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Des citoyens de «seconde classe»?

L'abandon des anciens combattants canadiens évoque le cas des États-Unis

Florian Olsen - Candidat au doctorat en science politique à l'Université d'Ottawa, dont la thèse porte sur la guerre en Irak et le service militaire aux États-Unis  21 août 2010  Canada
À l’instar des Américains, nous devons nous interroger sur le sort que nous réservons à nos vétérans.<br />
Photo : Agence Reuters
À l’instar des Américains, nous devons nous interroger sur le sort que nous réservons à nos vétérans.
Le gouvernement traiterait-il les soldats des Forces canadiennes sans guère plus d'égards que des citoyens de seconde classe? «Les sacrifices [des soldats canadiens en Afghanistan] semblent s'être perdus dans la complexité de la bureaucratie», s'exclamait le 17 août l'ombudsman des vétérans Pat Strogan, colonel et ancien commandant des Forces canadiennes en Afghanistan (Le Devoir, 18 août 2010).

La sortie publique de l'ombudsman dénonçant ce que plusieurs qualifient d'ingratitude réservée aux anciens combattants canadiens rappelle de plus en plus cent controverses semblables qui germent aux États-Unis depuis des années. Or l'abandon des soldats, une fois leur service terminé, ne révélerait-il pas des tendances de fond sur les inégalités sociales qui font des Canadiens provenant en majorité des régions pauvres une sorte de prolétariat du sacrifice? C'est que le sort des soldats n'est peut-être pas sans rappeler les difficultés que connaissent les régions d'où ils proviennent, tant au Canada qu'aux États-Unis.

Taxe en sang

De part et d'autre de la frontière, certaines ressemblances sont percutantes.

Après celui d'Abou Ghraïb en 2007, un nouveau scandale soulevé par la guerre en Irak éclatait aux États-Unis. Une série d'articles du Washington Post dénonçaient la vétusté d'un édifice du Walter Reed Medical Center. Les journalistes du Post peignaient le sombre et bientôt tristement célèbre portrait d'un hôpital pour vétérans où des employés surchargés abandonnaient les «héros» des guerres d'Irak et d'Afghanistan dans des chambres insalubres.

Puis il y a eu les controverses sur ces 185 000 soldats remobilisés involontairement au combat après l'échéance de leurs contrats de service. Nommée «stop-loss», cette pratique a été presque universellement dénoncée en Amérique depuis qu'elle a été publicisée. Plusieurs observateurs ont été choqués par son hypocrisie étant donné que les soldats américains sont des volontaires, comme au Canada.

Par ailleurs, 10 000 soldats américains ont été renvoyés pas moins de cinq fois en Irak ou en Afghanistan. Or la grande majorité des soldats américains proviennent de régions rurales économiquement défavorisées, souvent les plus durement frappées par la délocalisation des industries depuis les années 1970. Les communautés américaines du Sud comptant moins de 20 000 habitants ne fournissaient pas moins de 40 % des recrues militaires de l'an 2000 et la moitié des combattants tués au combat en 2003-2004. La taxe en sang prélevée dans les régions rurales était de 60 % plus élevée que celle prélevée dans les villes américaines.

Déjà issus des régions américaines laissées pour compte par l'économie mondialisée, les héros de guerre sont à nouveau abandonnés à leur retour par une population qui prétend pourtant appuyer leurs sacrifices, comme le dénonçaient les chroniqueurs du New York Times et du USA Today.

Des ressemblances

Le Canada n'a pas connu les mêmes pratiques de remobilisation involontaire que son voisin du Sud, mais les profils des soldats des Forces canadiennes affichent néanmoins des ressemblances.

Alors que Terre-Neuve-et-Labrador compte moins de 2 % de la population du Canada, un quart des soldats canadiens en Afghanistan provenaient de cette province, selon un article scientifique de Deborah Cowen, professeure de géographie politique à l'Université de Toronto.

La majorité de nos concitoyens ont beau habiter les grands centres canadiens, seulement une recrue sur cinq des forces armées provient des villes comptant plus d'un demi-million d'habitants. Par ailleurs, près d'un candidat sur deux pour entrer dans les Forces canadiennes en 1999 provenait des rangs des sans-emploi, toujours selon les travaux de Cowen.

Bien que s'étant quelque peu améliorée, la tendance ne remontait pas moins aux années 1970. Il en est de même pour la propension «inouïe» des Canadiens provenant des régions économiques les plus défavorisées, comme les Maritimes, à se porter volontaire.

Alors qu'un débat prend enfin forme au pays pour savoir si le gouvernement conservateur «laisse plutôt tomber [les anciens combattants] à leur retour», comme le suggérait le député Marc Garneau (Le Devoir, 18 août 2010), sans faire état d'une sorte de «complot», les études ne suggèrent pas moins que les Forces canadiennes recrutent les naufragés de notre société depuis longtemps.

Le courage d'en parler


Le débat soulevé par l'ombudsman n'est pas le même qui consiste à trancher si le Canada devait envoyer ou non des troupes en Afghanistan. Cette nouvelle controverse nous force à nous interroger sur le sort que nous réservons à nos concitoyens à leur retour.

À son tour, cette question ne nous demande-t-elle pas plus profondément si le traitement de nos vétérans n'est pas le miroir des inégalités entre les régions et les centres urbains, les pôles du développement économique et les provinces qui continuent à attendre le «miracle»?

Les Québécois et les Canadiens ont bien aimé faire la morale à leurs voisins du Sud par rapport au bourbier irakien, surtout après le refus canadien de fournir des soldats pour cette seconde guerre. Or, depuis quelques années maintenant, les Américains ont le courage de laver leur linge sale sur la place publique et d'affronter les démons de la guerre en Irak, l'état de leurs forces armées et le traitement réservé à leurs soldats et anciens combattants. Peut-être est-il enfin temps que les Québécois et les Canadiens des autres provinces osent faire de même?

***

Florian Olsen - Candidat au doctorat en science politique à l'Université d'Ottawa, dont la thèse porte sur la guerre en Irak et le service militaire aux États-Unis
 
 
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  • GAIAGENAIRE
    Inscrit
    samedi 21 août 2010 09h23
    Les naufrageurs
    "les études ne suggèrent pas moins que les Forces canadiennes recrutent les naufragés de notre société depuis longtemps."

    J'aurais aimé que vous élaboriez davantage sur l'amont des naufragés. Par exemple : en faisant la démonstration que la Société crée de toute pièce et en parfaite connaissance de cause, les décrochés, les naufragés par ses institutions symboliques naufrageuses et décrocheuses.

    Mais je vous concède que votre directeur, naufrageur, de thèse n'approuvera pas l'analyse de l'amont à travers le prisme d'Alice Miller.

  • Yvan Dutil
    Inscrit
    samedi 21 août 2010 09h36
    Une réalité antropologique
    De tout temps, ce sont les jeunes ayant le moins d'avenir qui s'enrôlent. Cela a été la cas en Espagne et au Portugal à la fin de la reconquistada. À cette époque, il n'y avait plus de nouvelles terres disponibles. Pour avoir un avenir, il fallait donc choisir les risques de la traversée. La même situation s'appliquait aux Vikings pour à peu près les même raisons.

  • Denis Miron
    Inscrit
    samedi 21 août 2010 11h06
    «The war business as usual must go on»
    La situation de pauvreté, le manque d’éducation et d’information est depuis toujours une importante ressource pour approvisionner les rangs de l’armée, surtout lorsque le service militaire n’est plus obligatoire.
    Tous ces hommages aux héros de la guerre ne sont malheureusement que de la mise en scène du «warbusine$$» de complicité avec les gouvernements pour manipuler le sentiment national. Que c’est triste et révoltant!
    En visitant la forteresse de Louisbourg, l’automne passé, qui reconstitue l’histoire de cette période de la nouvelle France au début des années 1700, avec des comédiens, une question fût posé à un personnage représentant un soldat et lui demandait ceci : « Est-ce que vous vous ennuyez de votre pays? (la France) réponse_ Non, là-bas, je vivais dans la rue, j’étais sans-abris.»

    Y aurait-il des gens qui auraient intérêt à maintenir une partie de la population dans la pauvreté?
    Combien faut-il de pauvres pour faire un riche?

  • Florian Olsen
    Inscrit
    samedi 21 août 2010 12h55
    "Those about to die salute you" - Conférence de l'ACSP (en ligne)
    Merci aux lecteurs de vos commentaires.

    Gaiagenaire: Merci de votre commentaire. J'ai prononcé une conférence (audio) plus longue à ce sujet dans le cadre de l'association canadienne de science politique sur le cas de États-Unis.

    Elle est en anglais mais disponible à l'adresse suivante :

    http://www.rabble.ca/podcasts/shows/needs-no-intro

    Téléchargez le MP3 en haut à droite.

  • France Marcotte
    Abonnée
    samedi 21 août 2010 14h41
    Merci pour le regard
    Oui, on a l'habitude de voir les soldats, jeunes, quittant leur jeune famille et s'embarquant; patrouillant dans un pays en guerre dans la poussière et armés jusqu'aux dents; vieux, coquelicot à la boutonnière pour des cérémonies de mémoire. On ne sait pas d'où ils viennent; quand on pose la question, quand on suggère une réponse, on se fait rabrouer. On ne dit pas ces choses-là. Un grand pays, ce n'est pas seulement un pays qui fait des choses grandes, c'est aussi un pays qui regarde courageusement ses petitesses.


  • Abonné
    dimanche 22 août 2010 08h33
    ... et j'ajouterais...
    Ce que vous relevez est effectivement choquant. Merci de l'avoir fait. Ce qui me scandalise encore davantage c'est de voir que les Bush père et fils, et leurs acolytes occidentaux vivent paisiblement et en toute liberté dans leur pays respectif après avoir lancé des milliers de soldats aux fronts irakien et afghan sous de faux prétextes. Des milliers de soldats tués, des millions de civils assassinés. Saddam Hussein n'en aura jamais fait autant. N'y a-t-il pas aussi deux classes de criminels ? Celles des riches et celles des pauvres ? Et deux formes de justice ?

  • Francis Robillard
    Inscrit
    dimanche 22 août 2010 22h54
    Un instrument comme un autre
    Je me souviens, il y a deux ans, au palais des congrès de Montréal, lors d'une formation d'un grand gestionnaire de fonds commun de placements, je n'avais jamais aussi clairement assisté à l'ignominie de notre système économique.

    Sur une immense tribune devant un auditoire de plus de 400 conseillers financiers, avaient défilé sur la tribunes, les patrons de la firme pour nous dire "hello good morning!', différents spécialistes et un professeur d'université, conseiller spécial du Président étasuniens et un général Newfie, dont le plus haut fait d'arme fut d'enligner la politique canadienne sur celle de Georges Bush en Afghanistan, après avoir échoué à une opération similaire en l'Irak.

    Toujours est-il que ce général transmet le message qu'une saine gestion des troupes passe par des relations directe avec tout son monde, même le plus humble de ses soldats. Cela rend la chaine de commandement plus fiable, les soldats étant se sentant impliqué dans les décisions de son commandement, ce qui le rend, évidemment, plus efficace sur le terrain. En guise de chair à canon, sur l'estrade, dans son uniforme vert des Forces canadians, avec sa médaille, devant 400 vestons-cravates il nous raconte comment il a été blessé, comme une illustration de la finalité de toute cette entreprise qui gère des économies, des fonds de retraite.

    Un soldat, est par définition une personne qui défend son pays au prix de sa vie, de sa santé. Mais un mercenaire bien qu'il sache se défendre, c'est surtout en échange d'une « juste » rémunération. Il est pathétique que dans notre société, ce soit encore et toujours les pauvres et les sans espoirs qui sont recruté avec pour toute solde la satisfaction qu'apporte un gavage de fausse camaraderie de circonstance, pour une cause indéchiffrable.

  • Francis Robillard
    Inscrit
    dimanche 22 août 2010 22h55
    Un instrument comme un autre (suite et fin)
    Alors que les véritable profits eux sont détourné et saupoudré ici et là pour entretenir le néo-libéralisme, notre confort et indifférence. Partout de la salle et en anglais, on applaudi et on acclame, sauf quelques tables ou la répugnance de l'instrumentalisation de la pauvreté cause comme un malaise et une honte.

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