Touristes désenchantés
Les Mexicains s’entassent devant l’ambassade du Canada à Mexico dans le but d’obtenir un visa.
Mexico — Visa le noir, tua le blanc! Si les 2000 Mexicains qui assiégeaient l'ambassade du Canada depuis 4 h du matin, avant-hier, connaissaient la chanson, ils n'auraient même pas envie de la turluter. Le désenchantement de ces touristes qui plaçaient le Canada au troisième rang de leurs destinations favorites est total. Comment le pays de la hoja de maple (de la feuille d'érable), de l'ordre, de la mode et de la joie de vivre peut-il tout à coup imposer un visa — même plus contraignant que le visa américain — un 13 juillet, au moment même des départs en vacances?
Le chaos règne dans la rue Schiller, qui coupe les Champs-Élysées jusqu'à l'ambassade du Canada. L'ambassade, que l'on qualifiait déjà de forteresse à sa construction en 1982, est depuis peu entourée de deux longues et inviolables clôtures de métal noir. «Il n'y a même pas de toilettes», soupire une dame, dans une ville où l'on peut louer aisément ce genre de service extérieur.
«Ce sont des racistes», ajoute son voisin qui s'indigne qu'un fonctionnaire ait demandé aux Mexicains de se serrer contre la clôture pour laisser passer Américains, Allemands, Français, et autres Européens dispensés de visa. De temps en temps, un fonctionnaire sort à côté de la guérite des policiers-gardiens, pour crier un nom dans un porte-voix. L'heureuse élue, une dame venue de Guadalajara, à sept heures d'autobus de là, croit avoir enfin terminé son calvaire. Erreur: il manque un document à son dossier.
Un couple accompagné d'une tante et d'une nièce adolescente sont venus de Celaya, à quatre heures de la capitale, bien connue des Québécois qui y font des affaires. La nièce voulait célébrer au Canada ses 15 ans, anniversaire important dans la vie des adolescentes mexicaines, et la famille a voulu récompenser cette première de classe. Ces voyageurs devaient rentrer le soir à Celaya pour prendre l'avion le lendemain pour Toronto.
«Il faut comprendre que nos services aux réfugiés sont débordés de demandes non fondées», déclare à une radio locale l'ambassadeur du Canada Guillermo Rishchynski, tentant d'expliquer la décision annoncée lundi dernier par Ottawa d'exiger dorénavant des visas aux voyageurs en provenance du Mexique et de la République tchèque. «Il y a eu jusqu'à 9000 demandeurs d'asile l'an dernier; un quart venaient du Mexique! Dix pour cent des demandeurs d'asile sont accueillis; 90 pour cent des demandes ne sont pas justifiées.»
On apprend du sous-ministre des Affaires étrangères mexicain que ces aspirants réfugiés politiques invoquent au premier chef la discrimination sexuelle dans leur pays — au point que l'hebdomadaire Milenio vient de publier un long reportage sur «le Canada, paradis des homosexuels». Deuxième motif évoqué pour demander refuge au Canada: la violence intrafamiliale.
Mais pourquoi imposer un visa en plein mois de juillet, alors que les voyageurs ont acheté leurs billets depuis plusieurs semaines, sinon des mois, plutôt qu'avant ou après les vacances? La ministre mexicaine des Affaires étrangères est encore plus embarrassée. Ses bureaux répondent qu'elle est en voyage. Question lancinante dans la file d'attente: si son ministère tente depuis trois mois d'empêcher le Canada d'appliquer sa menace de visa, pourquoi ne pas en avoir prévenu l'opinion publique?
Les Mexicains admettent l'idée que des milliers de compatriotes peuvent avoir abusé d'une réglementation canadienne laxiste. L'article du Milenio a créé un choc! Mais pourquoi imposer des mesures si contraignantes en pleine haute saison? Sans prévenir les voyageurs, agences de voyages et autres? Qui remboursera ces touristes floués dans leur bonne foi et leur envie de voir les chutes du Niagara ou d'envoyer un fils faire un mois d'immersion en français à Montréal?
Les Mexicains adorent le Canada, leur destination favorite après les États-Unis et l'Espagne. Si 1,3 million de Canadiens visitent annuellement le Mexique, les voyageurs mexicains au Canada ne sont pas en reste: plus de 250 000 ont été dûment répertoriés. Envoyer des enfants étudier le français à Montréal ou l'anglais à Toronto, Vancouver ou Halifax tient d'une vieille tradition. Les patrons de Bimbo — la plus importante boulangerie en Amérique latine — ont étudié le français dans un célèbre collège de Montréal.
Si vous entrez dans un grand magasin de Montréal pendant les vacances d'été ou la période des fêtes de Noël, vous aurez peut-être l'occasion de vous étonner devant un Mexicain achetant des montagnes de vêtements. Les Mexicains sont plutôt discrets, flambeurs, pas râleurs et généreux sur les pourboires. D'où la colère des hôteliers, guides et restaurateurs canadiens qui attendaient ces oiseaux du soleil malgré la crise frappant leur pays plus durement que le Canada et les États-Unis.
Le touriste mexicain se rendant au Canada devra maintenant débourser autour de 100 $ par personne pour obtenir le visa de simple visiteur ou d'étudiant. Le Canada délivrera aussi des visas à usages multiples pour une durée de 5 ans.
Vrai que le Mexique lui-même a le bras long et le sceau pesant pour délivrer et renouveler les fameux permis de séjour FM 3, casse-tête des Canadiens voulant faire des affaires au Mexique. Les fonctionnaires mexicains ne se sont jamais préoccupés de soulager les journalistes étrangers d'une paperasserie complexe et insidieuse.
Qu'est-ce qui empêche le Mexique, en représailles, d'annuler le sommet trilatéral prévu à Guadalajara les 9 et 10 août? L'ancien ministre des Affaires étrangères Jorge Castañeda a soulevé l'idée. Il n'en est pas question pour l'instant. Le Mexique a fait savoir, hier, qu'il avait décidé d'imposer des visas aux responsables gouvernementaux et aux diplomates canadiens. Mais il ne veut appliquer aucune mesure de rétorsion qui puisse indisposer les 1,3 million de touristes ou «snowbirds» venant du Canada. Et provoquer la colère des hôteliers et restaurateurs mexicains déjà préoccupés par les retombées sur le tourisme de la grippe H1N1 et de la guerre sanglante des narcos.
***
Collaboratrice du Devoir
Le chaos règne dans la rue Schiller, qui coupe les Champs-Élysées jusqu'à l'ambassade du Canada. L'ambassade, que l'on qualifiait déjà de forteresse à sa construction en 1982, est depuis peu entourée de deux longues et inviolables clôtures de métal noir. «Il n'y a même pas de toilettes», soupire une dame, dans une ville où l'on peut louer aisément ce genre de service extérieur.
«Ce sont des racistes», ajoute son voisin qui s'indigne qu'un fonctionnaire ait demandé aux Mexicains de se serrer contre la clôture pour laisser passer Américains, Allemands, Français, et autres Européens dispensés de visa. De temps en temps, un fonctionnaire sort à côté de la guérite des policiers-gardiens, pour crier un nom dans un porte-voix. L'heureuse élue, une dame venue de Guadalajara, à sept heures d'autobus de là, croit avoir enfin terminé son calvaire. Erreur: il manque un document à son dossier.
Un couple accompagné d'une tante et d'une nièce adolescente sont venus de Celaya, à quatre heures de la capitale, bien connue des Québécois qui y font des affaires. La nièce voulait célébrer au Canada ses 15 ans, anniversaire important dans la vie des adolescentes mexicaines, et la famille a voulu récompenser cette première de classe. Ces voyageurs devaient rentrer le soir à Celaya pour prendre l'avion le lendemain pour Toronto.
«Il faut comprendre que nos services aux réfugiés sont débordés de demandes non fondées», déclare à une radio locale l'ambassadeur du Canada Guillermo Rishchynski, tentant d'expliquer la décision annoncée lundi dernier par Ottawa d'exiger dorénavant des visas aux voyageurs en provenance du Mexique et de la République tchèque. «Il y a eu jusqu'à 9000 demandeurs d'asile l'an dernier; un quart venaient du Mexique! Dix pour cent des demandeurs d'asile sont accueillis; 90 pour cent des demandes ne sont pas justifiées.»
On apprend du sous-ministre des Affaires étrangères mexicain que ces aspirants réfugiés politiques invoquent au premier chef la discrimination sexuelle dans leur pays — au point que l'hebdomadaire Milenio vient de publier un long reportage sur «le Canada, paradis des homosexuels». Deuxième motif évoqué pour demander refuge au Canada: la violence intrafamiliale.
Mais pourquoi imposer un visa en plein mois de juillet, alors que les voyageurs ont acheté leurs billets depuis plusieurs semaines, sinon des mois, plutôt qu'avant ou après les vacances? La ministre mexicaine des Affaires étrangères est encore plus embarrassée. Ses bureaux répondent qu'elle est en voyage. Question lancinante dans la file d'attente: si son ministère tente depuis trois mois d'empêcher le Canada d'appliquer sa menace de visa, pourquoi ne pas en avoir prévenu l'opinion publique?
Les Mexicains admettent l'idée que des milliers de compatriotes peuvent avoir abusé d'une réglementation canadienne laxiste. L'article du Milenio a créé un choc! Mais pourquoi imposer des mesures si contraignantes en pleine haute saison? Sans prévenir les voyageurs, agences de voyages et autres? Qui remboursera ces touristes floués dans leur bonne foi et leur envie de voir les chutes du Niagara ou d'envoyer un fils faire un mois d'immersion en français à Montréal?
Les Mexicains adorent le Canada, leur destination favorite après les États-Unis et l'Espagne. Si 1,3 million de Canadiens visitent annuellement le Mexique, les voyageurs mexicains au Canada ne sont pas en reste: plus de 250 000 ont été dûment répertoriés. Envoyer des enfants étudier le français à Montréal ou l'anglais à Toronto, Vancouver ou Halifax tient d'une vieille tradition. Les patrons de Bimbo — la plus importante boulangerie en Amérique latine — ont étudié le français dans un célèbre collège de Montréal.
Si vous entrez dans un grand magasin de Montréal pendant les vacances d'été ou la période des fêtes de Noël, vous aurez peut-être l'occasion de vous étonner devant un Mexicain achetant des montagnes de vêtements. Les Mexicains sont plutôt discrets, flambeurs, pas râleurs et généreux sur les pourboires. D'où la colère des hôteliers, guides et restaurateurs canadiens qui attendaient ces oiseaux du soleil malgré la crise frappant leur pays plus durement que le Canada et les États-Unis.
Le touriste mexicain se rendant au Canada devra maintenant débourser autour de 100 $ par personne pour obtenir le visa de simple visiteur ou d'étudiant. Le Canada délivrera aussi des visas à usages multiples pour une durée de 5 ans.
Vrai que le Mexique lui-même a le bras long et le sceau pesant pour délivrer et renouveler les fameux permis de séjour FM 3, casse-tête des Canadiens voulant faire des affaires au Mexique. Les fonctionnaires mexicains ne se sont jamais préoccupés de soulager les journalistes étrangers d'une paperasserie complexe et insidieuse.
Qu'est-ce qui empêche le Mexique, en représailles, d'annuler le sommet trilatéral prévu à Guadalajara les 9 et 10 août? L'ancien ministre des Affaires étrangères Jorge Castañeda a soulevé l'idée. Il n'en est pas question pour l'instant. Le Mexique a fait savoir, hier, qu'il avait décidé d'imposer des visas aux responsables gouvernementaux et aux diplomates canadiens. Mais il ne veut appliquer aucune mesure de rétorsion qui puisse indisposer les 1,3 million de touristes ou «snowbirds» venant du Canada. Et provoquer la colère des hôteliers et restaurateurs mexicains déjà préoccupés par les retombées sur le tourisme de la grippe H1N1 et de la guerre sanglante des narcos.
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Collaboratrice du Devoir
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