Libre opinion - Lettre à la gouverneure générale
Madame Michaëlle Jean, je me permets de faire entorse au protocole de la cour vice-royale et de vous adresser cette missive sans vous donner du très honorable, car votre mandat de gouverneure générale tire à sa fin et ne sera pas renouvelé. Puisque vous serez bientôt déchargée du faix de la couronne, l'heure du bilan de votre court règne approche.
À Radio-Canada, autrefois, le vote populaire des cotes d'écoute ne vous fut jamais guère favorable. Vous fûtes pourtant, à ce qu'on dit, la première gouverneure générale choisie par sondages et groupes témoins. C'est une épreuve que l'on n'imposa sans doute pas à Ray Hnatyshyn, qui fut un gouverneur général correct et donc infiniment meilleur que vous. Votre nomination permit de détourner l'attention d'un autre sondage dont tout le monde parlait à l'époque, celui mené par la commission Gomery dans les profondeurs de la corruption du parti qui vous avait nommée. Vous deviez apporter un je-ne-sais-quoi au rien du tout du règne de Paul Martin, mais ce ne fut pas suffisant pour empêcher les barbares conservateurs qui se pressaient aux portes d'Ottawa d'entrer au 24, rue Sussex et d'en chasser votre bienfaiteur.
Votre ascension au trône se fit dans la controverse. On vous reprochait d'avoir levé votre verre à l'indépendance dans un obscur documentaire; sans doute le réalisateur avait-il abusé du montage pour malicieusement dénaturer vos vues. Des voix s'élevèrent au Canada pour que vous renonciez à la citoyenneté d'un pays ami, ce qui fut fait avec empressement. Vous dûtes également vous délester de quelques amitiés devenues encombrantes, ce qui fut expédié sans sentiments, car Ottawa vaut bien une messe. Votre entrée fracassante et peu protocolaire annonçait déjà ce qui marquerait votre passage à Rideau Hall: la popularisation et la dénaturation à l'extrême d'une fonction autrefois protocolaire et décorative.
Exerçant par délégation les pouvoirs du monarque anglais, vous vous deviez d'être au-dessus des partis et de respecter un devoir de réserve. Cela ne vous empêcha pas de pourfendre l'option politique d'un parti d'opposition, puis de prendre fermement position pour la campagne d'Afghanistan alors même que le Parlement était divisé à ce sujet. Plus récemment, vous avez imputé au Canada une responsabilité dans le génocide au Rwanda et demandé pardon au nom de votre pays alors que le premier ministre ne souhaitait pas, à tort ou à raison, s'avancer aussi loin. Je suppose que vous paierez les éventuelles réparations de votre poche...
Loin de servir l'État dans le respect des prérogatives de l'exécutif et des législateurs élus, vous vous êtes servie de votre fonction pour influencer le débat public alors que vous devriez être au-dessus de celui-ci, et sans montrer d'égards pour la retenue, l'impartialité et le respect du gouvernement légitimement élu qui constituaient l'essence même de votre charge avant que vous n'en fassiez un instrument des caprices de son titulaire et un spectacle grotesque aussi peu appétissant que le phoque cru que vous avez mangé en prenant soin d'inviter les caméras.
Pendant que l'économie canadienne souffrait de la récession et que le déficit se creusait, vous multipliiez les voyages à l'étranger, indifférente au coût de ces futilités et grisée par la politesse de vos hôtes. Il devint alors évident que votre conception de la monarchie s'approche plus de celle de Marie-Antoinette que de celle d'Élisabeth II.
En plus de fournir un repoussoir à ceux qui prennent la monarchie constitutionnelle au sérieux, vous laissez un héritage empoisonné en créant deux funestes précédents de prorogation du Parlement au bon plaisir du premier ministre canadien, dont les pouvoirs sont déjà sans équivalent en Occident. Cette suspension du débat démocratique permise par votre servilité, flagornerie ou manque de sagesse n'apportera rien de bon, mais avec un peu de chance, elle vous laissera une petite place dans nos manuels d'histoire.
Si vous voulez vraiment vous démarquer et montrer que vous avez le bien de vos sujets à coeur, je me permets de vous faire une suggestion. Au lieu de demander à l'État de fournir quelques millions de dollars aux fins de la création d'une fondation vouée au financement de vos projets personnels semblable à celles richement dotées en faveur de vos prédécesseurs par le gouvernement canadien, pourquoi ne pas vous abstenir de recourir aux fonds publics et donner l'exemple en cette période où le Canada est aux prises avec des choix difficiles? Il vous restera tout de même votre indécente pension... mais je doute fort que vous placiez le bien public avant vos fins particulières, car toute votre action comme gouverneure générale laisse penser le contraire.
***
François-Simon Labelle, Montréal
À Radio-Canada, autrefois, le vote populaire des cotes d'écoute ne vous fut jamais guère favorable. Vous fûtes pourtant, à ce qu'on dit, la première gouverneure générale choisie par sondages et groupes témoins. C'est une épreuve que l'on n'imposa sans doute pas à Ray Hnatyshyn, qui fut un gouverneur général correct et donc infiniment meilleur que vous. Votre nomination permit de détourner l'attention d'un autre sondage dont tout le monde parlait à l'époque, celui mené par la commission Gomery dans les profondeurs de la corruption du parti qui vous avait nommée. Vous deviez apporter un je-ne-sais-quoi au rien du tout du règne de Paul Martin, mais ce ne fut pas suffisant pour empêcher les barbares conservateurs qui se pressaient aux portes d'Ottawa d'entrer au 24, rue Sussex et d'en chasser votre bienfaiteur.
Votre ascension au trône se fit dans la controverse. On vous reprochait d'avoir levé votre verre à l'indépendance dans un obscur documentaire; sans doute le réalisateur avait-il abusé du montage pour malicieusement dénaturer vos vues. Des voix s'élevèrent au Canada pour que vous renonciez à la citoyenneté d'un pays ami, ce qui fut fait avec empressement. Vous dûtes également vous délester de quelques amitiés devenues encombrantes, ce qui fut expédié sans sentiments, car Ottawa vaut bien une messe. Votre entrée fracassante et peu protocolaire annonçait déjà ce qui marquerait votre passage à Rideau Hall: la popularisation et la dénaturation à l'extrême d'une fonction autrefois protocolaire et décorative.
Exerçant par délégation les pouvoirs du monarque anglais, vous vous deviez d'être au-dessus des partis et de respecter un devoir de réserve. Cela ne vous empêcha pas de pourfendre l'option politique d'un parti d'opposition, puis de prendre fermement position pour la campagne d'Afghanistan alors même que le Parlement était divisé à ce sujet. Plus récemment, vous avez imputé au Canada une responsabilité dans le génocide au Rwanda et demandé pardon au nom de votre pays alors que le premier ministre ne souhaitait pas, à tort ou à raison, s'avancer aussi loin. Je suppose que vous paierez les éventuelles réparations de votre poche...
Loin de servir l'État dans le respect des prérogatives de l'exécutif et des législateurs élus, vous vous êtes servie de votre fonction pour influencer le débat public alors que vous devriez être au-dessus de celui-ci, et sans montrer d'égards pour la retenue, l'impartialité et le respect du gouvernement légitimement élu qui constituaient l'essence même de votre charge avant que vous n'en fassiez un instrument des caprices de son titulaire et un spectacle grotesque aussi peu appétissant que le phoque cru que vous avez mangé en prenant soin d'inviter les caméras.
Pendant que l'économie canadienne souffrait de la récession et que le déficit se creusait, vous multipliiez les voyages à l'étranger, indifférente au coût de ces futilités et grisée par la politesse de vos hôtes. Il devint alors évident que votre conception de la monarchie s'approche plus de celle de Marie-Antoinette que de celle d'Élisabeth II.
En plus de fournir un repoussoir à ceux qui prennent la monarchie constitutionnelle au sérieux, vous laissez un héritage empoisonné en créant deux funestes précédents de prorogation du Parlement au bon plaisir du premier ministre canadien, dont les pouvoirs sont déjà sans équivalent en Occident. Cette suspension du débat démocratique permise par votre servilité, flagornerie ou manque de sagesse n'apportera rien de bon, mais avec un peu de chance, elle vous laissera une petite place dans nos manuels d'histoire.
Si vous voulez vraiment vous démarquer et montrer que vous avez le bien de vos sujets à coeur, je me permets de vous faire une suggestion. Au lieu de demander à l'État de fournir quelques millions de dollars aux fins de la création d'une fondation vouée au financement de vos projets personnels semblable à celles richement dotées en faveur de vos prédécesseurs par le gouvernement canadien, pourquoi ne pas vous abstenir de recourir aux fonds publics et donner l'exemple en cette période où le Canada est aux prises avec des choix difficiles? Il vous restera tout de même votre indécente pension... mais je doute fort que vous placiez le bien public avant vos fins particulières, car toute votre action comme gouverneure générale laisse penser le contraire.
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François-Simon Labelle, Montréal
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