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Abus de pouvoir

Manon Cornellier   4 janvier 2010  Canada
Rien, dans les règles parlementaires, n'empêche un premier ministre d'écourter une session parlementaire quand bon lui semble. Il n'a qu'à en faire la demande au gouverneur général, qui opine. La tradition veut toutefois qu'un premier ministre mette fin à une session lorsqu'il juge avoir mis en oeuvre l'essentiel de son discours du Trône et qu'il souhaite relancer la machine ou préciser l'orientation de son gouvernement pour les mois et les années à venir.

Stephen Harper n'a donc transgressé aucune règle, la veille du jour de l'An, quand il a mis la clé dans la porte du Parlement après seulement 11 mois et cinq jours de session. Il a toutefois fait preuve de mépris envers nos institutions démocratiques.

Son bureau a répété sur toutes les tribunes qu'il n'y avait rien d'anormal à cette prorogation, que le gouvernement était en droit de vouloir entreprendre avec force la deuxième année de son plan de relance économique et ainsi préparer la sortie de la récession et le retour à l'équilibre budgétaire. On sait aussi qu'il espère profiter de l'occasion pour reprendre le contrôle du Sénat et de ses comités.

Ces arguments se défendent, mais le moment choisi pour mettre le compteur à zéro trahit des intentions nettement moins honorables, c'est-à-dire un refus obstiné de rendre des comptes et la volonté bien arrêtée de ne pas se plier à un ordre du Parlement.

***

Si les raisons du gouvernement étaient bien celles qu'il prétend, il n'aurait pas mis fin à la session 62 jours avant le discours du Trône promis. Il aurait attendu la veille de la reprise des travaux parlementaires, le 25 janvier, pour annoncer le report de la rentrée.

Il faut comprendre que, légalement et tant qu'il n'y a pas prorogation, une session se poursuit, que les députés soient ou non au Parlement. Cela permet aux comités de continuer leur travail et de rappeler les élus d'urgence, si nécessaire. Quand il y a prorogation, tout s'arrête jusqu'à la lecture du prochain discours du Trône.

Depuis le début des années 1960, seul le conservateur John Diefenbaker s'est permis à répétition des interruptions plus longues qu'une trentaine de jours entre chaque session. Cela s'est rarement répété par la suite, mais ce fut le cas lorsque Jean Chrétien a cédé sa place à Paul Martin en 2003 et que Stephen Harper a sauvé sa peau en prorogeant la session l'an dernier. Il était en revanche fréquent, sous Pierre Elliott Trudeau ou Brian Mulroney, de connaître des hiatus d'à peine quelques heures ou de quelques jours entre une prorogation et la lecture du nouveau discours du Trône.

Invoquer l'adoption de l'essentiel du programme conservateur pour proroger ne tient pas davantage la route. Le gouvernement a réussi à faire adopter à peu près la moitié des 63 projets de loi présentés depuis janvier dernier, mais ce n'est pas le cas de son très important ordre du jour en matière de justice. Sur les 13 projets de loi présentés par le ministre de la Justice et les sept autres présentés par le ministre de la Sécurité publique depuis un an, seulement deux ont été adoptés. Les autres, qu'on nous a présentés pendant des mois comme une absolue nécessité, sont tous morts au feuilleton sous le coup de cette prorogation. Le gouvernement pourrait les présenter à nouveau et demander au Parlement d'accepter que leur étude reprenne là où elle était rendue, mais il faudrait que l'opposition l'accepte. Le fera-t-elle? Il faudra voir.

Mais, de toute évidence, ces projets de loi étaient bien les derniers des soucis du premier ministre. Ce que Stephen Harper voulait, en mettant fin à la session, était de couper l'herbe sous le pied du comité parlementaire qui étudie la mission en Afghanistan et le controversé dossier du transfert des détenus. Il l'a fait aussi pour ne pas avoir à répondre à l'ordre qu'il a reçu de la Chambre des communes avant le congé des Fêtes et qui exigeait de son gouvernement qu'il remette au Parlement tous les documents associés à cette affaire de détenus.

Il s'agit d'une affaire sérieuse car, s'il est prouvé que le Canada a fermé les yeux sur les mauvais traitements que pouvaient subir les détenus, il pourrait se trouver en contravention des dispositions de la Convention de Genève sur les prisonniers de guerre. Ce serait la moindre des choses que le gouvernement réponde aux questions sur le sujet.

Mais non. Pour la deuxième année d'affilée, Stephen Harper met la clé dans la porte du Parlement pour éviter d'avoir à se soumettre aux contraintes inhérentes à la démocratie. Des choses aussi désagréables que de rendre des comptes, faire preuve de transparence, respecter la volonté de la majorité des élus. Pour le chef conservateur, les règles ne valent que si elles lui servent à affirmer son autorité ou à se soustraire aux dispositions qui l'agacent.

***

Si on lisait qu'un premier ministre d'un pays lointain suspend les travaux de son Parlement pour éviter d'être défait et, l'année suivante, pour éviter de répondre de ses actes, on conclurait qu'il s'agit d'un autocrate ou d'une république de bananes. D'un endroit, en tout cas, où la démocratie parlementaire en arrache. On le savait déjà, diront certains. Stephen Harper, lui, nous le confirme. Encore une fois.

Le plus désolant est que, comptant sur l'indifférence générale, il arrive à faire croire qu'il n'y a rien là.

*****

mcornellier@ledevoir.com
 
 
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  • André Loiseau - Abonné
    4 janvier 2010 02 h 32
    Je rêve

    Je rêve de voir cette chronique imprimée dans la grosse Presse, discutée aux Nouvelles et dans le Métro, distibuée à la prochaine rencontre écologique qui l'a tellement satisfait et placardée même sur les poteaux pour contrer l'indifférence générale. Malheureusement, les gens se sentent impuissants devant le Pouvoir et crédules face à la tromperie organisée.
    Heureusement que Ighatieff veille au grain en attendant que le fruit tombe de l'arbre sous le poids de sa pourriture. Faisons lui confiance en attendant qu'il fasse ses preuves, à son tour, dans quelques années.
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  • Maco - Abonné
    4 janvier 2010 08 h 41
    Encore et encore et encore et encore ....
    Igantieff a refusé l'opportunité qui lui était offerte de prouver qu'il existait encore de vrais chefs (création de la coalition). Cet épisode nous a fait découvrir que les «politiciens» d'aujourd'hui sont que des pleutres. Ils ne se battent pas pour un idéal plus grand qu'eux. Ils ne se battent que pour leur idéal de grandeur.

    P.-S. On évoque l'autocratie pour ne pas écrire ce qui nous pend au bout du nez : le fascisme. Dans cette époque de crises de fin du monde (réchauffement, météorite), nous avons peur de parler du fascisme qui sommeille dans ces autocrates.
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  • Caroline Moreno - Inscrit
    4 janvier 2010 08 h 59
    LES BLOQUISTES AU QUÉBEC !
    Raison de plus pour sortir le Québec du Canada. Que les bloquistes profitent de ce congé canadien pour travailler à une déclaration d'indépendance du Québec ainsi qu'à une constitution provisoire.
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  • Gabriel RACLE - Inscrit
    4 janvier 2010 09 h 21
    Harper met la clé SOUS la porte
    C'est l'expression consacrée depuis très longtemps pour signifier fermer boutique. Sinon, il fadrait mettre la clé dans la serrure pour fermer la porte. Pas moyen de la mettre ailleurs.
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  • MTL57 - Inscrit
    4 janvier 2010 10 h 40
    Une démocratie fragilisée
    S'il est vrai que le premier ministre pouvait proroger les travaux de la Chambre, il est toutefois vrai que l'attitude de Monsieur Harper demeure préoccupante, du moins quant aux raisons qu'il évoque pour les suspendre. Cette façon de faire est selon nous trop simple... Se faisant, nous croyons qu'il fragilise dangereusement la démocratie canadienne. Rappelons que le gouvernement est imputable devant les députés. Il doit répondre de ses actes, par ce geste, le premier ministre témoigne de son peu de souci pour les autes membres du Parlement, et, encore plus fondamentalement, de la population canadienne.
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  • André Loiseau - Abonné
    4 janvier 2010 11 h 36
    La voie est libre

    Il est bien triste de n'avoir que le chemin de Damas d'un Ignatieff à emprunter, et c'est le juste mot. Refusant la coalition, il prétendait orgueuilleusement à un pouvoir sans partage dont il ne perçoit plus l'ombre. Une coalition (acceptée par les canadiens, évidemment) aurait démontré les bienfaits que le peuple peut retirer de dirigeants qui se tiennent au coude à coude pour tirer la couverture du même bord au lieu de la déchirer en morceaux.
    J'ai l'impression que l'ego de M. Ignatieff n'a d'égale que sa tiédeur mièvre et paralysante. Les canadiens en adorent d'autant plus M. Harper qui navigue comme un serpent, un renard sans foi ni loi devant son poulailler, sa basse-cour.
    Il souffle le chaud et le froid en même temps, et ses explications loufoques semblent convaincre les spectateurs.
    Le Canada serait-il devenu une secte?

    Les gens n'écoutent pas les voix discordantes qui pourraient exiger un effort. Je croyais les anglophones plus logiques et drastiques dans leurs choix. Ils nous démontrent encore leur dangerosité.
    Pour paraphraser M. Davignon, rien de mieux que le fascisme pour bien asseoir et protéger le capital. Les sous des investisseurs de la Chine et de la Russie, de même que leur géopolitique sont bien servis avec une dictature qui était déjà en place. Le démoniaque projet (bien enrubanné) est tentant, pour une "démocratie" qui se constate servile et facilement manipulable. Il est plus facile (et plus lâche) pour les comettants de faire confiance, de déléguer plutôt que de passer à l'action.
    Si l'on ne s'occupe pas de la politique, elle s'occupera de vous. Et ce n'est qu'un début. Continuons à ronfler sur l'oreiller du grand intellectuel...
    Ils sont tout aussi "rassurants" l'un que l'autre, en fin de compte.
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  • Pierre Rousseau - Inscrit
    4 janvier 2010 14 h 03
    République de banane?
    En voyant ce qui se passe avec ce gouvernement et sa manière anti-démocratique de gouverner, il est certain que plusieurs de ces dites « républiques de bananes » seraient insultées de la comparaison! Plusieurs, sinon la majorité, d'entre elles ont maintenant des régimes pas mal plus démocratiques que le Canada... Par exemple il y a souvent une règle qu'un chef d'état ne peut se représenter ou s'il peut se représenter, il ne peut le faire qu'une seule fois... De plus, leurs régimes électoraux comprennent généralement une forme de proportionnelle et il serait impensable qu'un parti politique gouverne avec seulement 37% des suffrages. Donc, on peut dorénavant remplacer le terme « république de banane » par « démocratie canadienne »!!! On peut aussi compter sur le petit dictateur Harper pour aller enseigner la « démocratie canadienne » à l'étranger...
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  •  
  • André/Andrés 71 - Inscrit
    4 janvier 2010 22 h 35
    “Panem et circenses / Du pain et des jeux!”
    Stephen Harper : “Panem et circenses / Du pain et des jeux!”
    Réaction au Devoir du 4 janvier 2010:
    Manon Cornellier / ABUS DE POUVOIR
    Ce qui me désole le plus dans la politique actuelle, tant au fédéral qu’au provincial, c’est la tendance de plus en plus accentuée et affirmée des partis au pouvoir à se comporter en DICTATEURS, faisant fi des règles les plus élémentaires de la démocratie, contournant les lois ou s’en servant au pied de la lettre, loin de l’esprit voulu par les législations antérieures qui avaient au moins l’apparence de la droiture et de l’honnêteté. Si nous vivions dans d’autres pays, c’est le peuple entier qui se trouverait à la rue pour réclamer des changements au point de l’exiger par les armes et la révolution sanglante si nécessaire. Les Canadiens et les Québécois semblent s’en balancer, endormis ou mystifiés par les tours de passe-passe des leaders politiques actuels : ces magiciens du roman de Kokis.
    Est-ce bien cela que nous voulons, passer du 8ème rang mondial pour la qualité de vie (UNESCO-2009) et nous retrouver dans 10 ans au 18 ou au 180ème rang ? Et nous – les quelque 40% minoritaires qui sommes allés voter – avons réélu MINORITAIRE les cons… de Maître Renard, ce flatteur parasite et sa clique qui vivent au dépens de ceux qui l’écoutent et qui en perdront bientôt leur fromage… Pensez un seul instant ce qu’il serait advenu des Canadiens et des Québécois si ce fin renard de la politique avait été majoritaire dès le début de sa « dictature sournoise et hypocrite », je ne trouve pas d’autres mots qui soient assez forts pour décrire la situation dans laquelle nous nous retrouvons comme citoyens... par notre très grande faute, hélas !
    Comme au temps de la décadence de l’empire romain, les Canadiens autant que les Québécois ne rêvent que de pains et de jeux au point d’en oublier leurs valeurs traditionnelles.

    "LOCK OUT" au PARLEMENT... on aura tout vu !

    « Usque tandem Catilina abuterit paciencia nostra / Jusques à quand « Harper » abuseras-tu de notre patience ? » (adapté de Cicéron, réminiscence de mon cours classique des années ’60)
    Le joyeux retraité de Mazatlán.
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