Torturegate
Lorsque le ministère des Affaires étrangères doit choisir le diplomate qui occupera le poste de premier secrétaire chargé du renseignement à Washington, il met en place un processus de sélection méthodique et méticuleux. C'est un poste crucial, sensible et délicat, qui requiert de nombreuses qualités dont une capacité d'analyse exceptionnelle, le don de démêler le vrai du faux, les rumeurs de la vérité, et un jugement à toute épreuve. On ne nomme pas un blanc-bec, on choisit une personne en qui on possède une confiance absolue et dont on est certain du professionnalisme.
En 2007, le ministère a choisi un diplomate de carrière pour occuper ce poste, un dénommé Richard Colvin. Ce n'était pas la première fois que le ministère témoignait de sa confiance en Colvin depuis son entrée dans le service diplomatique en 1994. Si on étudie sa feuille de route, on constate que ses supérieurs lui ont toujours confié des missions dans des postes à haut risque: en Russie où se posait, entre autres choses, le problème tchétchène, au Sri Lanka en pleine guerre avec la rébellion tamoule et finalement en Palestine, avant de le nommer numéro deux à l'ambassade de Kaboul en 2006. Force est d'admettre qu'une telle expérience apprend à faire la différence entre la rumeur, la propagande et les faits avérés.
C'est pourtant cette même personne dont le gouvernement dit aujourd'hui qu'elle est un colporteur de rumeurs, un naïf qui s'est fait berner par la propagande des talibans et que son témoignage de mercredi est plein de trous et finalement un tissu d'allégations fantaisistes. Il faut dire qu'il n'est pas facile pour un gouvernement d'entendre un de ses diplomates les plus importants l'accuser de se faire «complice de crimes de guerre», d'avoir toléré la torture d'Afghans innocents et de tenter maintenant par tous les moyens, y compris l'intimidation de ses propres fonctionnaires, de tout faire pour empêcher la vérité d'éclater.
***
Posons-nous une première question. Voilà de toute évidence un homme en qui on a eu confiance durant toute sa carrière, un diplomate professionnel habitué de mesurer ses propos et de ne pas se lancer dans les extrapolations invérifiables. C'est un diplomate qui occupe un poste de premier plan et qui peut aspirer assez rapidement à être promu à un poste d'ambassadeur. Demandons-nous si cet homme prendrait le risque de venir livrer publiquement un témoignage aussi accablant pour ses supérieurs et le ministère de la Défense s'il n'était pas fermement convaincu que ce qu'il décrit peut être documenté et prouvé sans l'ombre d'un doute. On ne risque pas ainsi toute une carrière et un avenir prometteur quand on n'est pas certain de pouvoir prouver ce qu'on dénonce. Et puis, Richard Colvin n'est pas une âme sensible et instable prête à crier au feu dès le premier signe de fumée. Son indignation n'est pas soudaine car, en diplomate modèle, il a suivi les procédures durant tout son séjour en Afghanistan pour avertir ses supérieurs ainsi que le ministère de la Défense. Il a fait parvenir plus d'une quinzaine de mémorandums aux autorités supérieures dans lesquels il détaillait ses craintes. Plus de 70 personnes étaient au courant. Impossible d'imaginer que de telles accusations n'aient pas été portées à l'oreille du ministre de la Défense et de celui des Affaires étrangères, car à l'époque Richard Colvin était le diplomate en chef de l'ambassade de Kaboul.
Le gouvernement répond que le Canada faisait un suivi du sort des prisonniers en communiquant leur nom et leur lieu de détention à la Croix-Rouge internationale et à la Commission afghane des droits de la personne. Colvin démontre éloquemment que la Commission n'avait pas les moyens de s'assurer que les prisonniers étaient traités dans le respect des conventions internationales et explique aussi que le système de notification utilisé par l'armée canadienne faisait en sorte qu'il pouvait se passer des semaines et même des mois avant que la Croix-Rouge en Afghanistan ne reçoive les informations pertinentes, ce qui laissait amplement de temps aux tortionnaires pour effectuer leur triste boulot. Les Britanniques et les Néerlandais, stationnés aussi dans la province de Kandahar, informaient la Croix-Rouge le jour même d'un transfert de prisonnier dans une prison afghane.
***
De toute évidence, on assiste à Ottawa à une tentative tous azimuts de «cover-up» qui a débuté lorsque le supérieur immédiat de Colvin, maintenant ambassadeur en Chine, lui a ordonné de ne plus communiquer d'informations sur la torture par écrit et de se contenter de le faire par téléphone. Puis, il y a eu les manoeuvres pour paralyser les travaux de la Commission des plaintes concernant la police militaire. Les avocats du gouvernement ont interdit de témoigner à 22 fonctionnaires que la Commission souhaite entendre. Les juristes ont aussi tendu un piège juridique à Colvin: s'il refuse de témoigner, il est passible de six mois de prison; s'il accepte, il fait face à une peine de cinq ans. On lui a même interdit de consulter ses propres mémorandums.
Dans le domaine des droits de la personne, ce gouvernement est une honte. Dans les affaires Arar et Khadr, il refuse d'appliquer ses propres lois. Dans ce cas, il paralyse le travail d'une de ses propres commissions de contrôle et tente de faire passer un courageux diplomate qui défend les lois et les valeurs canadiennes pour un homme qui colporte des rumeurs. En fait, dans le monde, seuls Stephen Harper, Peter Mackay et Lawrence Cannon ne savent pas que la torture est un mode de vie dans les prisons afghanes.
En 2007, le ministère a choisi un diplomate de carrière pour occuper ce poste, un dénommé Richard Colvin. Ce n'était pas la première fois que le ministère témoignait de sa confiance en Colvin depuis son entrée dans le service diplomatique en 1994. Si on étudie sa feuille de route, on constate que ses supérieurs lui ont toujours confié des missions dans des postes à haut risque: en Russie où se posait, entre autres choses, le problème tchétchène, au Sri Lanka en pleine guerre avec la rébellion tamoule et finalement en Palestine, avant de le nommer numéro deux à l'ambassade de Kaboul en 2006. Force est d'admettre qu'une telle expérience apprend à faire la différence entre la rumeur, la propagande et les faits avérés.
C'est pourtant cette même personne dont le gouvernement dit aujourd'hui qu'elle est un colporteur de rumeurs, un naïf qui s'est fait berner par la propagande des talibans et que son témoignage de mercredi est plein de trous et finalement un tissu d'allégations fantaisistes. Il faut dire qu'il n'est pas facile pour un gouvernement d'entendre un de ses diplomates les plus importants l'accuser de se faire «complice de crimes de guerre», d'avoir toléré la torture d'Afghans innocents et de tenter maintenant par tous les moyens, y compris l'intimidation de ses propres fonctionnaires, de tout faire pour empêcher la vérité d'éclater.
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Posons-nous une première question. Voilà de toute évidence un homme en qui on a eu confiance durant toute sa carrière, un diplomate professionnel habitué de mesurer ses propos et de ne pas se lancer dans les extrapolations invérifiables. C'est un diplomate qui occupe un poste de premier plan et qui peut aspirer assez rapidement à être promu à un poste d'ambassadeur. Demandons-nous si cet homme prendrait le risque de venir livrer publiquement un témoignage aussi accablant pour ses supérieurs et le ministère de la Défense s'il n'était pas fermement convaincu que ce qu'il décrit peut être documenté et prouvé sans l'ombre d'un doute. On ne risque pas ainsi toute une carrière et un avenir prometteur quand on n'est pas certain de pouvoir prouver ce qu'on dénonce. Et puis, Richard Colvin n'est pas une âme sensible et instable prête à crier au feu dès le premier signe de fumée. Son indignation n'est pas soudaine car, en diplomate modèle, il a suivi les procédures durant tout son séjour en Afghanistan pour avertir ses supérieurs ainsi que le ministère de la Défense. Il a fait parvenir plus d'une quinzaine de mémorandums aux autorités supérieures dans lesquels il détaillait ses craintes. Plus de 70 personnes étaient au courant. Impossible d'imaginer que de telles accusations n'aient pas été portées à l'oreille du ministre de la Défense et de celui des Affaires étrangères, car à l'époque Richard Colvin était le diplomate en chef de l'ambassade de Kaboul.
Le gouvernement répond que le Canada faisait un suivi du sort des prisonniers en communiquant leur nom et leur lieu de détention à la Croix-Rouge internationale et à la Commission afghane des droits de la personne. Colvin démontre éloquemment que la Commission n'avait pas les moyens de s'assurer que les prisonniers étaient traités dans le respect des conventions internationales et explique aussi que le système de notification utilisé par l'armée canadienne faisait en sorte qu'il pouvait se passer des semaines et même des mois avant que la Croix-Rouge en Afghanistan ne reçoive les informations pertinentes, ce qui laissait amplement de temps aux tortionnaires pour effectuer leur triste boulot. Les Britanniques et les Néerlandais, stationnés aussi dans la province de Kandahar, informaient la Croix-Rouge le jour même d'un transfert de prisonnier dans une prison afghane.
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De toute évidence, on assiste à Ottawa à une tentative tous azimuts de «cover-up» qui a débuté lorsque le supérieur immédiat de Colvin, maintenant ambassadeur en Chine, lui a ordonné de ne plus communiquer d'informations sur la torture par écrit et de se contenter de le faire par téléphone. Puis, il y a eu les manoeuvres pour paralyser les travaux de la Commission des plaintes concernant la police militaire. Les avocats du gouvernement ont interdit de témoigner à 22 fonctionnaires que la Commission souhaite entendre. Les juristes ont aussi tendu un piège juridique à Colvin: s'il refuse de témoigner, il est passible de six mois de prison; s'il accepte, il fait face à une peine de cinq ans. On lui a même interdit de consulter ses propres mémorandums.
Dans le domaine des droits de la personne, ce gouvernement est une honte. Dans les affaires Arar et Khadr, il refuse d'appliquer ses propres lois. Dans ce cas, il paralyse le travail d'une de ses propres commissions de contrôle et tente de faire passer un courageux diplomate qui défend les lois et les valeurs canadiennes pour un homme qui colporte des rumeurs. En fait, dans le monde, seuls Stephen Harper, Peter Mackay et Lawrence Cannon ne savent pas que la torture est un mode de vie dans les prisons afghanes.
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