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Moi, Jean Chrétien, premier ministre à vie

Gil Courtemanche   8 juin 2002  Canada
Au cours des dernières semaines, j'ai cru Jean Chrétien plongé dans une profonde réflexion politique. Après tout, les événements se bousculent et d'importantes échéances approchent. Il se penchait peut-être sur son initiative africaine, cherchant le moyen de l'améliorer pour répondre aux critiques unanimes dont elle fait l'objet chez les spécialistes de la coopération. Il préparait peut-être une réponse digne mais ferme et énergique aux indécentes attaques protectionnistes américaines dans le domaine du bois d'oeuvre mais peut-être encore plus désastreuses dans la production agricole. Ou encore, je l'imaginais au conseil des ministres, mettant son poing sur la table et lançant: «C'en est assez de ces barons pétroliers de l'Alberta qui ne songent qu'à leurs profits immédiats et sont prêts à détruire la planète. Nous allons signer le protocole de Kyoto.» Je l'imaginais aussi en longues conversations avec son ministre des Finances sur l'équité du système fédéral, «le meilleur au monde», reconnaissant que cette équité de plus en plus théorique devait se traduire en nouveaux transferts fiscaux, en particulier dans les secteurs de la santé, du logement social et de la lutte contre la pauvreté. Autrement dit, à mi-mandat, j'imaginais le premier ministre en train de se préoccuper de la qualité de sa place dans l'histoire canadienne.

Il est certain que Jean Chrétien réfléchissait, laissant la gouverne du pays à son gentil majordome, John Manley. Il réfléchissait profondément. Devant lui s'étalaient des piles de documents. Son rapport médical, tout d'abord, qui le rassurait sur sa longévité. Il était en forme, en très grande forme. Puis, épars, provenant de tous les coins du pays, des feuilles de pointage que lui avaient fait parvenir ses fidèles pions organisateurs. Dans ces froides statistiques qui ne cessaient de souligner la popularité grandissante de Paul Martin, ce n'était pas la grande forme, c'était au contraire la désolation. De plus en plus de libéraux étaient déçus, sinon scandalisés par la légèreté avec laquelle il avait réagi à l'affaire Gagliano, puis par son apparent laxisme éthique, ses tergiversations dans le scandale des commandites.


D'autres, dont les libéraux québécois et ceux des Maritimes, comprenaient de moins en moins son acharnement à affronter les provinces et à ne pas redistribuer les immenses surplus que Paul Martin avait engrangés pour lui. D'autres, enfin, se disaient qu'il fallait profiter de la popularité du parti, non pas pour s'«asseoir dessus» mais pour donner un nouveau souffle au fédéralisme.


Probablement influencé par son ami Bush, convaincu qu'il fallait faire quelque chose contre toutes ces attaques, le premier ministre, plutôt que de s'attaquer aux causes du mécontentement, décida de supprimer le messager. À l'abordage! Dans un premier temps, il ordonna à ses troupes de cesser de réfléchir, tout comme lui. Devant l'hésitation de Paul Martin, Jean Chrétien, qui venait de décider de devenir premier ministre à vie, fit comme tous les empereurs. Il le vira sans ménagement, puis, comme si cette manifestation de sa toute-puissance n'était pas suffisante, il mit au défi ses propres députés de voter contre le gouvernement, les menaçant de façon figurative de la prison à vie. Le p'tit gars de Shawinigan avait complété sa métamorphose. Vive l'empereur Jean Ier.


Je m'étais profondément fourvoyé. Pendant toutes ces semaines, Jean Chrétien ne réfléchissait ni au bien-être des Canadiens ni à la qualité de sa contribution à l'histoire canadienne: il réfléchissait à sa longévité politique, convaincu comme beaucoup de dirigeants à vie que le bonheur du peuple ne peut se réaliser qu'à travers celui de son chef suprême.


Pourtant, l'histoire politique de Jean Chrétien aurait dû le pousser vers la modestie et la retenue. Exécuteur de basses oeuvres quand il fallut exproprier des centaines de personnes lors de la création des parcs nationaux de la Gaspésie et du Nouveau-Brunswick, puis bras droit silencieux, parfois obséquieux, de Pierre Elliott Trudeau, il ne devint premier ministre que grâce à un concours de circonstances: la fragmentation du paysage politique canadien, qui ne laissa comme seul parti politique national celui dont il était le chef. Lors du référendum de 1995, ce «grand homme» fut à 50 000 voix de présider au démantèlement du «meilleur pays au monde». Il n'obtint sa réélection que grâce au dégoût qu'inspirent aux Ontariens les bigots de l'Alliance. Et aujourd'hui, la popularité de son parti ne tient pas à sa petite personne mais aux retombées positives des politiques économiques incarnées par le pestiféré Paul Martin et bien sûr, toujours et encore, à l'absence d'une opposition crédible.


Les admirateurs et amis de Jean Chrétien nous disent que sa plus grande qualité est d'être une véritable bête politique. Et puis après? Lesage, Johnson, Trudeau, Lévesque étaient aussi des «bêtes politiques», mais ils étaient portés, animés par des idées, par une vision, par un projet qui justifiait leur détermination et leur volonté. Jean Chrétien est porté par le vide intellectuel et par l'obsession de la durée. Mercredi, Alexa McDonough, en quittant la tête du NPD, lui a servi une belle leçon de dignité et d'humilité politique. Sont-ce des mots qui ont du sens pour Jean Chrétien? Malheureusement pour le Canada, j'en doute.
 
 
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