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    Manifestations du G20 - Du désarroi idéologique de notre temps

    3 juillet 2010 |Jean François Bissonnette - Ottawa | Canada
    Toronto a été le lieu de mise en scène d’une violence essentiellement symbolique.<br />
    Photo: Agence Reuters Toronto a été le lieu de mise en scène d’une violence essentiellement symbolique.
    C'était une curieuse courtepointe que la manifestation qui partit de Queen's Park, samedi après-midi dernier. Rassemblée sous la pluie dans une commune opposition au sommet du G20, elle brillait néanmoins de mille couleurs. Les revendications exprimées par les marcheurs se déclinaient sous une foule de variantes, à tel point que les manifestants sans allégeance apparente se faisaient demander par d'autres à quelle cause ils s'identifiaient.

    Des différents syndicats aux groupes antiracistes, des défenseurs de «l'île de la Tortue» à ceux proclamant que «les vrais hommes sont féministes», des «grands-mères en colère» aux libérateurs des animaux, des militants pour un Tibet libre aux partisans de la légalisation des drogues, leurs protestations fusaient sur tous les tons et dans toutes les langues. La clameur populaire s'accordait dans une harmonie qui taisait mal une relative confusion des genres. Aussi pouvait-on voir, à quelques enjambées de bannières arborant le portrait de Karl Marx, des «vétérans albertains de la guerre du Vietnam» maudissant le régime communiste du même pays.

    Foule bigarrée


    Malgré le sentiment d'une solidarité générale, on pouvait difficilement échapper à une impression d'incohérence. Car si les «leaders» de notre monde retranchés dans un centre-ville exproprié appelaient sur eux le flot de toutes les critiques, la tenue d'un sommet international ne formait en somme qu'un prétexte à la présentation des doléances les plus diverses. Nul mot d'ordre en partage parmi les milliers de protestataires, nulle visée commune: c'était une foule bigarrée laissant entendre un mécontentement diffus.

    Dans un mélange de bonne humeur aux accents de carnaval et d'exaspération devant la présence massive des forces policières, le cortège s'ébranlait dans une direction aussi incertaine que l'était le sens du message exprimé. Ceux qui marchaient ce jour-là étaient mus par un même appel à la «justice», mais la multiplicité de ses objets dessinait un fractal aussi complexe que «l'ordre mondial» tant décrié par eux. Les chants et les slogans portaient haut et fort la parole d'un peuple emporté dans la frénésie d'être libre, mais ils traduisaient aussi en contrepoint le désarroi idéologique d'une époque.

    La rue criait un malaise qu'aucune rationalisation savante ne saurait résumer, un trouble aussi profond que notre incapacité à comprendre la nature du mal qui dévore ce monde. Quant à ceux dont les lectures fiévreuses et les débats passionnés ont pu affiner la rigueur théorique, ils nomment «capitalisme», «patriarcat» ou encore «État policier» l'hydre aux innombrables têtes qui se dresse devant eux comme ennemi, rendu responsable de tous les maux.

    Destin du monde

    Et c'est bien ce qu'incarnent, sous leurs oripeaux de chefs des nations, les petits et grands potentats réunis dans l'autisme barricadé où ils se félicitent en choeur, avec cette morne fatuité qui leur sert de jugement. Ils dictent les règles d'un jeu mondial dont ils n'ont guère, eux non plus, qu'une vague idée. Leur sens de ce que les anglophones appellent «entitlement», qui les retient de sourciller devant le spectacle absurde de leurs propres sauteries annuelles, n'a d'égal que leur incurie devant l'histoire, sinon quant à la manière dont elle les honorera. Et c'est drapés dans une autorité souvent douteuse, justifiés par une légitimité discutable, qu'ils jouent avec le destin du monde, sans daigner écouter ce qu'il a à leur dire même confusément.

    Qu'attend-on de ces gens, de toute façon? À quoi bon leur exprimer nos griefs? Qui sont-ils sinon les bouffons qui tiennent le haut de l'affiche dans la comédie humaine? Ils n'en sont pas moins mystifiés par les fables qui nous tiennent lieu de réalité. Et si tant est que les manifestants aient réussi à atteindre la clôture protégeant les «puissants», si tous avaient pu se trouver enfin face à face, militants et délégués, qu'auraient-ils bien pu se dire?

    Absence de langage commun

    Le désarroi idéologique de notre temps, c'est aussi cela: cette fracture qui rend incommensurables les préoccupations des uns et des autres. Cette absence d'un langage commun, capable de signifier autrement que par intervalles, lorsque les gouvernants s'en retournent vers la populace en croyant ressourcer par un faux-semblant de dialogue ce qu'ils estiment être leur vocation à commander. Ils n'ont pas de mal à trouver dans l'apathie électorale des modernes la preuve qu'ils gouvernent le meilleur monde possible, eux que l'indifférence place à la tête de nos «républiques de satisfaits».

    En vertu de quoi ces vaniteux se rendraient-ils à notre exigence de justice? Comment pourraient-ils mieux comprendre ce que nous ne parvenons même pas à formuler, eux qu'une vie de privilèges a rendus insensibles à la tragédie ambiante? Des communiqués lénifiants dont on a négocié chaque virgule à la cacophonie des slogans et des causes, de part et d'autre, la même incommunicabilité, le même bruit, et un profond sentiment d'insignifiance.

    Un autre monde


    Pourtant, nombreux étaient les manifestants ayant encore suffisamment de foi dans le pouvoir de ces chefs indignes pour poursuivre dans le souhait de les voir réformer notre système politique et économique. Il y en a toujours pour croire ces dirigeants qui proclamaient, comme Nicolas Sarkozy il y a peu encore, que devant la débâcle financière engendrée par une cupidité à grande échelle, il fallait «refonder le capitalisme».

    «Un autre monde est possible», répète-t-on, comme si le fait de le répéter devait le faire advenir. Il est vrai qu'au jour le jour, de très nombreux activistes s'emploient admirablement à le réaliser, à coups d'initiatives locales, ingénieuses et pleines d'abnégation. Et ceux-ci ont raison de s'occuper d'abord de leur propre jardin, qu'ils veulent communautaire, plutôt que de stagner dans l'attente d'un grand soir improbable, à imaginer vainement une utopie de rechange. Ils font bien de ne pas attendre non plus des gouvernements qu'ils soignent le monde, alors que les chefs d'État n'arrivent même pas à voir l'intérêt d'une taxe de 0,05 % sur les transactions financières afin de freiner la déprédation de tout ce qui nous est encore commun par les classes sociales qui leur ressemblent.

    Désir de révolution


    Il n'en demeure pas moins qu'une part de l'imaginaire politique qui inspire ce genre de manifestations est teinté par un désir aussi impossible que minoritaire: celui de voir l'ordre renversé. Ce désir hanté par les fantômes de 1789, de 1848, de 1917, c'est celui de voir l'humanité enfin réconciliée avec elle-même, assumant librement son destin dans la clairvoyance, l'égalité et la justice. Utopique? Sans doute, mais exiger l'impossible, comme le disait un légendaire guérillero, c'est encore faire preuve de réalisme.

    Il existe toujours, même après la «fin de l'histoire», un profond désir de révolution qui jamais ne trouvera à s'accomplir. Car on aurait eu beau capturer les vingt chefs d'État et les passer tous à la guillotine, la catharsis se serait rapidement étiolée: ils ne contrôlent rien ou si peu d'un monde en pilotage automatique, et nulle société nouvelle ne se profile à l'horizon dont on pourrait décréter l'avènement. De nos jours, décapiter le citoyen Capet ne serait rien de plus qu'une pitrerie. Les plus radicaux des manifestants s'en rendent bien compte, et ce constat, plus que la répression policière, plus que la jouissance qu'ils peuvent bien tirer malgré tout du monde tel qu'il est, c'est peut-être cela qui les retient de sombrer dans une violence aveugle.

    Pourtant, quelle autre avenue que la violence s'ouvre devant ceux que titille encore ce vieux rêve de changement radical? Tandis que nos dirigeants ne répondent que par les cris à peine articulés de leurs gorilles promus «gardiens de la paix», le désir de voir naître un monde meilleur se bute à un mur, le seul écho qu'on lui renvoie n'étant qu'un assourdissant silence.

    Et c'est le même silence qui détone dans le bruit des vitrines fracassées, des voitures incendiées. C'est le même désarroi, la même impasse à rendre un sens au monde qui jette dans une fureur destructrice des gens que l'on aurait tort de croire insensés et vicieux. Qui pourrait dire de cette jeune femme qui a su démolir à elle seule la façade de l'exotique Club Zanzibar qu'elle agissait de manière impulsive et violente? Quelle dose de mauvaise foi faut-il s'injecter pour ne pas reconnaître, dans ce fracas sans conséquence, la critique rigoureuse et légitime d'une des plus abjectes formes d'asservissement?

    Le vernis craque


    Stephen Harper peut bien dire que ces «voyous» ne représentent en rien «the Canadian way of life», qu'ont de plus canadien le déploiement de 20 000 policiers, les mesures d'exception, les arrestations massives, les enlèvements en pleine rue, l'emprisonnement dans des conditions ignobles, le harcèlement et l'intimidation de milliers de manifestants pacifiques, en représailles à un épisode de vandalisme qu'on a délibérément laissé se produire? S'il y a eu violence en fin de semaine dernière à Toronto, elle fut à la fois gratuite et mesurée, et cela des deux côtés. [...]

    On comprend que les Torontois puissent avoir du mal à avaler la pilule de ce sommet prescrit par le bureau du premier ministre. C'est que le vernis craque sur l'image que l'on a aussi voulu projeter à travers lui, celle des évidences, de la «simple reality», dixit Harper, d'un ordre politique et économique définitif, dont la contestation ne doit se faire qu'à la manière voulue par les dominants. Toronto devait représenter ce rêve démentiel d'un futur de mégalopoles et de places financières, unanimes dans leur adhésion au néolibéralisme. Ce capitalisme global dont on devait graisser les rouages en fin de semaine dernière, en rappelant que les marchés financiers mondiaux doivent avoir le dernier mot sur la politique budgétaire des États, il règne en fait par défaut, dans l'indifférence quasi générale, celle dont témoignaient ces gens mi-amusés, mi-craintifs qui nous regardaient défiler en interrompant leur repas, un sushi au bout des baguettes.

    Il en va d'une défaite de la pensée. Aussi ne faut-il pas se surprendre que la violence ait pris le dessus sur la comédie qui s'est jouée dans le «périmètre de sécurité», et non pas seulement parce que cette irruption du tragique était garantie par l'expérience antérieure. C'est qu'un tel affrontement rend manifeste, dans sa théâtralité et donc dans sa limite infranchissable, par une sorte de gravité burlesque, le désarroi idéologique de notre temps. Toronto a été le lieu de mise en scène d'une violence essentiellement symbolique, mais sans langage, où le «pétage» de vitrines et les coups de matraque sont venus rappeler rituellement qu'il existe dans cette société des conflits insolubles et explosifs, beaucoup plus profonds que ne le laisse croire le petit nombre des casseurs, des conflits inconscients que n'effacent pas l'autocongratulation des élites, leurs beaux discours et leurs lacs artificiels.

    ***

    Jean François Bissonnette - Ottawa












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