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    Recensement - L'art de gouverner au préjugé

    19 juillet 2010 | Collectif d'auteurs membres du Centre interuniversitaire d'études québécoises | Canada
    Le 26 juin, le gouvernement canadien annonçait en catimini une décision aux conséquences négatives graves pour tous les citoyens, à savoir la fin de l'obligation de remplir le formulaire long du recensement que recevait un ménage sur cinq depuis 1971. Prétextant fallacieusement la protection de la vie privée, ce décret privera la population d'informations nécessaires à la prise de décisions éclairées, alors que ce même gouvernement autorise la collecte de données beaucoup plus personnelles par des sociétés privées qui les utilisent et en font le commerce pour leur bénéfice propre.

    À quoi servent ces données?

    Les informations colligées par Statistique Canada à l'aide du questionnaire long du recensement quinquennal sont nécessaires pour dresser un portrait complet de la population à l'échelle du pays comme à l'échelle du quartier. Elles sont utilisées pour appuyer les décisions prises par tous les corps publics et privés oeuvrant dans toutes les sphères d'activités, que ce soit dans le domaine de la santé, de l'économie, de la scolarisation ou de la culture.

    Par exemple, elles servent à l'établissement des secteurs d'écoles primaires et secondaires ou dans les prévisions de clientèles scolaires; à la planification de l'offre de services de santé, de soutien aux personnes âgées ou de logements sociaux; aux études de marché pour l'implantation d'une garderie privée, d'une épicerie fine, d'une succursale de la Société des alcools du Québec ou d'un itinéraire d'autobus; à la mise en place d'un programme de lutte à l'analphabétisme ou d'une bibliothèque de quartier. Bref, peu de décisions responsables sont prises par un large éventail d'acteurs collectifs ou individuels sans qu'ils aient recours à ces données.

    Comprendre la société

    Outre leur usage immédiat pour la prise de décision, ces informations permettent également d'analyser l'évolution des faits de société, des traits structurels des collectivités régionales et nationales, des comportements collectifs. Des spécialistes des sciences humaines, sociales et médicales les décortiquent, établissent des liens entre elles au moyen de modèles statistiques sophistiqués pour mieux comprendre la société (québécoise, canadienne, d'une province ou d'une région en particulier) dans son ensemble et dans ses composantes.

    Les connaissances ainsi produites permettent de donner des avis plus justes aux instances gouvernementales concernées et de contribuer aux débats scientifiques qui animent les réseaux nationaux ou internationaux. Sur ce dernier plan, la qualité des informations recueillies — jusqu'à maintenant — par Statistique Canada fait l'envie des scientifiques à l'échelle de la planète et positionne avantageusement ceux du Canada et du Québec sur la scène mondiale.

    Une atteinte à la vie privée?

    Et voilà que le gouvernement fédéral décrète unilatéralement son abandon et le remplace par un questionnaire similaire, mais optionnel et distribué à un ménage sur trois, au lieu d'un ménage sur cinq. Le gouvernement espère que les répondants volontaires se répartiront de telle sorte que leur représentativité statistique sera préservée. C'est de la pensée magique!

    Il sera impossible d'en évaluer la représentativité, car il n'existera pas de données de comparaison sauf l'âge, le sexe et le lieu de résidence, soit les données recueillies pour toute la population au moyen du formulaire court. Il n'y aura plus moyen de savoir si les groupes culturels, les immigrants, les catégories socioprofessionnelles ou les classes de revenus seront bien représentés. Bref, les données utilisées pour dresser les profils des communautés et, par conséquent, pour prendre des décisions bien informées ne seront plus fiables.

    Argument absurde

    La raison invoquée par le gouvernement pour mettre fin au caractère obligatoire du questionnaire long, telle que formulée par Erik Waddell, le directeur des communications du ministre canadien de l'Industrie Tony Clement, est de (traduction libre) «limiter raisonnablement ce que la plupart des Canadiens ressentent comme une intrusion dans leur vie privée». L'argument, repris par le ministre et d'autres porte-parole conservateurs, est irrecevable, ne serait-ce que par son absurdité: s'ils considèrent la chose comme une intrusion dans leur vie personnelle, les Canadiens ne répondront pas. Si, dans un scénario très optimiste, la moitié des ménages répondent (ce qui représenterait déjà une perte par rapport aux 20 % actuels), de quelle moitié s'agira-t-il? Comment cette proportion se distribuera-t-elle selon les régions, les localités, les lieux de naissance, l'appartenance culturelle ou religieuse? Il sera impossible de le savoir ni même de l'estimer.

    De la conjecture comme gouvernance

    Dans un texte publié dans Le Devoir du 5 juillet, Richard Shearmur annonçait le début d'une ère d'obscurantisme sociétal, de repli démocratique, de dépossession de l'information publique. Il avait tout à fait raison. En refusant à Statistique Canada la possibilité de recueillir des informations détaillées sur un échantillon représentatif de la population, le gouvernement conservateur fédéral condamne les collectivités locales, régionales et provinciales, les chercheurs des sciences humaines et sociales, les groupes populaires, les investisseurs, bref les citoyens, d'une information fiable pour laquelle il n'existe aucun substitut.

    De façon plus perverse, le gouvernement sape la crédibilité de son agence statistique et se prive lui-même de données solides, nécessaires, dans une société de droit, et afin de prendre des décisions éclairées. Sans elles, ni lui ni les autres acteurs sociaux ne pourront s'appuyer sur des analyses étayées pour identifier les enjeux collectifs, pour fonder les réponses aux questions que ces enjeux soulèvent, ce qui ouvrira la voie aux perceptions, aux impressions, aux conjectures, aux justifications purement idéologiques, sinon démagogiques.

    De la part d'un gouvernement qui permet déjà aux entreprises d'accumuler des masses d'informations bien plus délicates que celles recueillies au moyen du recensement (profil de consommation par les compagnies émettrices de cartes de crédit, par les banques, dossier de crédit par les agences de cotation, profil de navigation Internet par les gestionnaires de moteurs de recherche), l'abolition du questionnaire long apparaît comme un autre acte de démission étatique devant des acteurs autrement discrets, mais aux desseins non moins nets et éloignés du bien commun.

    ***

    Collectif d'auteurs membres du Centre interuniversitaire d'études québécoises — Ont signé ce texte: Marc St-Hilaire, Donald Fyson, Yvan Rousseau, Claude Bellavance, Arnaud Bessière, Hélène Charron, Jean Charron, Michèle Dagenais, Lisa Y. Dillon, Andrée Dufour, Lucia Ferretti, Jonathan Fournier, Jean-Philippe Garneau, Peter Gossage, François Guérard, René Hardy, Pierre Lanthier, Richard Marcoux, France Normand, Sherry Olson, Yves Roby, Gilles Routhier, Diane Saint-Laurent, Laurent Turcot, André Turmel, Brian Young.
     
     
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