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    Douanes canadiennes - «This way for "bonn-jiorr"...»

    16 août 2010 |Dominique La Salle, Montréal | Canada
    Le pont Bluewater reliant Port Huron, au Michigan, et Sarnia, en Ontario. <br />
    Photo: Agence Reuters Rebecca Cook Le pont Bluewater reliant Port Huron, au Michigan, et Sarnia, en Ontario.
    Durant la dernière année, j'ai eu l'occasion de voyager à quatre reprises aux États-Unis, roulant d'est en ouest et du nord au sud, récemment jusqu'en Louisiane. Par commodité, j'ai dû rentrer chaque fois via l'Ontario, soit à Windsor, Sarnia, Gananoque et Cornwall. Un échantillonnage éloquent des infrastructures mises en place pour accueillir-contrôler les citoyens canadiens — et les visiteurs — au nom de S. M. la reine du Canada.

    Coup sur coup, force m'a été de constater l'hypocrisie rampante derrière cette prétention au bilinguisme institutionnel dont se targuent nos éminents fédérateurs: aux postes-frontières, l'automobiliste québécois ou franco-canadien assiste à un faux-fuyant magistral, un exercice de poudre aux yeux digne de David Copperfield. L'illusion est parfaite.

    À un kilomètre à la ronde, panneaux et enseignes numériques bilingues illuminent la voie vers, ose-t-on l'espérer, les agents en uniforme pour servir et protéger les quelque huit millions de francophones au pays. Au moins s'attend-on à un sympathique anglophone capable de baragouiner sa ritournelle dans l'autre langue officielle... Oui, à l'approche du poste frontière typique, il semble que le rêve of the late great Trudeau se porte bien, alive and well.

    Mais on s'en réveille vite fait. Il s'agit de faire la queue vers l'une des cabines désignées pour le «service en français» pour s'apercevoir que la farce est à nos dépens... Quand bien même entreprend-on le dialogue avec un «bonjour» retentissant, aussitôt nous demande-t-on «where are you from?», et lorsqu'on prononce «Québec», la sentence tombe: the joke is on you...

    Surréaliste

    Ma dernière altercation frontalière (à Gananoque) tient du surréalisme: comme d'habitude, ma tendre moitié ainsi que moi-même optons, par optimisme ou par cynisme éhonté, pour un test des dispositifs bilingues impressionnants déployés à notre attention.

    Un écriteau indique, au moyen d'une flèche à caractère gras, la bouille enrobée et moustachue de notre francophone ou francophile de garde. Tandis que notre bolide s'immobilise à sa hauteur, il prononce un «HI. Bonn-jiorr», plat et désabusé. «How are you doing today?» enchaîne-t-il, ce à quoi je réponds par une formule sans ambiguïté linguistique: «Ça va très bien, et vous?» S'ensuit un dialogue de sourds à la sauce anglo-franco, une tranche de canadiana d'une espèce rare et franche évidemment boudée par les capsules disneyesques de la CBC, A Part of our Heritage.

    Where do you live? (Où habitez-vous?)

    — Montréal.

    Montreal, note-t-il dans sa langue, où ma ville n'a heureusement plus d'accent. And how long have you been in the States? (Combien de temps avez-vous voyagé aux États-Unis?)

    — Trois semaines... Three weeks, ajoutai-je pour ses sourcils froncés, avec ce pincement familier au coeur, l'humiliation de céder encore dans ce pays censé m'appartenir en partage.

    Au nom de la sécurité fédérale, je laisse tomber ma traduction simultanée au profit de la langue canadienne par excellence. Une belle leçon d'unité nationale. Autant être «gentil» — cette gentillesse amère du conquis —, and speak white plutôt que de m'attirer les foudres du douanier...

    L'interrogatoire terminé, je m'aventure au sujet de l'éléphant rose dressé entre nous:

    So, I guess you don't speak french? (Alors, vous ne parlez pas français ?)

    NO.

    I thought this was the booth for French service. (Je croyais qu'il s'agissait de la cabine prévue pour le service francophone.)

    — NO, tranche-t-il, alors qu'un écriteau installé à un mètre sur sa gauche témoigne exactement du contraire...

    So, there is no service in French at this station? (Donc il n'y a pas de service francophone à ce poste frontière?)

    NO. Have a good day.

    Passe une belle journée et re-bienvenue dans ton beau grand pays bilingue...

    Quoi, porter plainte ?

    Ma copine me suggère illico de porter plainte. Mais à qui? À une bureaucratie fédérale qui s'en fout? Pour qu'on écrive un rapport, en anglais bilingue? Pour qu'on dépêche des inspecteurs sur les lieux (ce dont je doute) et qu'on prévienne Gananoque de poster, parmi son équipe d'une trentaine d'agents, ses deux ou trois employés franco-ontariens, afin de satisfaire le temps d'une journée aux exigences risibles des bureaucrates?

    Pour tout dire, je suis écoeuré de porter plainte. Il n'existe aucun recours pour faire valoir un règlement aussi farfelu que le bilinguisme imaginé par Pierre Elliott Trudeau, cet écran de fumée, cette mascarade a Mari usque ad Mare, une construction abstraite destinée à donner bonne conscience: «What more does Quebec want? Everything is in French at the border?»

    Dans cet «agglomérat» dysfonctionnel, désuet et dénigrant qu'est la fédération canadienne, le rôle du Québécois (et de son gouvernement éminemment provincial) ne se résume plus qu'à porter plainte auprès d'instances réfractaires perdues dans un dédale informatisé.

    À mon amoureuse, j'ai répondu: «La seule façon de porter plainte, c'est de se donner un vrai pays.» L'idée n'a rien de neuf... C'est le même son de cloche depuis un siècle et demi de federalism. Rien n'est réglé (l'oublie-t-on, la dictée trouée de 1982?).

    Tant d'autres exemples

    Pour rendre compte de cette farce systémique du bilinguisme officiel, j'aurais pu parler des aéroports et des bureaux de poste dans l'Ouest canadien, de la marine royale unilingue, du projet de loi sur le bilinguisme des juges à la Cour Suprême, du combat incessant des Acadiens et des Franco-ontariens pour accéder aux services publics dans leur langue... Les exemples abondent lorsqu'il s'agit de montrer l'inefficacité de la loi sur les langues officielles.

    Qu'a-t-on gagné depuis ce grand tournant législatif de l'ère Trudeau? Le problème canadien demeure et demeurera fondamentalement culturel: l'indifférence réciproque du Québec et du Rest of Canada a quelque chose de mesquin et de pathétique, comme une relation de violence conjugale où les parties assument tour à tour le rôle de la femme battue. En ce qui concerne les Québécois, l'indifférence dont je parle ici est d'autant plus menaçante qu'elle représente le contraire absolu de la différence.


     
     
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