Ottawa ampute l'aide aux musiques spécialisées
Le jazz, le classique, le folk et les musiques du monde laissés en plan par un changement d'orientation
James Moore
Ottawa — Plusieurs musiciens et producteurs de musiques spécialisées — jazz, classique, folk, musiques du monde — sont inquiets: Patrimoine canadien a supprimé cet été deux importants fonds voués à la création et la diffusion de ces musiques dites «non populaires».
Passée inaperçue jusqu'ici, la décision d'Ottawa a été annoncée cet été et enrobée dans une bonne nouvelle. Le 31 juillet, Patrimoine canadien confirmait en effet le renouvellement du Fonds de la musique du Canada (FMC), dont le budget a été augmenté pour atteindre 27,6 millions par année.
Le ministère indiquait du même souffle que le nombre de volets financés par le FMC passerait de sept à cinq et que les fonds économisés seraient réorientés vers le développement des marchés numériques (900 000 $) et le développement des marchés internationaux (500 000 $), gérés par Musicaction et son pendant anglophone Factor. Des choix qui s'expliquent notamment par les profondes mutations que vit l'industrie musicale mondiale, dont le commerce s'oriente de plus en plus vers l'Internet.
Mais cette nouvelle priorité du ministère a fait deux victimes collatérales. Dans la foulée, les programmes de Subvention à l'enregistrement sonore de musique spécialisée et de l'Aide à la distribution de musique spécialisée ont été abolis.
Créés à la fin des années 1980 et gérés par le Conseil des arts du Canada, ceux-ci disposaient d'une enveloppe de 1,35 million, soit 10 % du total des subventions fédérales versées à l'industrie de la musique canadienne par Patrimoine canadien.
Selon des statistiques du Conseil des arts du Canada, 101 artistes canadiens ont profité de ces deux programmes d'aide en 2007, dont une trentaine d'artistes et de maisons de disque québécois.
Ils ont notamment permis à des artistes comme le réputé saxophoniste de jazz Yannick Rieu et à des formations comme Le Nouvel Ensemble Moderne (NEM), le groupe de musique traditionnelle Le Vent du Nord et Montréal Tango d'obtenir une aide pointue pour faciliter l'enregistrement de leurs disques et soutenir la distribution de leurs oeuvres musicales.
Des maisons de disque comme Effendi Records (joueur majeur du jazz au Québec), Diffusion I Media et la Société pour la promotion de la relève musicale de l'espace francophone ont notamment touché en 2007 des dizaines de milliers de dollars en subventions par le truchement de ces programmes particulièrement prisés par les groupes et artistes indépendants.
Les subventions coupées contribuaient à payer les frais d'enregistrement des albums, les frais de production et certains frais de promotion (notamment la location de postes d'écoute chez les disquaires). Officiellement, les fonds visaient «à favoriser la production d'une grande variété» de musiques qui ne sont pas conçues pour «un marché de masse et dont le contenu met l'accent sur la créativité [...] plutôt que sur les exigences de l'industrie de l'enregistrement sonore courante».
Ce n'est pas la première fois que Patrimoine canadien semble délaisser les productions artistiques plus marginales: le texte de présentation du nouveau Fonds des médias du Canada (télévision) parle ainsi de l'importance d'investir «en fonction de ce que veulent les Canadiens». Cet été, l'Association des producteurs de films et de télévision du Québec avait fait part de son inquiétude de voir abandonner le soutien à des oeuvres moins populaires.
Péril
«C'est une décision qui met carrément en péril la création de plusieurs musiques qui n'ont pas leur place dans les grands programmes d'aide», juge Alain Bédard, patron d'Effendi. Furieux de la décision de Patrimoine canadien, M. Bédard participera le 28 septembre à une réunion spéciale du Conseil québécois de la musique où on tentera d'organiser la riposte.
Déjà, une pétition qui circule sur Internet a recueilli près de 3500 signatures en 48 heures, surtout au Canada anglais. On précise dans le texte adressé au ministre James Moore que le programme de subvention à l'enregistrement était l'un des plus populaires du volet musical du Conseil des arts. Selon les signataires, la musique spécialisée est «aussi importante pour la culture musicale que les programmes de recherche le sont pour la médecine».
À Patrimoine canadien, on explique avoir pris cette décision pour «rehausser la visibilité des artistes canadiens sur les plateformes numériques et sur la scène internationale». Il s'agit selon le ministère d'une décision répondant à une demande du milieu musical. «L'élimination [des fonds] n'entraînera pas de diminution des investissements publics dans la musique canadienne», indique-t-on.
«Le problème, explique Alain Bédard, c'est qu'on délaisse un secteur très important qui ne peut survivre sans aide. Là, on transfère tout l'argent vers un secteur qui est certainement important [le développement des marchés numériques], mais qui n'aidera pas un artiste de jazz à enregistrer un disque. C'est comme si on avait un programme de fabrication de biscuits qui était redirigé vers la transformation du chocolat: ça n'a rien à voir.»
Le Parti vert du Canada a été le premier à réagir hier. La candidate désignée dans Mille-Îles, Marie Martine Bédard, demande ce qu'il «restera pour les artistes indépendants qui doivent d'abord enregistrer pour se faire connaître».
Mais d'autres sont moins pessimistes. Mario Labbé, président d'Analekta, la plus importante maison de production de musique classique au Canada, estime au contraire que le rapatriement des fonds vers Musicaction est logique. «On a déjà assez peu d'argent pour l'industrie, il était incohérent que le Conseil des arts continue de disposer de cette enveloppe à part», a-t-il fait valoir.
***
Avec la collaboration de Frédérique Doyon
Passée inaperçue jusqu'ici, la décision d'Ottawa a été annoncée cet été et enrobée dans une bonne nouvelle. Le 31 juillet, Patrimoine canadien confirmait en effet le renouvellement du Fonds de la musique du Canada (FMC), dont le budget a été augmenté pour atteindre 27,6 millions par année.
Le ministère indiquait du même souffle que le nombre de volets financés par le FMC passerait de sept à cinq et que les fonds économisés seraient réorientés vers le développement des marchés numériques (900 000 $) et le développement des marchés internationaux (500 000 $), gérés par Musicaction et son pendant anglophone Factor. Des choix qui s'expliquent notamment par les profondes mutations que vit l'industrie musicale mondiale, dont le commerce s'oriente de plus en plus vers l'Internet.
Mais cette nouvelle priorité du ministère a fait deux victimes collatérales. Dans la foulée, les programmes de Subvention à l'enregistrement sonore de musique spécialisée et de l'Aide à la distribution de musique spécialisée ont été abolis.
Créés à la fin des années 1980 et gérés par le Conseil des arts du Canada, ceux-ci disposaient d'une enveloppe de 1,35 million, soit 10 % du total des subventions fédérales versées à l'industrie de la musique canadienne par Patrimoine canadien.
Selon des statistiques du Conseil des arts du Canada, 101 artistes canadiens ont profité de ces deux programmes d'aide en 2007, dont une trentaine d'artistes et de maisons de disque québécois.
Ils ont notamment permis à des artistes comme le réputé saxophoniste de jazz Yannick Rieu et à des formations comme Le Nouvel Ensemble Moderne (NEM), le groupe de musique traditionnelle Le Vent du Nord et Montréal Tango d'obtenir une aide pointue pour faciliter l'enregistrement de leurs disques et soutenir la distribution de leurs oeuvres musicales.
Des maisons de disque comme Effendi Records (joueur majeur du jazz au Québec), Diffusion I Media et la Société pour la promotion de la relève musicale de l'espace francophone ont notamment touché en 2007 des dizaines de milliers de dollars en subventions par le truchement de ces programmes particulièrement prisés par les groupes et artistes indépendants.
Les subventions coupées contribuaient à payer les frais d'enregistrement des albums, les frais de production et certains frais de promotion (notamment la location de postes d'écoute chez les disquaires). Officiellement, les fonds visaient «à favoriser la production d'une grande variété» de musiques qui ne sont pas conçues pour «un marché de masse et dont le contenu met l'accent sur la créativité [...] plutôt que sur les exigences de l'industrie de l'enregistrement sonore courante».
Ce n'est pas la première fois que Patrimoine canadien semble délaisser les productions artistiques plus marginales: le texte de présentation du nouveau Fonds des médias du Canada (télévision) parle ainsi de l'importance d'investir «en fonction de ce que veulent les Canadiens». Cet été, l'Association des producteurs de films et de télévision du Québec avait fait part de son inquiétude de voir abandonner le soutien à des oeuvres moins populaires.
Péril
«C'est une décision qui met carrément en péril la création de plusieurs musiques qui n'ont pas leur place dans les grands programmes d'aide», juge Alain Bédard, patron d'Effendi. Furieux de la décision de Patrimoine canadien, M. Bédard participera le 28 septembre à une réunion spéciale du Conseil québécois de la musique où on tentera d'organiser la riposte.
Déjà, une pétition qui circule sur Internet a recueilli près de 3500 signatures en 48 heures, surtout au Canada anglais. On précise dans le texte adressé au ministre James Moore que le programme de subvention à l'enregistrement était l'un des plus populaires du volet musical du Conseil des arts. Selon les signataires, la musique spécialisée est «aussi importante pour la culture musicale que les programmes de recherche le sont pour la médecine».
À Patrimoine canadien, on explique avoir pris cette décision pour «rehausser la visibilité des artistes canadiens sur les plateformes numériques et sur la scène internationale». Il s'agit selon le ministère d'une décision répondant à une demande du milieu musical. «L'élimination [des fonds] n'entraînera pas de diminution des investissements publics dans la musique canadienne», indique-t-on.
«Le problème, explique Alain Bédard, c'est qu'on délaisse un secteur très important qui ne peut survivre sans aide. Là, on transfère tout l'argent vers un secteur qui est certainement important [le développement des marchés numériques], mais qui n'aidera pas un artiste de jazz à enregistrer un disque. C'est comme si on avait un programme de fabrication de biscuits qui était redirigé vers la transformation du chocolat: ça n'a rien à voir.»
Le Parti vert du Canada a été le premier à réagir hier. La candidate désignée dans Mille-Îles, Marie Martine Bédard, demande ce qu'il «restera pour les artistes indépendants qui doivent d'abord enregistrer pour se faire connaître».
Mais d'autres sont moins pessimistes. Mario Labbé, président d'Analekta, la plus importante maison de production de musique classique au Canada, estime au contraire que le rapatriement des fonds vers Musicaction est logique. «On a déjà assez peu d'argent pour l'industrie, il était incohérent que le Conseil des arts continue de disposer de cette enveloppe à part», a-t-il fait valoir.
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Avec la collaboration de Frédérique Doyon
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