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Parler vrai

Gil Courtemanche   3 octobre 2009  Canada
On parle régulièrement dans les médias et le monde politique de débat public. La formule employée est généralement: « Il faudrait qu'on tienne un large débat public sur ce sujet. » On l'a fait récemment à propos du décrochage scolaire. Des dizaines de personnes se sont exprimées.

Des pédagogues, des politiciens, des habitués de chronique des lecteurs et des abonnés aux lignes téléphoniques des radios. Puis on a fait un sondage à propos de ce sujet dont on croit qu'il a fait l'objet d'un véritable débat. Les quelques dizaines de personnes commentent les résultats du sondage et nous disent ce que la population pense du décrochage scolaire, quelles sont ses causes et comment il faut y remédier. Soyons sérieux: même la mère du décrocheur ne sait pas pourquoi son fils a décroché, alors imaginons le promeneur devant la station de métro qui est l'endroit de tout le débat public. Qu'en sait-il, même s'il s'exprime pour ne pas peiner la jolie jeune fille qui tend son micro pour gagner son loyer? Il n'en sait rien.

Et si la jolie jeune fille poursuivait son inquisition et demandait ce que le jeune monsieur pense de l'Iran et de la menace nucléaire apparente, le jeune monsieur exprimerait une opinion pour ne pas avoir l'air ignorant. De tout cela, on conclut qu'il existe un débat public. Quelques lettres, quelques réactions politiciennes et quelques commentaires sur les chaînes d'information continue.

Aux États-Unis, le président Obama propose des changements profonds, à propos du système de santé, du système financier et de la conduite de la guerre en Afghanistan. En homme politique responsable et démocratique, il a choisi de provoquer un débat public, un débat de société. Il en paiera peut-être le prix, mais au sud de la frontière, on discute, on parle, on gueule, on s'insulte, on se confronte. Les citoyens sont dans la politique. Ils sont de moins en moins spectateurs et de plus en plus acteurs. Ils le sont parce que le président leur parle et se présente devant eux, ne prononçant pas des discours Kleenex, mais des discours qui défient les auditeurs.

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Revenons au décrochage scolaire. Le décrochage scolaire ressemble étrangement au décrochage citoyen, à ce phénomène de méfiance et de retrait à l'égard de la politique. On décroche de l'école parce que la connaissance n'est pas valorisée, parce qu'on ne parvient pas à concevoir un avenir, parce que les parents se désintéressent, parce qu'on se dit qu'un diplôme ne changera rien. On décroche de la politique et de la vie citoyenne un peu pour les mêmes raisons. La politique n'est pas valorisée, on a l'impression que rien ne changera, parce qu'on se sent impuissant, parce que les politiciens ne nous inspirent pas confiance. Je trouve ce décrochage désolant, mais je le comprends. Il est difficile d'être passionné par le « débat » public quand le premier ministre du Québec répète durant 30 jours de campagne électorale le même discours creux alors que nous vivions la pire crise économique de l'époque contemporaine.

Ce n'est pas que le public ne soit pas inquiet ou conscient de la complexité des enjeux, au contraire. On sent confusément que nous sommes à la croisée des chemins et que rien ne sera plus comme avant, mais le discours politique, au lieu de nous interpeller, de nous proposer des scénarios précis, des enjeux et des choix, de jouer un rôle pédagogique, lance des ballons d'essai, évoque des possibilités de petites réformes.

Parce que, ne nous trompons pas, nous sommes à un tournant, à une sorte de moment historique, et plusieurs problématiques se conjuguent qui vont exiger que nous changions presque toutes nos manières de faire, de gérer et de produire.

***

Le défi qui se profile est fascinant et aussi terrifiant: comment maintenir un État performant et des services de qualité dans un nouvel environnement économique qui se caractérise par un chômage structurel élevé, des ressources publiques traditionnelles en baisse et des exigences environnementales plus grandes. Comment réorienter des secteurs entiers de l'économie et revitaliser des régions entières? Toutes ces questions et bien d'autres se posent en même temps. Tarifications, gratuité, fiscalité, redistribution de la richesse, universalité, la nouvelle situation économique va exiger de nous que nous mettions tout sur la table de la remise en question fondamentale, franche et parfois brutale.

Devant de telles situations, les politiciens sont trop souvent tentés par la technique des petites pilules et des petits granules: minimiser les difficultés et réformer en douce pour ne pas braquer l'opinion. Cela peut se comprendre lorsque les réformes requises sont modestes et partielles. Or les défis qui s'annoncent — organisation de l'État, changement climatique, refonte de l'agriculture et de l'aménagement du territoire —, défis qui se présentent de manière conjuguée, tous en même temps, requièrent une large sensibilisation et une mobilisation de la population.

Il y a dans le travail politique un aspect pédagogique qu'on a oublié depuis très longtemps, un devoir de « parler vrai ». Quand on se dirige vers des choix déchirants et difficiles, vers des refontes importantes, il faut convier la population à une réflexion commune. Ce n'est pas seulement une question de respect, c'est aussi une manière de s'assurer que l'on fasse de véritables choix collectifs et mobilisateurs. C'est aussi un moyen de lutter contre le « décrochage citoyen ».
 
 
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  • Godefroy
    Abonné
    samedi 3 octobre 2009 00h47
    Avenir
    Ne vous inquiétez pas M. Courtemanche, vous êtes trop alarmiste, M. Charest a les 2 mains sur le volant.

  • Guy Archambault
    Abonné
    samedi 3 octobre 2009 05h37
    Fleur de rhétorique
    Lorsque une personnalité publique déclare qu'il est temps qu'il y ait un débat public sur un sujet, habituellement tout ce que cela veut dire c'est qu'elle aimerait bien que son opinion soit proclamée haut et fort et entendue par le plus grand nombre d'auditeurs ou de lecteurs possible C'est une fleur de rhétorique.

    Alors qu'est-ce qu'un vrai débat ?

    À mon avis, la plupart du temps, les vrais débats publics commencent lorsque un ensemble important d'experts sur un sujet avec des avis partagés ou contradictoires à son propos se réunissent et s'obligent à faire consensus sur les solutions à prendre pour régler le problème en cause.

    Les citoyens qui ont vécu la problématique de la nationalisation de l'électricité appelle cela " Un Lac-à-l'épaule ". Il a été suivi d'un débat public où les citoyens ont été appelés à trancher dans une élection en 1962.

    Le Lac Meech aurait pu être un " Lac-à-l'épaule " s'il avait été suivi par un référendum québécois.

    Un référendum sut la nationalisation de l'eau (étatisation de la ressource, de sa captation, de sa filtration, de sa distribution et de son recyclage) pourrait devenir un vrai débat public si on acceptait d'obliger un nombre d'experts dans le domaine (avec des opinions variées et contradictoires) à faire consensus entre eux sur le sujet.

    Un débat public qui n'est pas précédé par une analyse approfondie et publique par des experts et suivi par une prise de décision politique où le peuple approuve ou désapprouve n'est que jardin de fleurs de rhétorique pour beaux parleurs médiatiques en mal de gagner leur vie d'animateurs de radio ou de télévision, de chroniqueurs en mal de thème ou de politiciens en quête d'électeurs. Ça tient et tue le temps.

    Guy Archambault

  • Michel Simard
    Abonné
    samedi 3 octobre 2009 07h44
    La minorité d'électeurs votants a accepté d'être un tapis
    Comparer Jean Charest à Barack Obama, c'est oublier que Jean Charest n'a aucunement envie que la population citoyenne du Québec raccroche politiquement. Son parti, foncièremen antidémocratique, poursuit une oeuvre de destruction de la nation québécoise. Et le peu d'électeurs qui ont voté la dernière élection ont accepté de se faire prendre pour des valises et de se faire marcher dessus comme un vieux tapis. Comme un libéral-conservateur, Jean Charest va essayer de faire passer ces réformes en douce, sans que les citoyens s'en aperçoivent. C'est ainsi que cela fonctionne dans le plus meilleur pays du monde.

    Et s'imaginer que nos politiciens de pacotille sont capables de proposer des changements novateurs et stimulants devant les énormes défis qui nous attendent, c'est rêver en couleurs.

  • Stéphane Martineau
    Abonné
    samedi 3 octobre 2009 09h18
    Relire les sociologues et les philosphes du 19e siècle
    Weber, Durkheim, Tocqueville, Marx, Simmel, Tönnies, chacun à sa manière a vu venir, en quelque sorte, nombre de nos problèmes propres à la modernité, à la démocratie, au capitalisme. Les relire est stimulant non pas parce qu'ils apportent des solutions toutes faites mais parce qu'ils ont été témoins des grands bouleversements qui ont façonné l'Occident et qui déterminent encore notre monde actuel et qu'ils les ont pensés. Pour comprendre le présent, y voir un peu plus clair, il faut parfois prendre du recul. Mais, penser, voilà une activité devenue suspecte de nos jours à moins que ce ne soit que pour inventer un nouveau gadget qui se vendra bien sur le marché.

  • Michel Roy
    Abonné
    samedi 3 octobre 2009 10h43
    À lire et à faire lire
    Quel beau texte. Une belle réflexion à lire, à relire et à faire lire. Bravo.

  • Jean-François Cloutier
    Abonné
    samedi 3 octobre 2009 14h00
    À propos du décrochage citoyen
    Il est vrai que les enjeux sociétaux sont nombreux, variés et complexes et que la plupart des élus éprouvent de plus en plus de difficulté à chercher des solutions efficaces aux problèmes de l'heure en associant les citoyens. Et pour cause, il est en train de se développer un écart de plus en plus marqué entre les politiques et les programmes conçus et administrés par les pouvoirs publics et les besoins des citoyens, que ce soit ceux qui les touchent individuellement dans le quotidien que ceux qui les confrontent collectivement.

    On dirait même que l'obligation et l'urgence de faire les bons choix de gestion et de développement n'est en tête de liste dans les devoirs des élus. Il y a comme un dérapage de bonne gestion et de bonnes pratiques fédérales-provinciales-municipales qui s'est mis en place à la faveur d'un laxisme, d'une naïveté, voire d'un opportunisme n'est-il pas évident que la faiblesse du poids démographique malséeant et qui nous coûte la «peau des fesses».

    Les plus habiles se servent des moyens de communication à leur disposition pour nous convaincre de la sincérité de leurs actions à l'égard des nouvelles voies qu'ils ont choisies pour gérer chacun des chantiers qui leur apparaissent prioritaires. Or, on ne sent pas l'adhésion des citoyens à leurs nouvelles voies.

    L'éducation et l'information citoyenne, toutes essentielles soient ces clefs pour l'harmonie et le développement d'une société, ne sont pas non plus à l'ordre du jour.

    J'en suis rendu à penser que le décrochage citoyen témoigne du grand manque de confiance du citoyen envers les institutions et les pouvoirs qui gèrent les produits et les services publiques dont il bénéficie. L'écart devient si prononcé entre les politiques et les programmes conçus par les gouvernants de l'heure et les attentes et besoins du citoyen qu'il y a menace à la vitalité de notre démocratie et à l'intégrité de nos institutions.

    La réflexion peut paraître fumeuse, mais, pour peu qu'on soulève le couvercle de notre marmite sociale pour passer en revue les domaines qui exigent redressement et redéploiement, on découvre qu'on se trouve devant un chantier aussi grand que celui de la première «révolution tranquille».

    Ne serait-ce pas là le paliatif le plus efficace que nous pourrions prendre pour contrer et intgégrer cette grande dysfonction qui n'arrête plus de faire des petits: le décrochage citoyen.

    Qui, individuellement et collectivement, aura la témérité d'entreprendre une telle quête?

    Jean-François Cloutier
    Mentor d'affaires et bénévole
    Verdun

  • Raymonde Chouinard
    Abonnée
    samedi 3 octobre 2009 15h34
    Une minorité d'électeurs votants....(Michel Simard)
    Ceux qui n'ont pas voté lors des dernières élections provinciales sont les pkiss et les adékiss qui ne voulaient plus rien savoir de leur parti politique.

    C'est assez évident, non! Pourquoi chercher de "midi à quatorze heures" et en faire toute une polémique! L'évidence saute aux yeux.

  • Jean Desjardins
    Abonné
    dimanche 4 octobre 2009 15h48
    Une des meilleures réflexions...
    Le texte de monsieur Courtemanche est probablement un des meilleurs textes que j'ai lus récemment pour 'vraiment' poser le problème du décrochage citoyen et en dégager les impacts désastreux pour notre démocratie et l'avenir du Québec et des Québécois. Je pense que je vais faire laminer cette réflexion et la relire, à chaque fois qu'un de nos politiciens de pacotille jurera, la main sur le coeur, dire la vérité, rien que la vérité...

    Malheureusement, le Obama du Québec ne s'est toujours pas encore pointé sur la place publique. Espérons que ce dernier n'a pas ...décroché devant l'ampleur de l'effort requis pour sortir les Québécois de leur torpeur !

    Merci, monsieur Courtemanche, pour ces instants de lucidité et de pure vérité.

    Jean Desjardins
    Laval

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