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Le Nunavut veut davantage qu'une armée

Les manoeuvres militaires attirent l'attention sur la région, mais les Inuits réclament aussi des investissements en éducation et dans le logement

20 août 2009  Canada
Le premier ministre Stephen Harper et le ministre de la Défense Peter McKay ont participé hier à l’opération militaire Nanook.
Photo : Agence Reuters
Le premier ministre Stephen Harper et le ministre de la Défense Peter McKay ont participé hier à l’opération militaire Nanook.
Iqaluit — L'intérêt que porte le gouvernement de Stephen Harper au Grand Nord prend souvent des accents militaires. S'il s'en trouve quelques-uns dans la capitale du Nunavut pour déplorer ce déséquilibre, plusieurs ici estiment que l'approche conservatrice a au moins l'avantage d'attirer l'attention du reste du pays. Ils espèrent maintenant que le Canada prendra la vraie mesure des défis que leur immense région doit surmonter.

Stephen Harper a poursuivi sa visite de cinq jours dans le Grand Nord hier en participant à l'opération Nanook des Forces canadiennes. Il s'est rendu à bord de la frégate NCSM Toronto stationnée dans la baie Frobisher pour ensuite plonger sous les eaux glaciales à bord du sous-marin Corner Brook après avoir fait référence aux menaces russes. L'approche militaire et le discours frondeur sont-ils ce qu'il faut à l'Arctique pour améliorer son sort? Oui et non, répondent les gens du Nunavut.

Kirt Ejesiak se montre extrêmement critique envers le gouvernement conservateur. Normal, diront certains: il s'est porté candidat pour le Parti libéral en 2008. N'empêche que l'homme, très impliqué dans sa communauté, notamment dans un projet d'université du Nord, estime qu'Ottawa passe à côté de l'essentiel. «Le Nunavut a besoin d'investissements en éducation et dans le logement. Les besoins militaires du Nunavut sont minimaux.» Ironie du sort, alors que Harper partait à la rencontre des militaires hier matin, la vieille centrale électrique d'Iqaluit s'est arrêtée, privant la ville entière d'électricité pendant deux heures. Partout, les parents ont dû partir du travail pour aller cueillir les petits à la garderie, qui fermait par mesure de sécurité...

Glenn Williams, un conseiller municipal d'Iqaluit, raille le projet de construction d'un port en haute mer à Nanisivik. «C'est opportuniste. Il y avait déjà un port, ils ne l'ont que remis en état. Il est passé du rouge et bleu au gris armée, c'est tout.» Il fait remarquer qu'il n'y a pas de centres de désintoxication au Nunavut: les alcooliques et toxicomanes doivent migrer vers le sud pour obtenir de l'aide. Résultat? Ils le font rarement... Mais M. Williams ne voit pas tout en noir pour autant. «Si ça prend le militaire pour obtenir de l'attention, alors soit! Je le vois comme une occasion d'intéresser le reste du pays à notre cas.» Un peu plus loin, Brant Twerdin, propriétaire du café Brew and Grind et accessoirement mari de la mairesse d'Iqaluit, est content qu'on parle de son coin de pays. «Il y a cinq ans, dit-il, personne ne parlait de nous!»

Jim Little, le conseiller municipal «vert» d'Iqaluit, croit que le Canada doit rattraper le temps perdu. «Les Russes ont la capacité de venir par ici à n'importe quel moment de l'année. Le Canada n'est pas capable de faire cela. Nous avons besoin de moyens pour essayer au moins de les suivre. Nous sommes pour l'instant à la merci de la bonne volonté des autres.» Il ajoute que l'appartenance des terres nordiques, dossier qui obsède tant le premier ministre, «n'est une préoccupation pour personne ici». Il faudrait être naïf, explique-t-il, pour croire que les richesses qui s'y cachent peut-être se traduiraient «par de la richesse instantanée pour les Inuits».

Danemark, un ami

L'Accord sur les revendications territoriales du Nunavut, et le 1,14 milliard de dollars qui l'accompagnait, ont permis la création du territoire en 1999, mais les autorités inuites estiment que la dévolution des pouvoirs ne va pas encore assez loin. Elles voudraient pouvoir, un peu à l'image de l'Alberta, gérer les revenus découlant des ressources à découvrir.

«Notre gouvernement tente de donner des leviers de pouvoir à la communauté et à ses membres pour que ceux-ci prennent leurs décisions eux-mêmes et fassent face à leur situation sociale», explique la première ministre du Nunavut, Eva Aariak. «Nous avons notre négociateur, le Nunavut Tunngavik inc. [qui gère le 1,14 milliard de dollars] a le sien aussi, nous attendons après le gouvernement du Canada pour qu'il désigne ses négociateurs afin d'aller de l'avant avec les négociations sur la dévolution de pouvoir. Ainsi, nous pourrons aller de l'avant avec le développement économique.»

Pour la première ministre, la souveraineté «est très importante. Nous sommes ici depuis des millénaires». Elle n'aime pas les prétentions territoriales de la Russie et du Danemark. «Bien sûr que ça m'agace! Nous sommes d'ici, nous avons grandi ici, et nous ne connaissons pas d'autre terre que celle sur laquelle nous marchons en ce moment.»

Kirt Ejesiak, lui, n'aime pas l'idée de dresser des barrières le Nunavut et le Groenland danois, aussi peuplé d'Inuits. «Considérer les Russes et les Danois comme une menace est purement une attrape médiatique. Si le Canada comprenait les liens serrés qui nous unissent aux Inuits du Groenland — famille, amis proches —, il comprendrait alors à quel point il est absurde de dépenser de telles sommes d'argent pour les tenir loin. [...] Nous, les Inuits, nous identifions davantage aux Inuits du Groenland qu'aux autres Canadiens...»

Université du Nord

Pour Sandra Inutiq, la priorité du Nord devrait plutôt être l'éducation des jeunes Inuits, d'où son idée de construire une université à Iqaluit. «La balance du pouvoir pourrait pencher en faveur des non-Inuits, dit-elle. Nous ne sommes pas seulement en danger de devenir une minorité, mais de nous appauvrir encore davantage. Déjà que la disparité de revenus entre les Inuits et les autres est la plus élevée de tout le pays: 39 000 $.»

Mme Inutiq et son groupe n'attendent après personne pour aller de l'avant. «Il faut que ce soit un projet qui émane de la communauté, sans quoi il sera encore perçu comme venant de l'extérieur, avec le choc des cultures qui vient avec.» Pour l'instant, son groupe planifie une rencontre d'Inuits diplômés pour tracer les contours des éventuels programmes, combinant le savoir occidental et le savoir traditionnel. On songe par exemple à un programme traitant de souveraineté et des enjeux politiques entourant la faune (phoques, ours polaires). «Ça prendrait sûrement la forme d'un programme de science politique.» «Cela n'arrivera pas demain matin. Si ça doit prendre 10 ou 20 ans, et bien tant pis! Mais c'est sûr que ce serait mieux si ça en prenait seulement cinq.»

Ed de Vries, lui, a toutes les raisons de ne pas aimer Stephen Harper. Il s'est porté candidat pour le Parti marijuana en 2006 et a obtenu 7,88 % des voix. Vendredi, trois jours avant l'arrivée du premier ministre à Iqaluit, la GRC a effectué une perquisition à son domicile et l'a amené au poste de police. Tout son stock de marijuana «thérapeutique» a été saisi. L'homme, qui a fondé l'église dite des «croyants de la meilleure plante du Nunavut», distribue l'herbe à ceux qui se disent malades, sur présentation d'un billet médical. Il assure ne vendre à personne d'autre, mais il n'a pas pour autant la permission des autorités. «J'ai la permission de Dieu! Je n'ai besoin de la permission de personne, crie-t-il. Ils ont voulu faire le ménage avant l'arrivée de Harper!» Il dit ne pas croire en la sincérité du premier ministre lorsqu'il défend le Nord. Mais même lui, avec tout son fiel, est incapable de critiquer la politique nordique des conservateurs. «Les Russes sont 50 ans en avance sur nous autres! Il faut se réveiller!»
 
 
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