde
Photo : Agence France-Presse Jean-Philippe Ksiazek
Un enfant soldat de la Sierra Leone
Ottawa — Le Canada ne veut peut-être pas ramener Omar Khadr sur son sol, mais il a dépensé plus de 18 millions de dollars en trois ans pour convaincre les Colombiens, les Népalais et les Soudanais de réintégrer leurs propres enfants soldats.
Selon les informations obtenues par Le Devoir, Ottawa a consacré 18,3 millions de dollars aux enfants soldats étrangers depuis 2007, principalement par l'entremise de l'Agence canadienne de développement international (ACDI). Une autre tranche de 40 millions de dollars a été promise à des programmes de plus longue haleine, s'échelonnant jusqu'en 2014 dans certains cas. Tous ces programmes visent à convaincre des communautés locales d'accueillir des jeunes ayant commis des atrocités, souvent à l'endroit même où ils retournent.
Ainsi, un des programmes acceptés pour l'année 2010 par le gouvernement conservateur se déroule au Soudan, au coût de 15 millions. Il vise la réinsertion de 3500 jeunes de 10 à 18 ans ayant été recrutés par des groupes rebelles. L'UNICEF gère ce programme.
«Certains ont tué ou commis des viols», reconnaît Claire Pitt, la directrice de la programmation internationale d'UNICEF Canada. Il ne faut pas les voir comme des criminels, insiste-t-elle, mais comme des victimes ayant été recrutées contre leur gré ou alors parce qu'ils étaient affamés. «Leur réinsertion est très difficile. Cela prend beaucoup d'appui et de travail social auprès de la communauté. [...] Ces enfants ne sont parfois pas les bienvenus dans leur communauté. Nous utilisons la musique, le théâtre, la lecture pour les aider à redevenir des enfants.»
En Colombie seulement, le Canada finance huit projets différents de réinsertion d'enfants soldats. On estime qu'il y aurait environ 250 000 enfants soldats dans le monde.
Le Canada a été le premier signataire du Protocole facultatif relatif aux droits de l'enfant concernant l'implication d'enfants dans les conflits armés, en 2000. Ce protocole interdit aux groupes armés de recruter des personnes de moins de 18 ans. Pour les forces armées nationales officielles, qu'on suppose plus respectueuses des bonnes pratiques militaires, cet âge est de 16 ans pour peu que le jeune ne soit pas déployé en zone de conflit.
Une des obligations morales découlant du protocole, telles que décrites dans les Principes de Paris, est que les enfants «qui sont accusés de crimes au regard du droit international soient considérés en premier lieu comme des victimes de violation du droit international et pas seulement comme des présumés coupables. Ils devraient être traités conformément aux normes internationales de la justice pour mineurs, par exemple dans un cadre de justice réparatrice et de réinsertion sociale».
Le Canadien Omar Khadr a été capturé en Afghanistan à l'âge de 15 ans. Dès l'âge de 10 ans, son père l'avait envoyé dans des camps d'entraînement affiliés aux talibans au Pakistan et en Afghanistan. Les Nations unies l'ont désigné enfant soldat, mais le Canada refuse de le considérer comme tel. En vertu d'un accord de reconnaissance de culpabilité, Omar Khadr a été condamné cette semaine à huit années de prison. Une entente diplomatique entre le Canada et les États-Unis lui permettra de revenir au pays dans un an, entente de laquelle le gouvernement de Stephen Harper tente de se dissocier complètement.
Guillaume Landry, directeur des programmes au Bureau international des droits des enfants et spécialiste des enfants soldats, s'étonne de la rigidité avec laquelle bon nombre de Canadiens considèrent le cas Khadr. «Il y a des dizaines de milliers d'enfants qui ont commis des choses beaucoup plus traumatisantes et compliquées et on les a gérés, dit-il. Le Canada envoie des millions de dollars pour aider ces sociétés-là et un paquet de Canadiens pour apporter de l'expertise.» Il se demande pourquoi, à son tour, le Canada ne serait pas capable de gérer son seul cas d'enfant soldat.
M. Landry donne l'exemple de la Sierra Leone, terre d'horreurs s'il en est une. Des enfants recrutés dans les milices devaient violer les membres de leur propre famille ou couper des mains pour empêcher les gens d'aller voter. «Il y avait même des concours où ils tuaient des femmes enceintes pour voir si c'était un garçon ou une fille qu'elles portaient. Il y avait des choses franchement dégueulasses!»
Pourtant, en Sierra Leone comme ailleurs, note-t-il, on a préféré s'attaquer à ceux qui ont recruté ces jeunes. Ce qui ne veut pas dire que les jeunes s'en sont sortis «avec une tape dans le dos» pour autant. «Malheureusement, le débat ici a toujours été planté de manière à dire qu'on a le choix entre un procès à Guantánamo et le retour à Toronto avec une tape dans le dos. [...] On entretient le mythe qu'il va débarquer ici, qu'on va le retourner à sa famille et qu'il va redevenir un terroriste.»
Le sénateur libéral et ancien militaire Roméo Dallaire lançait hier à Montréal son livre sur les enfants soldats intitulé Ils se battent comme des guerriers, ils meurent comme des enfants. Il s'insurge contre l'hypocrisie canadienne.
«On se permet d'aller au-delà de nos frontières pour imposer le protocole, et chez nous, on n'est même pas capables de l'appliquer!» Il ajoute qu'en Afghanistan, «quand nos soldats tombent sur des enfants soldats, ils ne les mettent pas en prison, ils ne les tuent pas. Ils les remettent aux autorités locales pour les démobiliser et les réinsérer. Alors, comment se fait-il que, lorsque c'est un enfant soldat qui vient du Canada, on n'y croit plus? C'est une campagne délibérée du gouvernement pour créer une hantise dans la population.»
De l'argent gaspillé
Le ministre des Affaires étrangères, Lawrence Cannon, a déclaré la semaine dernière que le Canada déciderait désormais au cas par cas si les enfants soldats seront poursuivis en justice ou réhabilités. «Nous avons des politiques en place et cela dépend des circonstances.» Son bureau a par la suite précisé que «le protocole facultatif n'interdit pas les mises en accusation d'enfants soldats».
Autant M. Landry que le sénateur Dallaire estiment que cette attitude envers Omar Khadr nuira aux autres enfants soldats de la planète, en plus de rendre inutiles les investissements de l'ACDI. «Le fait qu'on n'applique pas cette loi va rendre les enfants soldats du monde entier beaucoup plus vulnérables et tout cet argent aura été gaspillé parce que si nous n'appliquons pas la loi, pourquoi les autres pays l'appliqueraient-ils?»
Selon les informations obtenues par Le Devoir, Ottawa a consacré 18,3 millions de dollars aux enfants soldats étrangers depuis 2007, principalement par l'entremise de l'Agence canadienne de développement international (ACDI). Une autre tranche de 40 millions de dollars a été promise à des programmes de plus longue haleine, s'échelonnant jusqu'en 2014 dans certains cas. Tous ces programmes visent à convaincre des communautés locales d'accueillir des jeunes ayant commis des atrocités, souvent à l'endroit même où ils retournent.
Ainsi, un des programmes acceptés pour l'année 2010 par le gouvernement conservateur se déroule au Soudan, au coût de 15 millions. Il vise la réinsertion de 3500 jeunes de 10 à 18 ans ayant été recrutés par des groupes rebelles. L'UNICEF gère ce programme.
«Certains ont tué ou commis des viols», reconnaît Claire Pitt, la directrice de la programmation internationale d'UNICEF Canada. Il ne faut pas les voir comme des criminels, insiste-t-elle, mais comme des victimes ayant été recrutées contre leur gré ou alors parce qu'ils étaient affamés. «Leur réinsertion est très difficile. Cela prend beaucoup d'appui et de travail social auprès de la communauté. [...] Ces enfants ne sont parfois pas les bienvenus dans leur communauté. Nous utilisons la musique, le théâtre, la lecture pour les aider à redevenir des enfants.»
En Colombie seulement, le Canada finance huit projets différents de réinsertion d'enfants soldats. On estime qu'il y aurait environ 250 000 enfants soldats dans le monde.
Le Canada a été le premier signataire du Protocole facultatif relatif aux droits de l'enfant concernant l'implication d'enfants dans les conflits armés, en 2000. Ce protocole interdit aux groupes armés de recruter des personnes de moins de 18 ans. Pour les forces armées nationales officielles, qu'on suppose plus respectueuses des bonnes pratiques militaires, cet âge est de 16 ans pour peu que le jeune ne soit pas déployé en zone de conflit.
Une des obligations morales découlant du protocole, telles que décrites dans les Principes de Paris, est que les enfants «qui sont accusés de crimes au regard du droit international soient considérés en premier lieu comme des victimes de violation du droit international et pas seulement comme des présumés coupables. Ils devraient être traités conformément aux normes internationales de la justice pour mineurs, par exemple dans un cadre de justice réparatrice et de réinsertion sociale».
Le Canadien Omar Khadr a été capturé en Afghanistan à l'âge de 15 ans. Dès l'âge de 10 ans, son père l'avait envoyé dans des camps d'entraînement affiliés aux talibans au Pakistan et en Afghanistan. Les Nations unies l'ont désigné enfant soldat, mais le Canada refuse de le considérer comme tel. En vertu d'un accord de reconnaissance de culpabilité, Omar Khadr a été condamné cette semaine à huit années de prison. Une entente diplomatique entre le Canada et les États-Unis lui permettra de revenir au pays dans un an, entente de laquelle le gouvernement de Stephen Harper tente de se dissocier complètement.
Guillaume Landry, directeur des programmes au Bureau international des droits des enfants et spécialiste des enfants soldats, s'étonne de la rigidité avec laquelle bon nombre de Canadiens considèrent le cas Khadr. «Il y a des dizaines de milliers d'enfants qui ont commis des choses beaucoup plus traumatisantes et compliquées et on les a gérés, dit-il. Le Canada envoie des millions de dollars pour aider ces sociétés-là et un paquet de Canadiens pour apporter de l'expertise.» Il se demande pourquoi, à son tour, le Canada ne serait pas capable de gérer son seul cas d'enfant soldat.
M. Landry donne l'exemple de la Sierra Leone, terre d'horreurs s'il en est une. Des enfants recrutés dans les milices devaient violer les membres de leur propre famille ou couper des mains pour empêcher les gens d'aller voter. «Il y avait même des concours où ils tuaient des femmes enceintes pour voir si c'était un garçon ou une fille qu'elles portaient. Il y avait des choses franchement dégueulasses!»
Pourtant, en Sierra Leone comme ailleurs, note-t-il, on a préféré s'attaquer à ceux qui ont recruté ces jeunes. Ce qui ne veut pas dire que les jeunes s'en sont sortis «avec une tape dans le dos» pour autant. «Malheureusement, le débat ici a toujours été planté de manière à dire qu'on a le choix entre un procès à Guantánamo et le retour à Toronto avec une tape dans le dos. [...] On entretient le mythe qu'il va débarquer ici, qu'on va le retourner à sa famille et qu'il va redevenir un terroriste.»
Le sénateur libéral et ancien militaire Roméo Dallaire lançait hier à Montréal son livre sur les enfants soldats intitulé Ils se battent comme des guerriers, ils meurent comme des enfants. Il s'insurge contre l'hypocrisie canadienne.
«On se permet d'aller au-delà de nos frontières pour imposer le protocole, et chez nous, on n'est même pas capables de l'appliquer!» Il ajoute qu'en Afghanistan, «quand nos soldats tombent sur des enfants soldats, ils ne les mettent pas en prison, ils ne les tuent pas. Ils les remettent aux autorités locales pour les démobiliser et les réinsérer. Alors, comment se fait-il que, lorsque c'est un enfant soldat qui vient du Canada, on n'y croit plus? C'est une campagne délibérée du gouvernement pour créer une hantise dans la population.»
De l'argent gaspillé
Le ministre des Affaires étrangères, Lawrence Cannon, a déclaré la semaine dernière que le Canada déciderait désormais au cas par cas si les enfants soldats seront poursuivis en justice ou réhabilités. «Nous avons des politiques en place et cela dépend des circonstances.» Son bureau a par la suite précisé que «le protocole facultatif n'interdit pas les mises en accusation d'enfants soldats».
Autant M. Landry que le sénateur Dallaire estiment que cette attitude envers Omar Khadr nuira aux autres enfants soldats de la planète, en plus de rendre inutiles les investissements de l'ACDI. «Le fait qu'on n'applique pas cette loi va rendre les enfants soldats du monde entier beaucoup plus vulnérables et tout cet argent aura été gaspillé parce que si nous n'appliquons pas la loi, pourquoi les autres pays l'appliqueraient-ils?»
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
- Omar Khadr,
- dépense,
- Agence canadienne de développement international (ACDI),
- Parti conservateur du Canada (PCC),
- enfants-soldats
Haut de la page



