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Qui gouvernera?

Manon Cornellier   5 juin 2002  Canada
Comment sera-t-on gouverné au cours des huit prochains mois? La question se pose après le départ de Paul Martin du cabinet et la détermination du premier ministre de se soumettre et de gagner le vote de révision de leadership que son parti tiendra en février.

Plus qu'une mesure de la popularité de Jean Chrétien, ce vote sera l'aboutissement d'une guerre de tranchées sans merci entre le camp Martin et le reste du parti. C'est que Jean Chrétien n'a pas seulement ordonné à ses aspirants successeurs de stopper leur campagne s'ils voulaient rester ministres. Il leur a aussi fait comprendre, jeudi, qu'il voulait que leur machine se mette à son service pour lui assurer, en février prochain, un triomphe que les sondages lui refusent.


Freiner complètement une organisation est très difficile, a reconnu une source très bien placée, mais ce n'est pas ce mot d'ordre qui a été envoyé. «On ne cesse pas complètement de s'organiser; nous mettons plutôt la machine au neutre et changeons de priorité. La priorité maintenant est, au nom du premier ministre, d'aider à s'organiser pour la révision du leadership.» C'est, a dit cette source, ce que M. Chrétien a souhaité jeudi dernier.


Il a aussi demandé à tous les ministres de lui assurer 500 votes favorables par comté, ainsi que l'élection de délégations majoritairement pro-Chrétien pour le congrès de février 2003.


Leur loyauté devra donc se traduire en muscles. Et ça, il savait que Paul Martin ne pouvait lui fournir sans se trahir lui-même. Le défi était donc lancé. Mais le pari est dangereux car cela oblige tous les collègues de l'ancien ministre des Finances à se mobiliser contre lui, ce qui ne sera pas facile pour plusieurs d'entre eux.


Ceux qui espèrent succéder à Jean Chrétien,mais savent n'avoir aucune chance contre Paul Martin ont par contre tout intérêt à obéir et à prolonger le règne du premier ministre. On peut toutefois prédire sans se tromper qu'ils sèmeront ainsi les germes de la division et des rancoeurs futures.


Jean Chrétien l'a encore répété hier. Il prévaudra. Il est donc à prévoir que cette bataille monopolisera son attention au cours des prochains mois, exigera la participation des ministres et accaparera les députés.


Qu'adviendra-t-il de la direction du pays? Elle souffre déjà depuis des mois de cette campagne larvée au leadership. Les décisions traînent et le programme législatif est d'une maigreur désarçonnante. Encore hier, huit projets de loi figuraient au menu des Communes. Et de ces huit projets, seulement trois peuvent être débattus aux Communes pour l'instant, les cinq autres étant à l'étude en comité. C'est au point où l'ancien leader parlementaire Ralph Goodale invitait les comités, il y a deux semaines, à accélérer le pas pour retourner les projets de loi aux Communes et donner quelque chose à ruminer aux députés.


M. Chrétien insistait hier pour dire que le gouvernement pouvait maintenant se concentrer sur sa tâche première, gouverner. (Comme si c'était la présence de M. Martin qui l'en empêchait.) Le Greffier du Conseil privé a demandé récemment aux sous-ministres de vider leurs cartons afin d'aider le gouvernement à se donner un plan de travail bien garni pour l'automne.


Les députés qui sont restés à l'écart de la course ne sont pas rassurés. On craint la distraction et surtout le climat malsain qui règne et risque de s'aggraver dans les rangs gouvernementaux. «Si le congrès était en septembre, ce serait moins grave. On n'aurait que quelques mois difficiles à traverser. Mais là, avec ce vote en février, ça veut dire toute une session parlementaire à vivre dans cette atmosphère!», a confié un député.


Le caucus est quand même perturbé. Plusieurs députés ont accumulé des frustrations depuis 1993 et ne craignent plus d'exprimer leur dissidence. D'autres, plus opportunistes, préparent le terrain pour le marchandage à venir, confiait avec dégoût une députée. Ils veulent qu'on les récompense pour leur appui.


Quel gâchis! Et le premier ministre est largement à blâmer. La campagne pour lui succéder dure depuis des années et s'est longtemps déroulée de façon très discrète. Tout a changé avec le retour de Brian Tobin à Ottawa en novembre 2000 et la décision du premier ministre de lui faire comprendre qu'il comptait quitter en 2003, un signal qu'il a donné à plusieurs personnes.


Brian Tobin l'a pris au mot et s'est organisé en faisant beaucoup de bruit. Les autres ministres intéressés ont craint de perdre du terrain. Ils s'y sont mis aussi et la situation est rapidement devenue hors de contrôle, paralysant le cabinet, déchirant le caucus. Mais le pire pour Jean Chrétien, c'est qu'aucun de ses poulains n'arrivait, comme il l'espérait, à menacer l'avance de Paul Martin, un homme envers qui il ne peut cacher sa hargne maladive.


Le premier ministre a donc changé d'avis et décidé de rester jusqu'en 2004. Mais des machines politiques engagées à toute vitesse dans la collecte de fonds et le recrutement de membres, ça ne s'arrête pas sur un dix cents. Jean Chrétien le sait et, en fin renard, il a plutôt trouvé moyen d'en tirer partie pour arriver à ses fins.


Il a mis la table pour un duel irrévocable, de ceux qu'il aime livrer et pour lesquels il excelle, un duel qui signera la fin de la carrière d'un des deux hommes.
 
 
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