Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Le gros chèque partisan

    Le gouvernement conservateur contourne les règles pour faire son autopromotion ou pour se protéger

    31 décembre 2009 |Hélène Buzzetti | Canada
    Chèque partisan
    Photo: Source Parti libéral du Canada Chèque partisan
    Ottawa — L'histoire a fait sourire: en octobre, les députés conservateurs Gerald Keddy et Colin Meyes sont pris en flagrant délit de partisanerie en ayant apposé le logo bleu et rouge de leur formation politique sur un chèque surdimensionné présenté lors d'une cérémonie de remise de subvention gouvernementale. Les députés enthousiastes sont rappelés à l'ordre par leur patron, mais les libéraux découvrent vite 181 autres exemples impliquant 55 élus conservateurs qui ont eux-mêmes «signé» les chèques symboliques.

    Des plaintes sont déposées auprès du commissaire à l'éthique. Des députés conservateurs se disent mêmes inconfortables à propos de ces chèques qui ne ressemblent pas à ceux du gouvernement. Un comité parlementaire se penche sur la question, mais il se fait dire par deux hauts fonctionnaires que la pratique de signature ne contrevient pas aux règles en place.

    L'histoire aurait pu n'avoir qu'un caractère anecdotique si ce n'avait été... de la grippe A(H1N1). Des journalistes découvrent qu'Ottawa dépensera au total 6,5 millions de dollars en publicités pour informer les Canadiens au sujet des meilleurs moyens d'éviter la contamination. En comparaison, la campagne de promotion du plan de relance économique conservateur coûte 34 millions de dollars. Elle renvoie en outre au site Internet actionplan.gc.ca (ayant coûté deux millions) placardé alors de pas moins de 40 photos de Stephen Harper. À la suite de reportages, une trentaine d'entre elles sont retirées.

    En guise de toile de fond à tout ce brouhaha, alors que s'accentue la rumeur électorale, les pancartes bleues et vertes du «plan d'action économique du Canada» poussent comme des champignons. À un prix unitaire variant entre 800 et 7000 $, la facture totale peut atteindre 45 millions de dollars. L'empressement du gouvernement à les faire ériger étonne: une entreprise culturelle de Montréal confie au Devoir qu'elle a reçu la sienne moins de 48 heures après l'annonce officielle de la subvention, alors que le protocole d'entente n'était pas encore signé entre les parties. On découvre que, dans certains cas, les pancartes sont installées devant des édifices fédéraux où de simples travaux de maintenance sont effectués, comme le remplacement de poignées de porte aux locaux de la GRC à Charlottetown.

    Et puis, comme pour confirmer les soupçons, la députée conservatrice de Saint-Boniface, Shelly Glover, offre à l'école d'immersion française Louis-Riel, à Winnipeg, des bouteilles d'eau portant son nom et le logo du Parti conservateur, afin de la féliciter de son bilinguisme. L'offre est déclinée et la députée accuse les journalistes de tout «tourner en scandale». «Je crois que c'est acceptable qu'un politicien soit fier d'appartenir à un parti politique. Je suis fière d'être une député conservatrice qui essaye d'encourager les jeunes à apprendre les deux langues officielles et je vais continuer à le faire.»

    Prendre en grippe la dissension

    En tapant sur le clou de la partisanerie, l'opposition tente de développer une trame narrative en vue d'une éventuelle élection: celle d'un gouvernement conservateur qui contourne les règles pour se promouvoir ou se protéger, c'est selon. Le «pancartogate» n'est en fait que la partie visible du refus de reddition de comptes que perçoit et dénonce l'opposition.

    Ainsi, elle déplore la qualité des rapports d'étape du gouvernement — faits toujours plus loin du Parlement et même jusqu'au-dessus de la Sibérie — sur le plan de relance économique à l'origine de cette publicité. Les milliards investis dans les infrastructures aident-ils à créer ou maintenir des emplois en période de récession? Ces milliards sont-ils seulement dépensés? Même le directeur parlementaire du budget, Kevin Page, n'obtient que des milliers de pages non numérisées de tous les projets financés par Ottawa, rendant les compilations et les recoupements impossibles à effectuer.

    Lorsque Stephen Harper se rend à Cambridge pour effectuer un de ces rapports d'étape, il en coûte 108 000 $. Les partis d'opposition crient au scandale et y voient un «mépris» du Parlement et de la «dissension». Ils décèlent cette même aversion de la divergence d'opinion lorsque le porte-parole du premier ministre, Dimitri Soudas, ayant accusé sans fondement l'écologiste Steven Guilbault d'être à l'origine d'un faux communiqué de presse canadien distribué à Copenhague, invite M. Guilbault à s'excuser de critiquer sans cesse le gouvernement du Canada.

    L'Afghanistan

    Cette trame narrative d'un gouvernement à mille lieues de ses promesses de transparence, les partis d'opposition tentent de la développer sur d'autres fronts, en particulier celui de l'Afghanistan. Le témoignage du diplomate Richard Colvin, selon lequel Ottawa était au courant des risques de torture de ses prisonniers une bonne année et demie avant qu'il ne modifie son entente de transfert, relance tout le débat. Le gouvernement savait-il? Non, clament les ministres de Stephen Harper et les hauts gradés de l'armée.

    Les trois partis d'opposition n'en croient rien et voient, dans le refus du gouvernement de leur fournir tous les documents non censurés, la preuve qu'Ottawa a quelque chose à cacher. D'autant plus que le ministre de la Défense, Peter MacKay, a répété pendant des semaines qu'il n'y avait aucun cas de torture avéré, jusqu'à ce que la Défense nationale admette qu'un tel cas était connu depuis 2006. La tête du ministre est exigée. En vain.

    Sur un autre front, les libéraux et les bloquistes partent en guerre contre les «10 %», ces dépliants que les élus peuvent envoyer aussi souvent qu'ils le désirent pour peu que leur contenu change d'un envoi à l'autre. Les conservateurs en ont envoyé en moyenne deux fois plus que les autres députés, engendrant des coûts pour le trésor public de 6,3 millions. Le contenu de ces dépliants est dénoncé lorsque l'un d'entre eux accuse Irwin Cotler de représenter un parti antisémite, lui, un juif de Mont-Royal.

    Des sondages déterminants

    Malgré toute cette matière, le NPD maintient au pouvoir les conservateurs en octobre et les libéraux abandonnent ensuite l'idée d'essayer de renverser le gouvernement. Il est vrai que les sondages n'ont pas bougé d'un poil pour le NPD par rapport à 2008 et que, dans la foulée de ce déclenchement électoral raté — et de la querelle Denis Coderre-Martin Cauchon qui l'a accompagné — les appuis au Parti libéral du Canada sont désastreux. Mais il faut dire que ces grands débats sur la probité et la transparence ont servi de révélateur d'une désorganisation dont le nouveau chef, Michael Ignatieff, ne semble pas venir à bout.

    Ainsi, dans le dossier afghan, le NPD et le Bloc québécois ont mis à contribution sans relâche leurs porte-parole respectifs en matière d'affaires étrangères et de défense (Paul Dewar et Jack Harris chez l'un, Francine Lalonde et Claude Bachand chez l'autre). Le Parti libéral, lui, a mis environ le quart de sa députation sur le coup. On a entendu tour à tour les Bob Rae, Ujjal Dosanjh, Mark Holland, Marlene Jennings, Judy Foote, Dominic Leblanc, Marcel Proulx, Lise Zarac, Anita Neville, Brian Murphy, Justin Trudeau, Siobhan Coady, Irwin Cotler, Bryon Wilfert, Stéphane Dion, David McGuinty et Ralph Goodale s'exprimer à ce sujet. Avec pour résultat que les duos Dewar-Harris et Lalonde-Bachand se sont imposés au public, mais qu'aucun visage libéral n'est véritablement rattaché à cette question.

    Ainsi, l'année 2009 se sera terminée comme elle avait commencé: sur un rebrassage politique hautement anticipé, mais finalement avorté. En janvier, c'est la coalition de l'opposition devant délester Stephen Harper du pouvoir qui s'était écroulée. En cette fin d'année, c'est la menace d'un renversement parlementaire, avec élection à la clé, qui s'est évaporée. Entre les deux, il y aura eu un Parlement inconstant, embourbé dans des histoires de pancartes et de prisonniers, mais qui aura laissé peu de souvenirs législatifs.
    Chèque partisan Des similitudes ont été dénoncées entre des documents gouvernementaux et d’autres du Parti conservateur.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.