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    Un marché impossible

    3 novembre 2010 | Manon Cornellier | Canada
    Quand le bruit a commencé à courir cet été que le directeur général d'Onex Corp., Nigel Wright, allait devenir le prochain chef de cabinet du premier ministre Stephen Harper, ce fut l'étonnement. Jamais n'avait-on vu un transfuge de cette importance passer du secteur privé aux plus hautes sphères du gouvernement.

    Les Américains y sont habitués. Tous les présidents ont un jour ou l'autre recruté de hauts dirigeants du secteur privé pour diriger un ministère ou travailler à la Maison-Blanche. Au Canada, c'est autre chose.

    Et dans le cas d'Onex, on parle d'un joueur éléphantesque et tentaculaire. Il s'agit du plus gros employeur au pays après le gouvernement fédéral. Sa quarantaine d'entreprises sont actives dans presque tous les domaines, de la culture à la santé en passant par l'aérospatiale et les investissements. Et elles génèrent des milliards en vente chaque année.

    De plus, Nigel Wright ne quitte pas Onex. Il prend un congé sans solde qui pourra durer jusqu'au 1er janvier 2013. Il dit avoir conservé ce coussin pour éviter de perdre certains investissements et économies, mais cela veut dire qu'il garde un lien avec son employeur.

    Comment, dans ces circonstances, pourra-t-il être le numéro deux du gouvernement sans se mettre en position de conflit d'intérêts? Après tout, le fédéral, comme Onex, touche à tout. M. Wright a tenté de répondre à la question hier devant le Comité de l'accès à l'information et de l'éthique. Malgré ses meilleurs efforts, il n'a pas réussi à convaincre l'opposition. Personne n'a mis en doute sa compétence et son intégrité, mais personne n'a cru non plus que le «cloisonnement de l'information» auquel il se soumettra suffira à le protéger.

    ***

    Ce «mur éthique» est le procédé élaboré par les conseillers du gouvernement, et approuvé tout récemment par la commissaire aux conflits d'intérêts et à l'éthique, pour prévenir cesdits conflits. En vertu de cet arrangement, M. Wright devra se récuser, s'absenter et être tenu à distance de tout document et toute discussion pouvant toucher l'industrie aérospatiale, la taxation de l'industrie canadienne de capital d'investissement, la déductibilité fiscale des coûts d'intérêts transfrontaliers, les rapports directs entre l'univers Onex et le gouvernement fédéral et, finalement, toute question que la commissaire jugera nécessaire d'assujettir à ces règles. Toute une mécanique complexe a été prévue pour éviter que l'information reliée à ces dossiers ne se rende jusqu'à lui.

    Malgré cela, Nigel Wright est persuadé qu'il pourra assister le premier ministre dans sa tâche, que ce soit pour l'élaboration de politiques ou encore pour l'écriture du budget. Il en arrive à cette conclusion parce que tout cet échafaudage ne vise en aucun cas «une décision ou une question d'application générale». Ce qui veut dire qu'il n'aurait pas à se récuser, par exemple, lors d'une discussion sur le droit d'auteur, même si Onex est propriétaire d'Indigo et de Chapters.

    La faute n'en revient pas à M. Wright, qui entrera en fonction lundi prochain. La décision a été prise par la commissaire à l'éthique Mary Dawson qui, comme à son habitude, a adopté l'interprétation la plus étroite possible de la Loi sur les conflits d'intérêts. Cela se défendrait si on parlait du propriétaire d'une petite entreprise, d'un commerce ou d'une ferme, mais dans le cas d'un conglomérat comme Onex, il devient difficile de ne pas voir l'intérêt qu'il a dans certaines politiques d'application générale.

    ***

    Il n'y a rien de répréhensible à ce que le premier ministre repêche un homme d'affaires pour diriger son cabinet et à ce que la commissaire à l'éthique conçoive un mécanisme pour rendre cela possible, tout en évitant que le principal intéressé y perde sa chemise. Bien peu de professions offrent de longs congés sans solde pour se lancer en politique ou servir un ministre. De plus, avec toutes les nouvelles règles limitant les activités professionnelles ultérieures du personnel politique, il est maintenant plus difficile d'en recruter qui soient expérimentés.

    Tenter l'expérience avec un homme de la trempe de Nigel Wright aurait pu se défendre s'il n'avait pas travaillé pour Onex. Cette entreprise est trop grosse pour lui laisser les coudées franches, d'autant plus qu'il ne la quitte pas vraiment. Et même s'il avait démissionné, le doute subsisterait chaque fois qu'une décision semblerait profiter à Onex.

    Et ça pourrait survenir à tout moment. On l'a vu hier au comité. Les libéraux se sont présentés avec un graphique illustrant l'étendue des intérêts d'Onex et le nombre de ministères potentiellement touchés. Il y avait les ministères de la Santé, du Patrimoine, de l'Industrie, du Transport, de la Défense, de l'Environnement, des Finances, des Travaux publics... Devant eux, Cineplex, Indigo, Allison Transmission, Hawker Beechcraft, ResCare, Emergency Medical Services, RSI Home Products, The Warranty Group... Un échantillon seulement de la liste apparaissant en annexe de l'accord de cloisonnement.

    Le chef de cabinet du premier ministre est mêlé à toutes les décisions. Tout passe par lui. M. Wright jure qu'il se consacrera totalement à son travail et qu'il a hâte de servir le gouvernement et les Canadiens. On n'a aucune raison d'en douter, mais la réalité est qu'il sera presque toujours en position inconfortable, menotté ou sur la sellette.

    ***

    mcornellier@ledevoir.com

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    Rectificatif du 5 novembre 2010
    Dans la chronique précédente, on pouvait lire que le nouveau chef de cabinet du premier ministre Stephen Harper, Nigel Wright, n’aurait pas à se récuser quand serait discutée «une décision ou une question d’application générale» pouvant avantager Onex, tout cela à cause de l’interprétation donnée à la Loi sur les conflits d’intérêts par la commissaire à l’éthique Mary Dawson. En fait, cette limite est inscrite dans la loi elle-même. Toutes nos excuses.


     
     
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