vendredi 25 mai 2012 Dernière mise à jour 01h06
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Un trou dans les nuages

Le seul centre d'injection supervisée de drogues au Canada survivra-t-il à la morale conservatrice?

Manon Cornellier   6 juin 2009  Canada
Une toxicomane en cure de désintoxication au centre Insite, à Vancouver.
Photo : La Presse canadienne (photo)
Une toxicomane en cure de désintoxication au centre Insite, à Vancouver.
Le gouvernement Harper n'a jamais affiché une grande sympathie pour les toxicomanes, surtout lorsqu'il est question de permettre l'injection supervisée de drogues. Il tente présentement de faire fermer le seul site d'injection supervisée au Canada, celui d'InSite, à Vancouver. Visite d'un projet honni, qui est toutefois susceptible de ne pas rester isolé.

Vancouver — Il n'y a pas dix pâtés de maisons qui séparent la chic boutique Escada située rue Hastings, à Vancouver, des locaux du site d'injection supervisée InSite, situé dans la même rue. Parcouru à pied, ce court trajet se transforme en voyage accéléré vers la misère. En moins de 15 minutes, on passe des vitrines rutilantes aux façades placardées et empreintes d'une persistante odeur d'urine.

Bienvenue dans le Downtown Eastside, l'un des quartiers les plus paumés en Amérique du Nord, un petit kilomètre carré où se côtoient junkies, prostituées, itinérants et personnes souffrant de troubles mentaux. C'est là que se trouve InSite, un centre où les usagers de drogues intraveineuses peuvent se piquer sous la supervision de deux infirmières et de deux employés, recevoir des soins en cas de surdose, mais aussi obtenir de l'aide pour accéder aux services sociaux, traitements et programmes de désintoxication. Aucune drogue n'est offerte sur place.

La tâche est lourde. Au début du mois de mai, comme chaque mois, InSite se préparait pour quelques dures journées. Le quartier héberge la plus forte concentration d'héroïnomanes au Canada. Quand les chèques d'aide sociale entrent, la consommation explose et InSite le sait.

«Au début du mois, il se fait entre 1000 et 1200 injections par jour ici, ce qui est très exigeant pour le personnel», raconte Ross Maynard, coordonnateur d'InSite. En temps normal, il se fait quotidiennement entre 700 et 800 injections.

InSite est plus qu'un site d'injection supervisée. C'est un maillon d'une démarche qui vise à réduire les méfaits des drogues illégales en venant en aide aux usagers. Pour y parvenir, il faut les rejoindre. InSite sert de porte d'entrée pour la clientèle la plus lourde. «Nous sommes leur dernier arrêt», rappelle Ross Maynard.

Une multitude d'études soulignent les bénéfices d'InSite et de 70 sites similaires ailleurs dans le monde. Les toxicomanes qui les fréquentent acceptent plus volontiers des soins médicaux, se montrent plus disposés à suivre des traitements. La transmission de maladies est réduite, tout comme le nombre des seringues souillées qui sont abandonnées dans les lieux publics. Facteur plus important encore, plusieurs vies sont épargnées par une intervention rapide en cas de surdose, ce qui diminue d'autant les coûts de santé qui en découlent. À InSite, on a vécu environ 1000 surdoses depuis l'ouverture. Seulement 6 % ont exigé un transfert vers un hôpital et aucune personne n'en est morte, souligne M. Maynard.

Une chaîne

Le site est ouvert tous les jours de l'année, de 10h à 4h le matin. À l'étage, une douzaine de chambres servent à la désintoxication et, juste au-dessus, 18 autres accueillent ceux qui ont traversé cette première étape et attendent leur admission dans un service de réhabilitation. «Nous avons ouvert ces deux étages — Onsite 2 et 3 — en même temps qu'InSite, en 2003, afin d'assurer la continuité des soins», explique M. Maynard.

En 2006, une clinique s'ajoute. «Durant la première année d'activité, nous avons constaté que les usagers souffrant d'infections sérieuses qu'on dirigeait à l'hôpital n'y restaient pas. Ils quittaient avant la fin de leur traitement d'antibiotiques parce qu'ils avaient besoin de leur dose. Mais cela entraînait la multiplication d'infections de plus en plus résistantes et dévastatrices», note Ross Maynard.

À la clinique, qui occupe un étage d'un autre édifice fraîchement rénové avec l'aide financière de la province et du fédéral, ces toxicomanes sont maintenant accueillis après un bref passage à l'hôpital. Ils sont soignés, logés et nourris, mais peuvent entrer et sortir, ce qu'ils font généralement pour consommer leur dose.

Vanessa, qui y travaille, constate que la stabilité offerte amène la plupart d'entre eux à diminuer de beaucoup leur consommation, à accepter de passer des tests et même de se faire soigner pour l'hépatite C ou le VIH. «Souvent, ils n'ont jamais connu la sécurité et le respect qu'ils retrouvent ici, et le changement a un effet bénéfique sur leur état», dit-elle. L'équipe va d'ailleurs toujours tenter de leur trouver un logis où ils pourront s'installer à leur sortie.

La crise qui fait bouger

InSite est parrainé par la Vancouver Coastal Health Authority (VCHA), qui en a confié la gestion à un organisme communautaire bien implanté dans le quartier, le Portland Hotel Service Community Services (PHS). Cette organisation gère aussi plusieurs maisons de chambres supervisées. C'est durant les années 1990 que VCHA s'est ralliée au projet de site d'injection supervisée que concoctaient PHS et d'autres groupes.

Il faut dire que la situation ne cessait de s'aggraver. Au début des années 1990, c'est en effet l'explosion du nombre de morts par surdose. D'une quarantaine par année, elles passent à 360 en moins de dix ans. On assiste aussi à une montée en flèche du taux d'infection au VIH parmi les toxicomanes. Les organismes communautaires, qui font déjà un travail de rue, l'échange de seringues et la distribution de condoms, sont sur le qui-vive. Commence alors à germer le projet de site d'injection supervisée.

Les autorités sanitaires, elles aussi inquiètes, déclarent qu'il s'agit d'une crise de santé publique, ce qui permet de rallier les autorités policières et la province. Mais il reste à surmonter la résistance d'Ottawa. Pour que les junkies acceptent de venir au site d'injection, il ne faut pas qu'ils craignent d'être cueillis à la porte avec leur drogue en poche. L'exemption nécessaire à la Loi sur les drogues, demandée par VCHA, arrive finalement... en 2003.

InSite a fonctionné pendant cinq ans grâce à cette exemption offerte par Ottawa. Celle-ci est arrivée à échéance en juin 2008 et le gouvernement Harper n'entendait pas la renouveler. PHS s'est adressé aux tribunaux et la Cour supérieure de la Colombie-Britannique a conclu qu'InSite était un service de santé auquel les toxicomanes avaient droit en vertu de la Charte.

Le juge Ian Pitfield a alors statué que les dispositions de la Loi sur les drogues concernant la possession et le trafic niaient aux usagers l'accès à un service de santé et étaient donc contraires au droit «à la vie, à la liberté et à la sécurité» protégé par la Charte et, par ricochet, inconstitutionnelles. Le juge a aussi présenté le sort d'Insite comme un enjeu de santé publique, en faisant ainsi une responsabilité provinciale.

Sans ce jugement, InSite aurait fermé ses portes en juin l'an dernier. Il survit en attendant une nouvelle décision des tribunaux. Ottawa, qui avait une année pour changer la loi, a préféré porter le jugement en appel. Lors de l'audition de la cause à la fin d'avril, une batterie d'avocats ont défilé devant les trois juges de la Cour d'appel de la Colombie-Britannique. Tous, sauf ceux du fédéral, y défendaient InSite, les droits à la santé et à la sécurité des toxicomanes, ainsi que les pouvoirs de la province en matière de santé. Le jugement est attendu d'ici l'automne.

Ottawa a financé des recherches sur InSite, mais n'a jamais contribué à son fonctionnement, dont le coût annuel atteint environ 2,5 millions. Ce dernier est entièrement épongé par le gouvernement de la Colombie-Britannique.

***

Collaboratrice du Devoir
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012