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Une stratégie risquée

Manon Cornellier   17 juin 2009  Canada
Le chef libéral Michael Ignatieff ne veut pas d'élection, mais il a pris le risque lundi d'assortir de conditions son appui au gouvernement. Ses «questions», comme il dit, n'avaient rien de bien contraignant. Générales à souhait, elles laissaient au premier ministre Stephen Harper une confortable marge de manoeuvre.

Le but n'était pas tant de coincer le premier ministre que de montrer que lui, Michael Ignatieff, était différent de son prédécesseur Stéphane Dion, que lui savait faire preuve d'un brin d'autorité face à son adversaire. Il semble avoir calculé qu'en lançant la balle dans le camp de Stephen Harper, il mettrait en évidence l'intransigeance du chef conservateur ou encore obtiendrait un quelconque compromis dont les libéraux pourraient prendre le crédit.

La tactique n'était pas bête, mais le calcul est risqué. C'était sans compter Stephen Harper. Bien qu'on ait vu les limites de ses talents de stratège l'automne dernier, l'homme a prouvé maintes fois qu'il est futé et sait exploiter la faiblesse de ses adversaires. Il a bien vu que le chef libéral ne voulait tellement pas d'une élection qu'il a passé sous silence sa demande des dernières semaines d'établir un seuil d'admissibilité uniforme de 360 heures pour avoir accès à l'assurance-emploi. Il s'est même dit prêt à siéger plus longtemps pour laisser au gouvernement le temps de répondre à ses questions. En fait, tout l'exposé de M. Ignatieff, lundi matin, était truffé de portes de sortie pour le premier ministre.

Stephen Harper a pris la plus petite, forçant Michael Ignatieff à ouvrir un peu plus toutes les autres. D'entrevue en entrevue, le chef libéral a passé la journée de lundi à afficher un peu plus son pragmatisme et sa flexibilité, à baisser la barre et à chercher les indices de progrès. On ne peut lui reprocher de prôner la coopération, la conciliation et le compromis. Ceci devrait être la norme lorsque le gouvernement est minoritaire. Le Parlement ne peut fonctionner autrement et c'est tout à l'honneur de M. Ignatieff de vouloir essayer. Ce n'est toutefois pas la tasse de thé de Stephen Harper, et le fait qu'il n'ait pas rencontré le chef de l'opposition officielle entre le budget de janvier et leur tête-à-tête d'hier le démontre.

**

On ne peut reprocher non plus à Michael Ignatieff de vouloir éviter une élection. En provoquer une à ce moment-ci relèverait de l'irresponsabilité et il le sait. Pourquoi alors ce cinéma? Simplement pour éviter les attaques néo-démocrates? Pour faire porter par d'autres le blâme d'une élection estivale? Les questions posées par M. Ignatieff sur les infrastructures, le déficit, les isotopes médicaux et l'assurance-emploi n'ont rien de déraisonnable. Au contraire, elles s'imposent. Mais l'absence de réponses immédiates ne pourrait justifier de déclencher des élections vendredi.

Lundi soir, on était en droit de se dire qu'il aurait peut-être mieux valu pour le chef libéral de dire sans détour qu'il laisserait les conservateurs gouverner quelques mois de plus et d'expliquer pourquoi, entre autres qu'il serait contraire à l'intérêt public d'agir autrement. En se mettant au-dessus de la mêlée, il aurait paru plus solide qu'en tentant de se faire à la fois dur et conciliant pour ensuite reculer à petits pas.

Au bout du compte, cependant, Michael Ignatieff pourrait y trouver son profit. Reconnu pour ses instincts farouchement partisans, Stephen Harper a cédé bien des centimètres en rencontrant le chef libéral hier et non cet été, comme il l'avait d'abord offert, et de l'avoir fait deux fois plutôt qu'une. À croire qu'il a compris que claquer la porte ne ferait que renforcer l'image de matamore qui lui colle à la peau, et ce, sans même une seule publicité négative libérale.

Et il ne faut pas oublier qu'il revient au gouvernement de garder la confiance du Parlement, ce qui est plus facile quand prévaut la coopération. La refuser sans appel aurait pu donner le beau rôle à M. Ignatieff, élection ou pas. Par contre, accepter sa main tendue, même du bout des doigts, revient d'une certaine manière à lui donner raison.

Pour triste mémoire

En mars dernier, un juge de la Cour fédérale déclarait illégal le refus du gouvernement Harper de demander la clémence pour Ronald Smith, un Canadien condamné à mort pour deux meurtres commis au Montana. Au début de juin, un comité des Nations unies demandait au Canada de renouer avec sa politique traditionnelle d'opposition systématique à la peine de mort et d'abandonner l'approche du cas par cas adoptée par les conservateurs. Interrogé sur le sujet lundi, aux Communes, le ministre des Affaires étrangères, Lawrence Cannon, a eu l'ahurissante réponse qui suit: «Dans le cas de M. Smith [...], le gouvernement sera assujetti à la décision des tribunaux, mais dans tous les autres cas, et je vais être très clair, la clémence n'est pas une obligation. LA CLÉMENCE DOIT NÉCESSAIREMENT SE MÉRITER.» (Je souligne.) Depuis quand un Canadien doit-il mériter le droit de rester en vie? L'opposition à la peine de mort est affaire de principe fondamental et non de politique à géométrie variable. Jamais les Canadiens n'ont, en portant les conservateurs au pouvoir, donné au gouvernement le pouvoir de décider qui méritait d'avoir la vie sauve ou d'être mis à mort. L'idée même est odieuse. C'est pourtant celle exprimée par le ministre.

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mcornellier@ledevoir.com






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