Torture: Hillier et Gauthier nient tout en bloc

Le général Rick Hillier quelques minutes avant son témoignage d’hier à Ottawa.
Photo: Agence Reuters Le général Rick Hillier quelques minutes avant son témoignage d’hier à Ottawa.

Ottawa — Rien vu, rien entendu: les généraux à la retraite Rick Hillier et Michel Gauthier ont rejeté en bloc hier les affirmations du diplomate Richard Colvin concernant la torture et les détenus afghans. Des allégations carrément «ridicules» à leurs yeux.

Une semaine jour pour jour après son passage devant le comité parlementaire spécial sur la mission canadienne en Afghanistan, Richard Colvin a vu son exposé être taillé en pièces par ceux qui dirigeaient la mission en 2006-07.

Si l'on en croit la version présentée par les militaires Hillier et Gauthier au cours d'une autre séance très courue hier, aucune preuve ne permet de dire qu'un détenu transféré par le Canada a été torturé par la suite. Et rien dans les rapports du diplomate Colvin n'était de nature à justifier une réaction quelconque.

Très confiant durant son témoignage, Rick Hillier a affirmé que les rapports de Colvin n'ont jamais été portés à son attention parce que «rien ne justifiait» que ses assistants le fassent. Une lecture récente de certains documents l'a convaincu que son équipe avait bien évalué la teneur des rapports à l'époque.

Michel Gauthier, ancien commandant de la Force expéditionnaire du Canada et responsable du déploiement des troupes à l'étranger, a lui aussi soutenu que les rapports de M. Colvin n'étaient pas alarmants. Le mot «torture» ne serait ainsi apparu que dans le sixième rapport, transmis le 4 décembre 2006. Et cela «ne pouvait être interprété comme un avertissement», a dit M. Gauthier.

«Nulle part dans les rapports n'est-il écrit noir sur blanc que tous les Afghans transférés par le Canada étaient torturés, a assuré Michel Gauthier. J'ai entendu dire ça pour la première fois la semaine dernière.» Rick Hillier a corroboré en avançant que Richard Colvin est «une personne qui n'a aucune connaissance lui permettant de tenir de tels propos».

Michel Gauthier dit que ce n'est qu'en avril 2007 qu'il a «entendu parler» d'un possible problème de torture dans les prisons afghanes, soit quelques jours avant la publication d'une enquête du Globe and Mail. Les deux premiers rapports de terrain confirmant ces soupçons (dont un de Colvin) sont arrivés les 5 et 6 juin 2007, un mois après l'adoption d'un nouveau protocole de transfert des détenus plus rigoureux. «Selon M. Colvin, nous aurions été au courant des risques très élevés de torture dès mai 2006. Mais moi et d'autres n'avons reçu des avis confirmés qu'un an plus tard», a expliqué M. Gauthier.

Hier, le haut fonctionnaire affirmait au Devoir que le gouvernement a été clairement mis au courant des risques de torture au moins à partir de Noël 2006.

Ouï-dire

La valeur des sources d'information de M. Colvin a par ailleurs été mise en doute par le général Hillier. Contrairement au diplomate, «nous ne fondions pas nos décisions sur des ouï-dire, des hypothèses ou encore des informations émanant de sources indirectes», a-t-il dit. Le ministre de la Défense, Peter MacKay, a souvent répété cette ligne dans les derniers jours.

L'ancien chef d'état-major a aussi catégoriquement démenti l'affirmation voulant que la plupart des détenus transférés puissent avoir été innocents. Richard Colvin les a présentés mercredi comme étant souvent des paysans ou des agriculteurs malchanceux de s'être trouvés au mauvais endroit à la mauvaise heure.

Mais Rick Hillier affirme qu'il s'agissait plutôt de personnes ayant «tenté de tuer nos fils et nos filles [des gens] qui ont fait sauter des véhicules, qui ont été pris sur le fait avec des explosifs ou des résidus de poudre. Peut-être y avait-il quelques agriculteurs de temps à autre, mais c'est parce qu'ils se transformaient en talibans la nuit». Les innocents ont été relâchés rapidement, a-t-il dit.

De son côté, Michel Gauthier a été catégorique: l'armée canadienne a toujours pris au sérieux ses responsabilités concernant les lois internationales et n'aurait jamais accepté de transférer des détenus en sachant qu'ils pourraient être torturés. «Aucun d'entre nous n'aurait supprimé ou essayé de cacher des problèmes qui venaient du terrain», a-t-il soutenu. Si les rapports avaient fait la preuve d'un problème, «les dizaines de personnes intelligentes qui les lisaient» l'auraient noté.

Michel Gauthier a toutefois eu quelques difficultés à expliquer comment il pouvait être sûr qu'il n'arrivait rien à des détenus dont le Canada perdait la trace dès qu'ils étaient transférés aux autorités afghanes. En effet, le premier protocole de transfert signé en décembre 2005 ne permettait pas de bien faire le suivi des dossiers. Il a aussi été vague lorsqu'on lui a demandé d'expliquer comment l'armée a pu ne rien voir là où la Croix-Rouge lançait des signaux d'alarme dès 2006. Le militaire a répliqué que ce n'était pas le rôle de l'armée de s'occuper de cette question.

Mulroney et les documents

Par ailleurs, le gouvernement a refusé de rendre publics hier les 18 rapports rédigés par Richard Colvin, contrairement à ce que Peter MacKay avait promis lundi. Ce refus s'est doublé d'un bras de fer avec M. Colvin lui-même, qui désire remettre ses rapports au comité parlementaire. Selon son avocate, le diplomate a été menacé de représailles par le ministère de la Justice, qui estime que le respect de la Loi sur la preuve au Canada a préséance sur les demandes d'un comité parlementaire.

Hier, les députés de l'opposition membres du comité ont bien tenté de forcer le jeu en voulant empêcher le témoignage du haut fonctionnaire David Mulroney tant que les documents de M. Colvin ne seront pas rendus publics. Or, le libellé maladroit de la motion déposée a rendu caduque la demande: M. Mulroney pourra donc témoigner cet après-midi.
9 commentaires
  • Linda Hart - Inscrite 26 novembre 2009 01 h 07

    Menteur un jour, menteur toujours

    Comment croire ces gens-là ? Ils nous prennent pour des valises et il serait temps que Harper accepte que la commission puisse consulter les rapports Colvin. C'est parfaitement dégueulasse ce qu'on fait à la réputation de cet homme qui n'a, lui, aucun intérêt à mentir, au contraire. Si tout ce qu'il dit est invraisemblable, qu'on laisse aux membres de la commission le loisir de consulter les rapports. C'est parfaitement illogique de leur refuser cela, si le gouvernement n'a rien à cacher pourquoi refuse-t-il ? Harper n'a-t-il pas été élu en parlant de transparence et de responsabilité ? Tout ce qu'on peut constater, c'est l'absolu contraire de ces promesses électorales, un gouvernement opaque, paranoïaque et fondamentalement malhonnête.

  • Gabriel RACLE - Inscrit 26 novembre 2009 04 h 08

    Manque de crédibilité

    En refusant que soient divulgués les documents du diplomate Colvin, le gouvernement Harper montre un manque évident de crédibilité. S’il refuse que ces documents soient rendus publics, avec menace à l’appui contre M. Colvin, c’est que ces documents contiennent des données incriminantes.

    La crédibilité des affirmations catégoriques des généraux n’ont pas plus de valeur. Ce sont des assertions. La seule façon de démontrer que les prisonniers n’ont pas été torturés est celle que je proposais hier et que je reprends.

    « D’autre part, en prétendant que les assertions de M. Colvin ne reposent sur rien de solde, parce qu’il n’a pas vu de ses yeux des prisonniers soumis à la torture, Harper se met dans une position intenable : pour réfuter ces allégations, qu’à son tour il fasse la preuve, et avec des preuves concrètes et matérielles, qu’aucun prisonnier n’a été torturé Qu’il retrouve donc tous ces prisonniers, qu’il les fasse interroger par des responsables indépendants, qu’il les fasse photographier de la tête aux pieds, etc. Ensuite, avec ces preuves concrètes, qu’il parle. »

    Une confirmation du fait que tout n’est pas aussi clair que les généraux le prétendent, est le fait que le général Guthier lui-même ait «toutefois eu quelques difficultés à expliquer comment il pouvait être sûr qu'il n'arrivait rien à des détenus dont le Canada perdait la trace dès qu'ils étaient transférés aux autorités afghanes ».

    Il y a anguille sous roche et le comportement adopté par le gouvernement Harper et ses généraux est semblable à celui de la seiche qui lance des nuages d’encre pour se dissimuler. Mais le gouvernement Harper a tort de prendre le public pour des gens naïfs, qui avalent béatement ses couleuvres sans s’en rendre compte. C’est une erreur que de sous-estimer la population canadienne.

  • Daniel Creusot - Abonné 26 novembre 2009 05 h 18

    La Justice était aveugle maintenant elle est mal entendante

    Avant, il n'était pas au courant, maintenant Hillier:" Mesdames et Messieurs les membres de la cour, d'un point de vue strictement "général", pour moi, il ne fait aucun doute que le coupable est innocent, d'ailleurs c'est lui qui me l'a dit".

  • Lapirog - Abonné 26 novembre 2009 07 h 33

    Quand l'état major se plie aux consignes du gouvernement Harper.

    Vraiment déplorable le comportement de l'état major devant cette commission qui devait et devrait nous permettre de voir clair dans cette opération camouflage.
    Il n'y a qu'a lire les articles de reporters qui ont séjournés en Afghanistan à plusieurs reprises comme Michelle Ouimet de La Presse par exemple, pour réaliser que la torture fait partie de la culture de cette guerre-invasion et que on ne s'embarrasse pas de savoir s'il s'agit de militants ou de simples citoyens au mauvais endroit au mauvais moment.

  • Jacques Morissette - Abonné 26 novembre 2009 09 h 02

    Deux généraux à la retraite qui répondent à une commande précise, peut-être?

    Monsieur Harper dans le texte de monsieur Bourgault-Côté. N'empêche que j'ai entendu monsieur Harper dire à brûle pourpoint devant les caméras en chambre, et en rapport avec cette affaire, que toutes ces questions sont essentiellement reliées avec des politiciens qui veulent lui mettre des bâtons dans les roues. C'était comme s'il considérait la politique comme étant parfois quelque chose qui le dérange.

    Quant aux deux généraux, ce ne serait vraiment pas dans leur intérêt de dire que monsieur Calvin a raison. C'étaient des généraux en poste à ce moment-là. Leurs fonctions étaient plus de rendre les prisonniers entre les mains des afghans que de chercher à protéger ceux-ci de la torture. Normalement, l'une des principales qualités d'un général est de ne pas douter des décisions qu'ils prennent.

    Au fond, ils disent qu'ils ne faisaient qu'accomplir leur mission en Afghanistan. Ils ont peut-être entendu parler que des prisonniers étaient torturés dans les prisons afghanes, Il est possible que ces généraux considéraient cela comme étant de simples rumeurs. Dans le feu de l'action, entre les rumeurs d'un côté et les doutes que ça auraient pu semer dans leur esprit, n'était-ce du sable dans les rouages de la machine?

    Je leur donne le bénéfice du doute! Mais je ne doute absolument pas de monsieur Calvin. D'autant plus, que ce dernier travaille maintenant dans un autre pays. Il aurait pu continuer de vaquer à ses occupations sans aucun problème. Il a choisi de s'enlever une épine du pied en dénonçant ce qu'il considère comme étant probablement une abjection dans le cadre de ses responsabilités. D'autant plus qu'il le fait même au détriment de sa carrière.