Le faux problème d'Ignatieff
Michael Ignatieff n'est pas le premier chef libéral à vivre des crises existentielles au Québec. De John Turner à Stéphane Dion, tous les successeurs de Pierre Trudeau y ont vécu des misères. Le cas du chef libéral actuel se distingue néanmoins de ceux de tous ses prédécesseurs.
John Turner a payé les pots cassés du rapatriement de la Constitution en 1984; il s'est retrouvé du mauvais côté du débat québécois sur le libre-échange canado-américain en 1988. Jean Chrétien était en porte-à-faux avec le mouvement nationaliste québécois du début à la fin de l'épisode de Meech et du référendum qui a suivi. Le scandale des commandites, dans le cas de Paul Martin, et son rôle de premier plan dans le débat sur la clarté référendaire, dans celui de Stéphane Dion, ont tiré le PLC vers le bas au Québec au cours des trois dernières élections fédérales.
On chercherait en vain dans la brève feuille de route politique de Michael Ignatieff un élément majeur qui expliquerait le désenchantement de l'électorat québécois à son égard. Mais on chercherait tout aussi en vain un élément central identifiable de sa vision.
***
Dans les faits, le chef libéral n'a pas vraiment un problème québécois. Il a un problème de contenu. Cela explique pourquoi sa formation est en recul non seulement au Québec, mais également en Ontario et en Colombie-Britannique.
Ce n'est pas parce qu'un parti est dirigé par un intellectuel qu'il est automatiquement un parti d'idées. Depuis que Michael Ignatieff est devenu chef, le flou artistique a remplacé les idées neuves. Il y a dans cette vacuité une grande part de parti pris. Certains des conseillers du chef libéral sont convaincus que la voie du pouvoir ne passe pas par le renouvellement des politiques du parti. En cela, ils se trompent lourdement.
Stephen Harper n'aurait pas réalisé une percée au Québec en 2006 s'il n'avait pas avancé le concept du fédéralisme d'ouverture, incarné à l'époque par des promesses précises sur le front du déséquilibre fiscal et de la représentation du Québec à l'UNESCO. À l'inverse, l'automne dernier, c'est l'idée que se faisait le premier ministre de la politique culturelle et de la justice, plutôt que sa personnalité ombrageuse, qui a eu un effet repoussoir sur l'électorat québécois.
Dans le même ordre d'idées, les politiques de Jean Chrétien sur le financement populaire, le mariage entre conjoints de même sexe et sur la guerre en Irak avaient fini par avoir raison de bien des réserves québécoises au cours de son dernier mandat.
Il est d'autant plus risqué de parier sur la personnalité d'un chef pour l'emporter dans une campagne électorale que l'on peut très bien être un brillant intellectuel — ce qui est le cas de Michael Ignatieff — et ne pas avoir de dons pour le leadership politique. Ce qui distingue les bons leaders de ceux qui se sont trompés de carrière, c'est finalement l'instinct. Et cette qualité se raffine avec le temps.
C'est son instinct politique qui a permis à Jean Chrétien de naviguer à travers le champ de mines post-référendaire ou de trancher le débat sur l'Irak à la satisfaction éventuelle d'une vaste majorité de Canadiens, ou encore à Stephen Harper de réussir en réunifiant son parti là où Joe Clark — un chef qui a toujours eu le don de ne pas être à la bonne place au bon moment — avait échoué. Stéphane Dion était dénué d'instinct politique, et l'on n'a pas encore de preuve que son successeur soit mieux pourvu.
***
En attendant, l'admiration que voue sa garde rapprochée au chef libéral est un obstacle à l'exercice d'un essentiel sens critique à son endroit. À cet égard, un des spectacles troublants auxquels il m'ait été donné d'assister a été celui de membres de l'entourage de Michael Ignatieff émus jusqu'aux larmes par le discours (peu mémorable) qu'il a prononcé lors de la clôture du congrès libéral de Vancouver, le printemps dernier.
À l'inverse, l'image que se fait l'équipe libérale de Stephen Harper est dangereusement réductrice. Elle ne correspond ni à sa feuille de route, remarquable dans la mesure où il n'a jamais mené une seule campagne sans gagner du terrain, ni à la réalité de ce que sa gouvernance ne fait pas le genre de vagues qui mèneraient à un raz-de-marée électoral libéral. Le résultat de cette myopie est un discours décalé, qui ne touche que les convertis.
Entouré de conseillers qui surestiment ses qualités et qui sous-estiment celles de Stephen Harper, Michael Ignatieff est un cordonnier mal chaussé qui ne se rendra pas beaucoup plus loin sur la route du pouvoir s'il n'y voit pas rapidement. Et il ne lui suffira pas de retirer le petit caillou québécois qui s'est glissé dans son soulier pour retrouver son élan.
chebert@thestar.ca
Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.
John Turner a payé les pots cassés du rapatriement de la Constitution en 1984; il s'est retrouvé du mauvais côté du débat québécois sur le libre-échange canado-américain en 1988. Jean Chrétien était en porte-à-faux avec le mouvement nationaliste québécois du début à la fin de l'épisode de Meech et du référendum qui a suivi. Le scandale des commandites, dans le cas de Paul Martin, et son rôle de premier plan dans le débat sur la clarté référendaire, dans celui de Stéphane Dion, ont tiré le PLC vers le bas au Québec au cours des trois dernières élections fédérales.
On chercherait en vain dans la brève feuille de route politique de Michael Ignatieff un élément majeur qui expliquerait le désenchantement de l'électorat québécois à son égard. Mais on chercherait tout aussi en vain un élément central identifiable de sa vision.
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Dans les faits, le chef libéral n'a pas vraiment un problème québécois. Il a un problème de contenu. Cela explique pourquoi sa formation est en recul non seulement au Québec, mais également en Ontario et en Colombie-Britannique.
Ce n'est pas parce qu'un parti est dirigé par un intellectuel qu'il est automatiquement un parti d'idées. Depuis que Michael Ignatieff est devenu chef, le flou artistique a remplacé les idées neuves. Il y a dans cette vacuité une grande part de parti pris. Certains des conseillers du chef libéral sont convaincus que la voie du pouvoir ne passe pas par le renouvellement des politiques du parti. En cela, ils se trompent lourdement.
Stephen Harper n'aurait pas réalisé une percée au Québec en 2006 s'il n'avait pas avancé le concept du fédéralisme d'ouverture, incarné à l'époque par des promesses précises sur le front du déséquilibre fiscal et de la représentation du Québec à l'UNESCO. À l'inverse, l'automne dernier, c'est l'idée que se faisait le premier ministre de la politique culturelle et de la justice, plutôt que sa personnalité ombrageuse, qui a eu un effet repoussoir sur l'électorat québécois.
Dans le même ordre d'idées, les politiques de Jean Chrétien sur le financement populaire, le mariage entre conjoints de même sexe et sur la guerre en Irak avaient fini par avoir raison de bien des réserves québécoises au cours de son dernier mandat.
Il est d'autant plus risqué de parier sur la personnalité d'un chef pour l'emporter dans une campagne électorale que l'on peut très bien être un brillant intellectuel — ce qui est le cas de Michael Ignatieff — et ne pas avoir de dons pour le leadership politique. Ce qui distingue les bons leaders de ceux qui se sont trompés de carrière, c'est finalement l'instinct. Et cette qualité se raffine avec le temps.
C'est son instinct politique qui a permis à Jean Chrétien de naviguer à travers le champ de mines post-référendaire ou de trancher le débat sur l'Irak à la satisfaction éventuelle d'une vaste majorité de Canadiens, ou encore à Stephen Harper de réussir en réunifiant son parti là où Joe Clark — un chef qui a toujours eu le don de ne pas être à la bonne place au bon moment — avait échoué. Stéphane Dion était dénué d'instinct politique, et l'on n'a pas encore de preuve que son successeur soit mieux pourvu.
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En attendant, l'admiration que voue sa garde rapprochée au chef libéral est un obstacle à l'exercice d'un essentiel sens critique à son endroit. À cet égard, un des spectacles troublants auxquels il m'ait été donné d'assister a été celui de membres de l'entourage de Michael Ignatieff émus jusqu'aux larmes par le discours (peu mémorable) qu'il a prononcé lors de la clôture du congrès libéral de Vancouver, le printemps dernier.
À l'inverse, l'image que se fait l'équipe libérale de Stephen Harper est dangereusement réductrice. Elle ne correspond ni à sa feuille de route, remarquable dans la mesure où il n'a jamais mené une seule campagne sans gagner du terrain, ni à la réalité de ce que sa gouvernance ne fait pas le genre de vagues qui mèneraient à un raz-de-marée électoral libéral. Le résultat de cette myopie est un discours décalé, qui ne touche que les convertis.
Entouré de conseillers qui surestiment ses qualités et qui sous-estiment celles de Stephen Harper, Michael Ignatieff est un cordonnier mal chaussé qui ne se rendra pas beaucoup plus loin sur la route du pouvoir s'il n'y voit pas rapidement. Et il ne lui suffira pas de retirer le petit caillou québécois qui s'est glissé dans son soulier pour retrouver son élan.
chebert@thestar.ca
Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.
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