Parler vrai
On parle régulièrement dans les médias et le monde politique de débat public. La formule employée est généralement: « Il faudrait qu'on tienne un large débat public sur ce sujet. » On l'a fait récemment à propos du décrochage scolaire. Des dizaines de personnes se sont exprimées.
Des pédagogues, des politiciens, des habitués de chronique des lecteurs et des abonnés aux lignes téléphoniques des radios. Puis on a fait un sondage à propos de ce sujet dont on croit qu'il a fait l'objet d'un véritable débat. Les quelques dizaines de personnes commentent les résultats du sondage et nous disent ce que la population pense du décrochage scolaire, quelles sont ses causes et comment il faut y remédier. Soyons sérieux: même la mère du décrocheur ne sait pas pourquoi son fils a décroché, alors imaginons le promeneur devant la station de métro qui est l'endroit de tout le débat public. Qu'en sait-il, même s'il s'exprime pour ne pas peiner la jolie jeune fille qui tend son micro pour gagner son loyer? Il n'en sait rien.
Et si la jolie jeune fille poursuivait son inquisition et demandait ce que le jeune monsieur pense de l'Iran et de la menace nucléaire apparente, le jeune monsieur exprimerait une opinion pour ne pas avoir l'air ignorant. De tout cela, on conclut qu'il existe un débat public. Quelques lettres, quelques réactions politiciennes et quelques commentaires sur les chaînes d'information continue.
Aux États-Unis, le président Obama propose des changements profonds, à propos du système de santé, du système financier et de la conduite de la guerre en Afghanistan. En homme politique responsable et démocratique, il a choisi de provoquer un débat public, un débat de société. Il en paiera peut-être le prix, mais au sud de la frontière, on discute, on parle, on gueule, on s'insulte, on se confronte. Les citoyens sont dans la politique. Ils sont de moins en moins spectateurs et de plus en plus acteurs. Ils le sont parce que le président leur parle et se présente devant eux, ne prononçant pas des discours Kleenex, mais des discours qui défient les auditeurs.
uuu
Revenons au décrochage scolaire. Le décrochage scolaire ressemble étrangement au décrochage citoyen, à ce phénomène de méfiance et de retrait à l'égard de la politique. On décroche de l'école parce que la connaissance n'est pas valorisée, parce qu'on ne parvient pas à concevoir un avenir, parce que les parents se désintéressent, parce qu'on se dit qu'un diplôme ne changera rien. On décroche de la politique et de la vie citoyenne un peu pour les mêmes raisons. La politique n'est pas valorisée, on a l'impression que rien ne changera, parce qu'on se sent impuissant, parce que les politiciens ne nous inspirent pas confiance. Je trouve ce décrochage désolant, mais je le comprends. Il est difficile d'être passionné par le « débat » public quand le premier ministre du Québec répète durant 30 jours de campagne électorale le même discours creux alors que nous vivions la pire crise économique de l'époque contemporaine.
Ce n'est pas que le public ne soit pas inquiet ou conscient de la complexité des enjeux, au contraire. On sent confusément que nous sommes à la croisée des chemins et que rien ne sera plus comme avant, mais le discours politique, au lieu de nous interpeller, de nous proposer des scénarios précis, des enjeux et des choix, de jouer un rôle pédagogique, lance des ballons d'essai, évoque des possibilités de petites réformes.
Parce que, ne nous trompons pas, nous sommes à un tournant, à une sorte de moment historique, et plusieurs problématiques se conjuguent qui vont exiger que nous changions presque toutes nos manières de faire, de gérer et de produire.
***
Le défi qui se profile est fascinant et aussi terrifiant: comment maintenir un État performant et des services de qualité dans un nouvel environnement économique qui se caractérise par un chômage structurel élevé, des ressources publiques traditionnelles en baisse et des exigences environnementales plus grandes. Comment réorienter des secteurs entiers de l'économie et revitaliser des régions entières? Toutes ces questions et bien d'autres se posent en même temps. Tarifications, gratuité, fiscalité, redistribution de la richesse, universalité, la nouvelle situation économique va exiger de nous que nous mettions tout sur la table de la remise en question fondamentale, franche et parfois brutale.
Devant de telles situations, les politiciens sont trop souvent tentés par la technique des petites pilules et des petits granules: minimiser les difficultés et réformer en douce pour ne pas braquer l'opinion. Cela peut se comprendre lorsque les réformes requises sont modestes et partielles. Or les défis qui s'annoncent — organisation de l'État, changement climatique, refonte de l'agriculture et de l'aménagement du territoire —, défis qui se présentent de manière conjuguée, tous en même temps, requièrent une large sensibilisation et une mobilisation de la population.
Il y a dans le travail politique un aspect pédagogique qu'on a oublié depuis très longtemps, un devoir de « parler vrai ». Quand on se dirige vers des choix déchirants et difficiles, vers des refontes importantes, il faut convier la population à une réflexion commune. Ce n'est pas seulement une question de respect, c'est aussi une manière de s'assurer que l'on fasse de véritables choix collectifs et mobilisateurs. C'est aussi un moyen de lutter contre le « décrochage citoyen ».
Des pédagogues, des politiciens, des habitués de chronique des lecteurs et des abonnés aux lignes téléphoniques des radios. Puis on a fait un sondage à propos de ce sujet dont on croit qu'il a fait l'objet d'un véritable débat. Les quelques dizaines de personnes commentent les résultats du sondage et nous disent ce que la population pense du décrochage scolaire, quelles sont ses causes et comment il faut y remédier. Soyons sérieux: même la mère du décrocheur ne sait pas pourquoi son fils a décroché, alors imaginons le promeneur devant la station de métro qui est l'endroit de tout le débat public. Qu'en sait-il, même s'il s'exprime pour ne pas peiner la jolie jeune fille qui tend son micro pour gagner son loyer? Il n'en sait rien.
Et si la jolie jeune fille poursuivait son inquisition et demandait ce que le jeune monsieur pense de l'Iran et de la menace nucléaire apparente, le jeune monsieur exprimerait une opinion pour ne pas avoir l'air ignorant. De tout cela, on conclut qu'il existe un débat public. Quelques lettres, quelques réactions politiciennes et quelques commentaires sur les chaînes d'information continue.
Aux États-Unis, le président Obama propose des changements profonds, à propos du système de santé, du système financier et de la conduite de la guerre en Afghanistan. En homme politique responsable et démocratique, il a choisi de provoquer un débat public, un débat de société. Il en paiera peut-être le prix, mais au sud de la frontière, on discute, on parle, on gueule, on s'insulte, on se confronte. Les citoyens sont dans la politique. Ils sont de moins en moins spectateurs et de plus en plus acteurs. Ils le sont parce que le président leur parle et se présente devant eux, ne prononçant pas des discours Kleenex, mais des discours qui défient les auditeurs.
uuu
Revenons au décrochage scolaire. Le décrochage scolaire ressemble étrangement au décrochage citoyen, à ce phénomène de méfiance et de retrait à l'égard de la politique. On décroche de l'école parce que la connaissance n'est pas valorisée, parce qu'on ne parvient pas à concevoir un avenir, parce que les parents se désintéressent, parce qu'on se dit qu'un diplôme ne changera rien. On décroche de la politique et de la vie citoyenne un peu pour les mêmes raisons. La politique n'est pas valorisée, on a l'impression que rien ne changera, parce qu'on se sent impuissant, parce que les politiciens ne nous inspirent pas confiance. Je trouve ce décrochage désolant, mais je le comprends. Il est difficile d'être passionné par le « débat » public quand le premier ministre du Québec répète durant 30 jours de campagne électorale le même discours creux alors que nous vivions la pire crise économique de l'époque contemporaine.
Ce n'est pas que le public ne soit pas inquiet ou conscient de la complexité des enjeux, au contraire. On sent confusément que nous sommes à la croisée des chemins et que rien ne sera plus comme avant, mais le discours politique, au lieu de nous interpeller, de nous proposer des scénarios précis, des enjeux et des choix, de jouer un rôle pédagogique, lance des ballons d'essai, évoque des possibilités de petites réformes.
Parce que, ne nous trompons pas, nous sommes à un tournant, à une sorte de moment historique, et plusieurs problématiques se conjuguent qui vont exiger que nous changions presque toutes nos manières de faire, de gérer et de produire.
***
Le défi qui se profile est fascinant et aussi terrifiant: comment maintenir un État performant et des services de qualité dans un nouvel environnement économique qui se caractérise par un chômage structurel élevé, des ressources publiques traditionnelles en baisse et des exigences environnementales plus grandes. Comment réorienter des secteurs entiers de l'économie et revitaliser des régions entières? Toutes ces questions et bien d'autres se posent en même temps. Tarifications, gratuité, fiscalité, redistribution de la richesse, universalité, la nouvelle situation économique va exiger de nous que nous mettions tout sur la table de la remise en question fondamentale, franche et parfois brutale.
Devant de telles situations, les politiciens sont trop souvent tentés par la technique des petites pilules et des petits granules: minimiser les difficultés et réformer en douce pour ne pas braquer l'opinion. Cela peut se comprendre lorsque les réformes requises sont modestes et partielles. Or les défis qui s'annoncent — organisation de l'État, changement climatique, refonte de l'agriculture et de l'aménagement du territoire —, défis qui se présentent de manière conjuguée, tous en même temps, requièrent une large sensibilisation et une mobilisation de la population.
Il y a dans le travail politique un aspect pédagogique qu'on a oublié depuis très longtemps, un devoir de « parler vrai ». Quand on se dirige vers des choix déchirants et difficiles, vers des refontes importantes, il faut convier la population à une réflexion commune. Ce n'est pas seulement une question de respect, c'est aussi une manière de s'assurer que l'on fasse de véritables choix collectifs et mobilisateurs. C'est aussi un moyen de lutter contre le « décrochage citoyen ».
Haut de la page

