Droits et démocratie - Le président a été jugé trop critique envers Israël

Rémy Beauregard, ancien président de Droits et démocratie, n'a pas emporté dans sa tombe toutes les informations permettant de décoder la crise qui secoue l'organisme fédéral. Un mémo de son cru, révélé pour la première fois aujourd'hui, démontre qu'on l'accusait, lui et ses employés de Montréal, d'être trop critiques envers Israël et de ne pas avoir de sensibilités juives. Tout cela alors qu'une bataille juridique se profile à l'horizon.

Le magazine Maclean's a mis la main sur un mémo rédigé par Rémy Beauregard en juin dernier, six mois avant son décès. Il y révèle que les nouveaux membres du conseil d'administration nommés par Ottawa l'accusent d'avoir rencontré des représentants du Hamas et du Hezbollah, d'avoir participé à une rencontre internationale jugée antisémite et de n'avoir aucun employé juif sur les 47 présents au siège social de Montréal. Il nie avec véhémence ces allégations. Le magazine Maclean's arrive en kiosques aujourd'hui en Ontario et demain au Québec.

Petit rappel. Ottawa nomme en mars 2009 un nouveau président du conseil d'administration de Droits et démocratie, Aurel Braun. Sa relation avec le président, M. Beauregard, n'est pas au beau fixe. Deux membres du conseil d'administration et alliés de M. Braun, Jacques Gauthier et Elliott Tepper, rédigent en secret un rapport d'évaluation très critique au sujet de Beauregard. Aurel Braun l'approuve et l'envoie au gouvernement.

Le trio, considéré comme les hommes forts d'Ottawa au sein du conseil d'administration, refuse catégoriquement que M. Beauregard le lise. Celui-ci l'obtiendra quand même trois mois plus tard en logeant une demande d'accès à ses renseignements personnels au ministère des Affaires étrangères! Le mémo, obtenu par Maclean's et divulgué pour la première fois, est donc la réponse de M. Beauregard à ce rapport critique.

On y apprend que le trio accuse M. Beauregard d'avoir obtenu une accréditation au nom de Droits et démocratie à la Conférence mondiale contre le racisme (appelée souvent «Durban», du nom de la première ville hôtesse de l'événement) tenue à Genève en 2009. Cette conférence est la bête noire du gouvernement de Stephen Harper, qui la juge antisémite et n'y a pas participé.

«Ceci est faux, écrit M. Beauregard. Nous n'avons jamais demandé une accréditation à la Conférence de revue de Durban et n'avons pas non plus assisté à la conférence en tant qu'observateur.»

Le trio reproche encore à Rémy Beauregard d'avoir raté l'occasion de dénoncer justement les propos antisémites tenus à cette conférence par le président iranien. M. Beauregard réplique dans son mémo: «Il aurait été incongru de faire une déclaration à propos d'une conférence à laquelle j'avais décidé, en tant que président, que notre institution ne participerait pas.»

Droits et démocratie finance à l'étranger des initiatives visant à consolider l'État de droit, par exemple en soutenant les journalistes indépendants au Myanmar ou encore les femmes élues en Bolivie.

Pas de Juifs, mais des terroristes

De concert avec cette évaluation, Jacques Gauthier avait rédigé un mémo ajoutant encore une couche de blâme. «Alors qu'il participait à une conférence au Caire en 2008, M. Beauregard a rencontré des représentants du Hamas et du Hezbollah.» Ces deux organisations sont considérées comme terroristes par Ottawa. «Cela est absolument faux et je considère cette allégation comme une atteinte à ma réputation», réplique le principal intéressé. Il appert que M. Beauregard aurait plutôt fait une présentation générale à une délégation libanaise au sein de laquelle se trouvaient un ou des élus du Hezbollah.

Enfin, comme l'avait révélé Le Devoir, Jacques Gauthier s'était informé de l'origine ethnique des employés de Droits et démocratie et ceux-ci s'étaient sentis harcelés. Or il écrit ceci dans son mémo, cité par Beauregard: «J'ai été aussi très surpris d'être informé subséquemment qu'il n'y a aucun employé juif au bureau de Droits et démocratie de Montréal.»

Rémy Beauregard réplique, cinglant: «Il est complètement inacceptable qu'un membre du conseil d'administration s'enquiert de l'ethnicité et/ou de l'appartenance religieuse des employés, en particulier dans une organisation des droits de la personne. Lorsque le syndicat apprendra cela et lorsque nous saurons comment M. Gauthier a enquêté sur les appartenances religieuses des employés, ce sera le bordel.»

Ni M. Braun, ni M. Gauthier n'ont voulu répondre au magazine Maclean's. «Les hypothèses qui sous-tendent vos questions, répond Jacques Gauthier au journaliste Paul Wells, sont en très grande partie fausses, trompeuses, incomplètes et/ou déformées et je vous mets en garde de publier un article qui s'appuierait dessus.» Depuis le décès de M. Beauregard, Jacques Gauthier a accédé à la présidence.

Recours judiciaire en vue

Ces révélations arrivent au moment où les trois employés de Droits et démocratie suspendus pour s'être opposés à Aurel Braun et Jacques Gauthier ont retenu les services de l'avocat Julius Grey.

«On estime qu'il n'y a aucun motif valable pour cette décision. On va défendre la nature non partisane des employés de l'organisme», a-t-il dit au Devoir. Les employés affirment ne pas avoir eu la chance de présenter leur version des faits. Les trois personnes suspendues sont Charles Vallerand, directeur des communications, Marie-France Cloutier, directrice à l'administration, et Razmik Panossian, directeur des politiques, des programmes et de la planification.

Jacques Gauthier a embauché une firme d'enquêteurs privés, SIRCO, ce qui fera bondir la facture de cette crise. Claude Sarrazin, qui dirige la firme, a été vu régulièrement dans les locaux de Droits et démocratie. SIRCO se spécialise dans les infiltrations, les caméras cachées, la surveillance et la fouille d'ordinateurs.

Il n'a pas été possible de savoir hier le mandat précis de SIRCO, mais, à l'intérieur de Droits et démocratie, on affirme que les détectives privés cherchent des preuves pour justifier la décision du président par intérim de suspendre indéfiniment les trois directeurs.

Notons par ailleurs que M. Gauthier, un avocat qui exerce à Toronto, a nommé un directeur général pour l'organisme basé à Montréal, une première pour Droits et démocratie. Il s'agit de Charles Auger, qui se spécialise dans les moyennes entreprises. Il a déjà été directeur général d'Emballages Cascades et a travaillé chez Quebecor. Il est en poste depuis lundi.
14 commentaires
  • André Loiseau - Inscrit 11 février 2010 06 h 15

    Pas de surprise

    Est-ce que la démocratie votante canadienne a mandaté ce gouvernement pour qu'il s'arroge de tels droits de cuissage avec Israël au détriment des autres peuples? Cet affreux dogmatisme harpien ne surprend personne. Harper est une honnête personne agissant selon ses principes et selon ses intérêts. Sa pureté est bien connue et aucune éthique ne l'arrêtera.

  • - Inscrit 11 février 2010 07 h 22

    On croirait rêver!

    Si les allégations à l'effet qu'on voulait savoir l'origine ethnique et / ou l'orientation religieuse des employés de D

  • P. Boutet - Inscrit 11 février 2010 07 h 56

    Question

    Droit et démocratie est un organisme créé par le parlement canadien et non pas par le gouvernement de l'époque... à ce que je sache.

    Est-ce le gouvernement ou le parlement, où l'opposition est majoritaire, qui a nommé les nouveaux membres du conseil d'administration de Droit et Démocratie?

    Parce que la question est importante et mettrait probablement le gouvernement fédéral à broil, celui là qui est déjà sur le gril...malheureusement!

    Où est ma boîte de Kleenex que j'essuie mes larmes?

  • michel lebel - Inscrit 11 février 2010 08 h 26

    Une enquête indépendante est requise.

    Toute cette affaire sent très mauvais. Seul un enquêteur indépendant pourra clarifier les choses et rétablir la réputation de l'organisme concerné. Comment en est-on arrivé à un telle situation?
    Le gouvernement conservateur a-t-il la largesse de vue requise pour voir à remettre l'organisme sur ses rails? Est-il juge et partie dans cette ténébreuse et bien triste affaire? Les partis fédéraux d'opposition devraient s'entendre pour faire les pressions nécessaires sur le gouvernement pour qu'un enquête se tienne et que la question soit même traitée devant un comité de la Chambre des
    Communes.


    Michel Lebel
    Ancien professeur des droits et libertés de la personne


    .

  • Denis Miron - Inscrit 11 février 2010 10 h 01

    Mr. Boutet est dans le mille.

    La question de Mr. Boutet est en plein dans le mille du sujet qui nous préoccupe.
    Malgré la prorogation, la réponse à cette question demeure préalable à tout jugement. Se pourrait-il que ce gouvernement aille au-delà de ce qui est sous son autorité? Comment peut-il s’autoriser de telles décision? L’état de droit serait-il devenu disfonctionnel?Comment cela a-t-il pu nous échapper?

    Cet appétit de pouvoir immense, risque-t-il, de nous amener dans une gouvernance arbitraire si ce n’est pas déjà le cas depuis que ce gouvernement minoritaire est en place?
    Cette façon d’exercer le pouvoir ne peut faire autrement que me ramener à l’esprit le spectre du petit homme à la moustache qui fût à l’origine de la deuxième guerre mondiale ainsi que ses alliés d’Italie et d’Espagne