Un budget d'austérité discrète
Ottawa mise sur la reprise économique pour renflouer ses coffres et demande aux ministères de choisir où couper
Photo : Agence Reuters
Ottawa — Ce devait être le budget de la frugalité après celui de la prodigalité. Finalement, le cinquième budget conservateur déposé hier à Ottawa n'a pas donné lieu à ce vaste exercice de serrage de ceinture auquel tous s'attendaient, Ottawa tablant surtout sur la croissance économique pour atteindre l'équilibre budgétaire promis dans cinq ans. Le gouvernement de Stephen Harper prend même acte des demandes répétées de stimulation de l'économie de l'avenir en annonçant une panoplie de nouveaux investissements, tout timides et épars soient-ils, dans les sciences et la recherche. L'opposition est unanime à dénoncer ce budget.
La menace électorale est malgré tout écartée, les libéraux ayant annoncé qu'ils voteront contre le budget, mais en nombre insuffisant pour renverser le gouvernement. Le Bloc québécois votera contre, le NPD s'y opposera (par une méthode encore inconnue). Le parti de Gilles Duceppe estime que les priorités du Québec n'y sont pas respectées, passant sous silence une mesure d'aide à l'industrie manufacturière de 457 millions sur deux ans et une autre, de 100 millions sur quatre ans, pour les énergies renouvelables en foresterie.
Le ministre des Finances, Jim Flaherty, avait préparé les esprits depuis des semaines: il ne fallait pas s'attendre à de nouvelles dépenses dans son budget, ni même au prolongement du Plan de relance économique lancé l'année dernière.
C'est exactement ce qu'il a offert hier dans son budget 2010-11. Outre les 19 milliards déjà prévus dans le budget précédent, les nouvelles dépenses, elles, totalisent à peine 2,1 milliards. Mis à part le programme de partage du temps de travail (106 millions), aucune mesure de stimulation économique n'est prolongée, pas même le très populaire crédit d'impôt pour la rénovation domiciliaire.
La surprise, si surprise il y a, vient davantage du plan de réduction du déficit: les détails sont quasi inexistants et une large part du retour à l'équilibre budgétaire en 2015-16 est tributaire de la croissance économique anticipée. En l'absence d'une telle croissance, il faudra couper davantage, a concédé le ministre. «Si l'économie ne croît pas tel qu'anticipé par les économistes du secteur privé, nous ferons plus, a répondu Jim Flaherty en conférence de presse. Nous nous engageons à revenir à une situation d'équilibre, de surplus.» Invité à préciser sa pensée, le ministre a confirmé que «faire plus» signifiait bien couper plus dans les dépenses.
Comme prévu, le budget 2010-11 est déficitaire. Les revenus fédéraux totaliseront 231,3 milliards et les dépenses, 280,5 milliards (dont 31,3 milliards en frais d'intérêt sur la dette), pour un déficit de 49,2 milliards. C'est donc dire que les prévisions d'Ottawa se sont encore une fois détériorées par rapport à septembre dernier, quand le ministère des Finances avait prédit un déficit de 45 milliards. Ottawa prévoit pour 2010 une croissance du PIB de 2,6 %, un taux de chômage de 8,5 % et un taux d'inflation de 1,7 %.
Équilibre budgétaire sans effort
Ottawa prévoit ramener le déficit à 27,6 milliards l'an prochain, puis à 17,5 milliards, à 8,5 milliards et finalement à 1,8 milliard en 2014-15 (voir autre texte en page A 2). L'équilibre surviendra l'année suivante, promet le ministre Flaherty, quoique le document budgétaire n'aille pas jusque-là. Le hic, c'est que les mesures de compressions budgétaires annoncées hier n'expliquent que la moitié de cette réduction du déficit (ou 17,6 milliards). L'autre moitié (18,7 milliards) est attribuable à la croissance économique espérée. Le ministre, à qui on demandait s'il ne péchait pas par optimisme, a précisé qu'il se basait sur les prévisions du secteur privé. «C'est un budget difficile», assure-t-il.
Les coupes sont quant à elles peu expliquées. D'ailleurs, la section du budget portant sur la lutte contre le déficit tient sur 20 pages dans un document qui en totalise... 491. L'objectif sera atteint en demandant aux ministères de geler leurs dépenses (une économie de 6,8 milliards en cinq ans). La Défense nationale, chouchoutée par les conservateurs depuis 2006, obtient un traitement de faveur: elle n'a qu'à ralentir la croissance de son budget, pour une économie de 2,5 milliards sur cinq ans. Le gel de l'aide internationale procurera 4,5 milliards, la révision des programmes, 1,3 milliard et la lutte contre l'évitement fiscal, 2,5 milliards.
Quels seront les programmes amputés par les ministères? Mystère. Il reviendra à chaque ministère de décider. «On ne peut pas donner les résultats de l'exercice avant de l'avoir fait», a expliqué le ministre des Ressources naturelles, Christian Paradis, qui accompagnait M. Flaherty.
La science gagne
Le quart des nouvelles dépenses annoncées de 2,1 milliards sur deux ans découle d'obligations incontournables. Ainsi, la compensation promise aux victimes autochtones des pensionnats a coûté plus cher que prévu: 199 millions de dollars frais y sont donc consacrés. Le déficit d'Énergie atomique Canada limitée et de son programme de développement de nouveaux réacteurs CANDU nécessite 255 millions de plus.
Autrement, les plus importantes nouvelles dépenses profiteront aux entreprises manufacturières, qui obtiennent l'annulation de droits de douane sur les matériaux étrangers entrant dans leur processus de fabrication, un cadeau de 457 millions. Les autochtones obtiennent le prolongement de deux ans d'un programme d'infrastructure pour l'eau (331 millions) et d'un autre pour l'amélioration de leur santé (285 millions). Un autre gros morceau profitera à Terre-Neuve, cette province qui, à l'invitation même du premier ministre Danny Williams, a boudé le Parti conservateur à l'élection de 2008 en congédiant tous ses députés. La somme de 175 millions sur deux ans lui est attribuée pour améliorer la liaison maritime entre l'île et la terre ferme. De plus, une panoplie de nouvelles mesures dans le domaine de la recherche et de la science et de l'aide aux jeunes travailleurs totalisent 517 millions.
Pas de taxe, mais un tarif
Les conservateurs maintiennent leur promesse de geler les impôts et les taxes. Toutefois, comme prévu, le taux de cotisation à l'assurance-emploi augmentera de 0,15 $ par an d'ici 2012. Ensuite, un nouveau tarif sera imposé aux entreprises devant soumettre un projet à une évaluation environnementale. Ottawa prévoit ainsi récolter 5 millions en deux ans.
Comme l'avait laissé présager le discours du Trône de la veille, le budget déposé hier signe la personnalité du gouvernement conservateur, tout au libre marché: réduction de la taille de la fonction publique, aide aux victimes et glorification militaire. Le budget fait même dans les symboles: la Banque du Canada devra, à compter de l'année prochaine, mettre en circulation des billets de banque plus résistants (donc moins coûteux) imprimés sur un polymère plutôt que du papier de coton. Les pièces de 1 $ et 2 $ seront faites en acier plaqué multicouche, plus économique.
Une commission pour la réduction des tracasseries administratives, composée de députés et de représentants du secteur privé, sera mise sur pied au coût de 8 millions. 21 millions seront consacrés aux mesures d'aide aux victimes d'actes criminels et à de nouveaux outils d'application de la loi. Ottawa accordera même 1 million chaque année aux collectivités qui voudront ériger des monuments commémoratifs de guerre. Le ministre Jean-Pierre Blackburn annoncera sous peu les détails de cette initiative. Quant au gel du salaire du premier ministre, des ministres, députés et sénateurs, annoncé en grande pompe dans le discours du Trône de mercredi, il n'est même pas chiffré dans le budget. Les fonctionnaires n'ont pas été en mesure d'avancer un montant.
La menace électorale est malgré tout écartée, les libéraux ayant annoncé qu'ils voteront contre le budget, mais en nombre insuffisant pour renverser le gouvernement. Le Bloc québécois votera contre, le NPD s'y opposera (par une méthode encore inconnue). Le parti de Gilles Duceppe estime que les priorités du Québec n'y sont pas respectées, passant sous silence une mesure d'aide à l'industrie manufacturière de 457 millions sur deux ans et une autre, de 100 millions sur quatre ans, pour les énergies renouvelables en foresterie.
Le ministre des Finances, Jim Flaherty, avait préparé les esprits depuis des semaines: il ne fallait pas s'attendre à de nouvelles dépenses dans son budget, ni même au prolongement du Plan de relance économique lancé l'année dernière.
C'est exactement ce qu'il a offert hier dans son budget 2010-11. Outre les 19 milliards déjà prévus dans le budget précédent, les nouvelles dépenses, elles, totalisent à peine 2,1 milliards. Mis à part le programme de partage du temps de travail (106 millions), aucune mesure de stimulation économique n'est prolongée, pas même le très populaire crédit d'impôt pour la rénovation domiciliaire.
La surprise, si surprise il y a, vient davantage du plan de réduction du déficit: les détails sont quasi inexistants et une large part du retour à l'équilibre budgétaire en 2015-16 est tributaire de la croissance économique anticipée. En l'absence d'une telle croissance, il faudra couper davantage, a concédé le ministre. «Si l'économie ne croît pas tel qu'anticipé par les économistes du secteur privé, nous ferons plus, a répondu Jim Flaherty en conférence de presse. Nous nous engageons à revenir à une situation d'équilibre, de surplus.» Invité à préciser sa pensée, le ministre a confirmé que «faire plus» signifiait bien couper plus dans les dépenses.
Comme prévu, le budget 2010-11 est déficitaire. Les revenus fédéraux totaliseront 231,3 milliards et les dépenses, 280,5 milliards (dont 31,3 milliards en frais d'intérêt sur la dette), pour un déficit de 49,2 milliards. C'est donc dire que les prévisions d'Ottawa se sont encore une fois détériorées par rapport à septembre dernier, quand le ministère des Finances avait prédit un déficit de 45 milliards. Ottawa prévoit pour 2010 une croissance du PIB de 2,6 %, un taux de chômage de 8,5 % et un taux d'inflation de 1,7 %.
Équilibre budgétaire sans effort
Ottawa prévoit ramener le déficit à 27,6 milliards l'an prochain, puis à 17,5 milliards, à 8,5 milliards et finalement à 1,8 milliard en 2014-15 (voir autre texte en page A 2). L'équilibre surviendra l'année suivante, promet le ministre Flaherty, quoique le document budgétaire n'aille pas jusque-là. Le hic, c'est que les mesures de compressions budgétaires annoncées hier n'expliquent que la moitié de cette réduction du déficit (ou 17,6 milliards). L'autre moitié (18,7 milliards) est attribuable à la croissance économique espérée. Le ministre, à qui on demandait s'il ne péchait pas par optimisme, a précisé qu'il se basait sur les prévisions du secteur privé. «C'est un budget difficile», assure-t-il.
Les coupes sont quant à elles peu expliquées. D'ailleurs, la section du budget portant sur la lutte contre le déficit tient sur 20 pages dans un document qui en totalise... 491. L'objectif sera atteint en demandant aux ministères de geler leurs dépenses (une économie de 6,8 milliards en cinq ans). La Défense nationale, chouchoutée par les conservateurs depuis 2006, obtient un traitement de faveur: elle n'a qu'à ralentir la croissance de son budget, pour une économie de 2,5 milliards sur cinq ans. Le gel de l'aide internationale procurera 4,5 milliards, la révision des programmes, 1,3 milliard et la lutte contre l'évitement fiscal, 2,5 milliards.
Quels seront les programmes amputés par les ministères? Mystère. Il reviendra à chaque ministère de décider. «On ne peut pas donner les résultats de l'exercice avant de l'avoir fait», a expliqué le ministre des Ressources naturelles, Christian Paradis, qui accompagnait M. Flaherty.
La science gagne
Le quart des nouvelles dépenses annoncées de 2,1 milliards sur deux ans découle d'obligations incontournables. Ainsi, la compensation promise aux victimes autochtones des pensionnats a coûté plus cher que prévu: 199 millions de dollars frais y sont donc consacrés. Le déficit d'Énergie atomique Canada limitée et de son programme de développement de nouveaux réacteurs CANDU nécessite 255 millions de plus.
Autrement, les plus importantes nouvelles dépenses profiteront aux entreprises manufacturières, qui obtiennent l'annulation de droits de douane sur les matériaux étrangers entrant dans leur processus de fabrication, un cadeau de 457 millions. Les autochtones obtiennent le prolongement de deux ans d'un programme d'infrastructure pour l'eau (331 millions) et d'un autre pour l'amélioration de leur santé (285 millions). Un autre gros morceau profitera à Terre-Neuve, cette province qui, à l'invitation même du premier ministre Danny Williams, a boudé le Parti conservateur à l'élection de 2008 en congédiant tous ses députés. La somme de 175 millions sur deux ans lui est attribuée pour améliorer la liaison maritime entre l'île et la terre ferme. De plus, une panoplie de nouvelles mesures dans le domaine de la recherche et de la science et de l'aide aux jeunes travailleurs totalisent 517 millions.
Pas de taxe, mais un tarif
Les conservateurs maintiennent leur promesse de geler les impôts et les taxes. Toutefois, comme prévu, le taux de cotisation à l'assurance-emploi augmentera de 0,15 $ par an d'ici 2012. Ensuite, un nouveau tarif sera imposé aux entreprises devant soumettre un projet à une évaluation environnementale. Ottawa prévoit ainsi récolter 5 millions en deux ans.
Comme l'avait laissé présager le discours du Trône de la veille, le budget déposé hier signe la personnalité du gouvernement conservateur, tout au libre marché: réduction de la taille de la fonction publique, aide aux victimes et glorification militaire. Le budget fait même dans les symboles: la Banque du Canada devra, à compter de l'année prochaine, mettre en circulation des billets de banque plus résistants (donc moins coûteux) imprimés sur un polymère plutôt que du papier de coton. Les pièces de 1 $ et 2 $ seront faites en acier plaqué multicouche, plus économique.
Une commission pour la réduction des tracasseries administratives, composée de députés et de représentants du secteur privé, sera mise sur pied au coût de 8 millions. 21 millions seront consacrés aux mesures d'aide aux victimes d'actes criminels et à de nouveaux outils d'application de la loi. Ottawa accordera même 1 million chaque année aux collectivités qui voudront ériger des monuments commémoratifs de guerre. Le ministre Jean-Pierre Blackburn annoncera sous peu les détails de cette initiative. Quant au gel du salaire du premier ministre, des ministres, députés et sénateurs, annoncé en grande pompe dans le discours du Trône de mercredi, il n'est même pas chiffré dans le budget. Les fonctionnaires n'ont pas été en mesure d'avancer un montant.
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