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    Les chaussures du voisin

    Chantal Hébert
    15 mars 2010 |Chantal Hébert | Canada | Chroniques
    Sans tambour ni trompette, tout au moins dans les médias québécois, la société albertaine Questerre vient de mettre en exploitation le premier puits de gaz naturel au Québec. Cela se passe à Saint-Édouard-de-Lotbinière, à 75 km de la Vieille Capitale.

    Il y a encore loin de la coupe aux lèvres, mais le potentiel de la découverte a récemment amené le Globe and Mail à publier un article futuriste dans lequel on évoquait l'hypothèse d'un grand redécoupage de la carte énergétique canadienne à la faveur d'un tel développement.

    Le quotidien torontois ne se trompait pas en laissant entendre que l'émergence du Québec comme puissance gazière changerait indubitablement la toile de fond sur laquelle se déroule le débat sur l'équation énergie-environnement.

    À terme, un tel développement pourrait également avoir un impact important sur la géopolitique au Canada. Et qui dit nouvelle donne dit également interrogations inédites. Pour le plaisir pédagogique de l'exercice, en voici un échantillon.

    Si le Québec avait la possibilité de devenir une mégapuissance gazière, refuserait-il d'en exploiter le plein potentiel au nom de ses aspirations écologiques?

    L'exploitation de gaz naturel québécois sur une grande échelle aurait l'avantage d'offrir pour la première fois un approvisionnement de proximité aux marchés énergivores de l'Est américain. L'acheminement de gaz naturel québécois vers les États-Unis serait également moins onéreux que des projets comme celui du controversé pipeline qui doit relier l'Alaska au marché américain.

    Le gaz naturel n'est pas le pétrole et, jusqu'à preuve du contraire, son exploitation en sol québécois ne comporterait pas tous les inconvénients écologiques de celle des sables bitumineux. Néanmoins, ce genre d'activité est loin d'être sans conséquence pour l'environnement. D'autre part, le gaz naturel n'est pas une énergie renouvelable. Comme le charbon et le pétrole, il appartient à la famille des énergies fossiles. En matière de lutte contre les changements climatiques, son apport fait davantage partie du problème que de la solution.

    De l'autre côté de la balance, il y aurait la perspective de milliards de dollars en redevances pour le Trésor québécois. À la place de boucler ses fins d'année en se demandant quoi couper ou quoi imposer, le gouvernement du Québec pourrait faire l'exercice inverse et se demander dans quoi investir.

    L'existence d'une base fiscale élargie par l'apport de l'industrie gazière lui donnerait des coudées plus franches pour accélérer la complétion de projets comme le CHUM ou encore la mise en place d'un réseau de transports en commun plus ambitieux.

    En utilisant stratégiquement les retombées d'une richesse qui n'est pas faite pour durer, le Québec pourrait se doter d'un certain nombre d'infrastructures durables. Et l'exercice dégagerait inévitablement en cours de route des sommes supplémentaires pour l'éducation, la santé ou les services à la petite enfance. L'exploitation à grande échelle de gaz naturel au Québec aurait un impact positif sur l'emploi.

    L'économie québécoise — dans un registre plus modeste — tourne plus rondement que celle de l'Ontario ces dernières années. L'accession du Québec au club des grands producteurs d'énergie fossile accentuerait cet avantage. À terme, le Québec pourrait accéder encore à un autre club, plutôt sélect au Canada, celui des provinces riches.

    À la place d'être la province qui reçoit la part du lion de l'enveloppe de la péréquation, le Québec — selon la même formule par habitant — pourrait devenir celle qui verse la plus forte somme au programme.

    Dans le cadre de la péréquation, les contribuables des provinces qui contribuent au régime envoient davantage d'impôts à Ottawa que ce qui leur revient en transferts fédéraux de tous ordres.

    Un Québec dont le niveau de vie serait gonflé par ses redevances gazières accepterait-il de voir une partie de cette richesse transférée par Ottawa année après année à des provinces plus pauvres, comme l'Ontario ou le Nouveau-Brunswick?

    En sachant que, par définition, la prospérité qui découle du gaz naturel serait passagère, l'idée que ses retombées, sous toutes ses formes, y compris par l'entremise de la fiscalité des particuliers, ne viendrait-elle pas, en toute logique, étoffer l'argumentaire souverainiste?

    Selon les règles actuelles de la péréquation, les provinces bénéficiaires du régime sont libres de disposer des sommes qu'elles reçoivent comme elles l'entendent. Mais si le Québec était un contributeur majeur au régime, pourrait-on s'empêcher de s'y questionner sur la pertinence d'avoir contribué, au moins indirectement, à l'instauration d'importantes baisses d'impôt en Ontario ou encore au lancement par Fredericton d'un ambitieux programme universel de soins à domicile pour les aînés?

    Purement hypothétiques dans le contexte québécois, les questions de cette chronique sont ou ont été d'actualité en Alberta. Et à toutes, Edmonton a, jusqu'à présent, répondu oui. Cela inclut, jusqu'à nouvel ordre, aussi bien le développement tous azimuts de ses richesses naturelles que le concept du détournement par l'entremise de la péréquation d'une partie de son affluence vers le reste de la fédération. Question: les réponses du Québec seraient-elles différentes et, si oui, en quoi?

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    Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

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    chebert@thestar.ca












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