Harper dit oui aux demandes de censure chinoise

Ottawa — Le gouvernement conservateur tient peut-être un discours ferme face à la Chine sur la question des droits de la personne, mais quand la situation se présente, il préfère plier et accéder aux demandes de censure du gouvernement communiste. Le bureau du premier ministre Stephen Harper a accepté d'annuler une conférence de presse conjointe pour empêcher des journalistes chinois critiques de Beijing d'y assister.

Le président chinois, Hu Jintao, était de passage à Ottawa hier avant de se rendre à Toronto pour le sommet du G20. Comme c'est généralement le cas lors d'une visite d'État, une conférence de presse conjointe réunissant le président et le premier ministre était prévue. Dans ces cas-là, les journalistes accrédités sur la colline parlementaire peuvent y participer. Mais voilà! L'ambassade chinoise craignait que n'y assistent aussi les journalistes de deux médias détestés par Beijing: Epoch Times et New Tang Dynasty.

L'ambassade a donc approché les organisateurs il y a quelques semaines pour demander que soient exclus les représentants des deux indésirables. Lorsque la Tribune de la presse parlementaire a refusé cette demande, au motif que ces deux médias sont des membres en règle de la Tribune, l'ambassade s'est tournée vers le bureau de Stephen Harper. Elle a eu gain de cause.

L'entourage de M. Harper a d'abord tenté de négocier avec la Tribune de la presse un compromis, sans succès. Finalement, l'événement (qui n'avait jamais été officiellement annoncé) a été annulé. En lieu et place d'une conférence de presse, Stephen Harper et son visiteur chinois ont participé à un photo-up dans le bureau du premier ministre. Un photo-up consiste à inviter les caméras à assister à une poignée de main et à quelques déclarations liminaires sans possibilité de poser des questions.

Cette formule permet d'en contrôler l'accès en prétextant des raisons logistiques. Le bureau du premier ministre étant exigu, seul un nombre limité de personnes peut y entrer. Pour ce genre de situation, les journalistes parlementaires disposent d'une liste de priorité. Les journalistes d'Epoch Times et New Tang Dynasty n'en font pas partie, et le gouvernement le sait.

Basés à New York, le journal Epoch Times et la station de télévision New Tang Dynasty sont des médias chinois adhérant au mouvement spirituel Falun Gong, ce qui en soi attire les foudres de Beijing. En outre, les deux médias critiquent ouvertement le Parti communiste chinois et son bilan en matière de droits de la personne. En 2004-2005, ils avaient publié et diffusé une sorte de manifeste décrivant les neuf «péchés» du régime. Epoch Times, publié notamment en français, en anglais et en cantonais, appuie la lutte des Tibétains.

Le directeur des communications du premier ministre n'a pas fait de commentaires, hier.

Le gouvernement conservateur s'était pourtant fait un devoir de se montrer intransigeant face au régime chinois dans le dossier de la liberté et des droits de la personne. Stephen Harper a refusé d'assister à la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de 2008. Il a attendu décembre dernier, quatre ans après son arrivée au pouvoir, avant de se rendre en Chine. Il y a déclaré «qu'une relation économique mutuellement bénéfique n'est pas incompatible avec un dialogue franc sur des valeurs fondamentales comme la liberté, les droits de la personne et la primauté du droit». En 2006, il avait expliqué qu'il ne sacrifierait pas les «valeurs canadiennes» au nom du «dollar tout-puissant».

Destination touristique

La visite d'État effectuée par le président Hu hier a permis de signer un certain nombre d'accords entre les deux pays, notamment celui faisant du Canada une destination touristique «approuvée». Il sera ainsi plus facile pour les Chinois d'obtenir des visas de voyage. Le président a indiqué que les deux pays s'étaient donné pour objectif de faire passer les échanges commerciaux à 60 milliards de dollars d'ici 2015, contre 20,7 milliards l'an dernier.

En guise de souvenir, le premier ministre a offert une bouteille de sirop d'érable au président. «Avant le départ de nos amis les médias, j'aimerais vous offrir un cadeau, a-t-il dit. C'est une journée très importante au Canada: c'est la fête nationale des Québécois et des Canadiens français.» Hu Jintao a pour sa part offert un service à thé en porcelaine.

Plus tôt dans la journée, Hu Jintao avait rencontré la gouverneure générale, Michaëlle Jean. Mme Jean se rendra en Chine mercredi prochain. Elle sera suivie trois jours plus tard du chef libéral Michael Ignatieff.

Des centaines de manifestants pro-Chine s'étaient massés le long de la rue empruntée par le chef au cours de la journée. La Presse canadienne rapporte qu'ils auraient été recrutés par l'ambassade chinoise dans la région. Certains portaient des chandails d'universités montréalaises telles que Concordia et McGill. De l'autre côté de la rue, se trouvaient justement des manifestants affiliés au mouvement spirituel Falun Gong.

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Avec La Presse canadienne
9 commentaires
  • Line Gingras - Abonnée 25 juin 2010 01 h 16

    Un «photo-up»?

    J'aurais cru qu'il s'agissait plutôt d'un «photo-op» (ou «photo op»), pour «photo opportunity».

  • Pierre Demers - Inscrit 25 juin 2010 06 h 40

    En français?

    Cette conversation Chine-Canada s'est-elle déroulée en français?
    Pierre Demers 25 juin 2010

  • Duchêne Denys Mehdi - Inscrit 25 juin 2010 07 h 33

    Rien de surprenant

    Manifestement rien de surprenant dans cette nouvelle. Le Gouv. Harper est conséquent avec ses méthodes frolant le mépris envers la classe journalistique depuis qu'il gouverne ce pays. Les exemples sont trop nombreux pour les afficher ici. Mais toutes les méthodes y ont passé. Cachoteries, bâtons dans les roues pour avoir accès à de nombreux documents, point de presse bidons, langue de bois jusqu'au boutisme avec l'indigeste Ministre Cannon, etc.

  • Marie-Josee Marcoux - Abonnée 25 juin 2010 09 h 17

    Droits variables

    Pourquoi se surprendre d'une telle censure venant d'un gouvernement qui accumule la maîtrise du déni d'information. On a bien vu que les droits varient en fonction du bon vouloir de Sa Majesté Harper. Un foetus a droit à la vie quoi qu'il advienne à la mère. On ne fait des efforts pour rapatrier une personne retenue contre son gré ou emprisonnée à l'étranger, voire condamnée à mort, que si elle agrée à notre bon gouvernement, avec des apparences de préjugés sexistes et racistes. Jusqu'où ira le Canada?

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 25 juin 2010 09 h 57

    Ici, ailleurs et autrement...

    Contrôler l'information est le rêve de M. Harper, qu'il arrive souvent à concrétiser... alors comment refuser cette demande? En-dedans de lui-même, il devait se dire en regardant Hu Jintao du coin de l'oeil, "Maudit chanceux!".

    Oui, pour M. Harper, on le voit de plus en plus, l'idée qu'il a des valeurs démocratiques est très variable...