Louise Arbour invite à prendre leçon du cas Arar
24 avril 2009
Canada
Étiqueter les gens «donne un très bon prétexte pour ne pas les écouter», dit Louise Arbour.
Ottawa — L'ancienne haute-commissaire des Nations unies aux droits de la personne, la Canadienne Louise Arbour, estime que le gouvernement fédéral a l'obligation de rapatrier au pays Omar Khadr et Abousfian Abdelrazik, tous les deux pris à l'étranger. Selon elle, en s'inclinant constamment devant les «obstacles procéduraux» au lieu de faire preuve de courage, le Canada viole le droit de ses deux citoyens de rentrer chez eux.
«Dans les cas de MM. Abdelrazik et Khadr, je pense que le gouvernement canadien n'est pas à la mesure de ses obligations envers des citoyens canadiens qui sont à l'étranger dans des circonstances où leur droit de rentrer au pays, à mon avis, n'est pas respecté», a déclaré Mme Arbour en entrevue exclusive avec Le Devoir hier.
Abousfian Abdelrazik est ce Canadien coincé à l'ambassade de Khartoum, au Soudan, parce que ses papiers de voyage ont expiré et que le Canada ne veut pas lui en émettre d'autres sous prétexte qu'il est inscrit sur une liste internationale de terroristes. Quant à Omar Khadr, emprisonné à Guantánamo, un jugement de la Cour fédérale a d'ailleurs enjoint Ottawa hier à exiger son rapatriement.
Louise Arbour rappelle le cas de Maher Arar et félicite le Canada d'avoir eu le courage, que très peu d'autres pays ont eu, de tenir une enquête publique pour comprendre ce qui lui était arrivé. Mais elle aimerait que cette enquête serve aussi à éviter les erreurs futures.
«C'est vrai que ce n'est pas facile de revenir sur les erreurs du passé, mais c'est plus facile de faire cela que de ne pas faire d'erreur dans l'avenir. Alors, c'est bien beau quelques années plus tard de dire: "Ah! C'est dommage, on n'aurait pas dû faire cela, on a commis des erreurs", mais c'est beaucoup plus important de se demander demain matin ce qu'on va faire pour essayer de ne pas faire la même chose.»
Selon elle, il ne faut pas «se laisser perdre par les obstacles procéduraux. De temps en temps, il faut que les gouvernements aient le courage de lancer une action qui est juste, équitable, appropriée, même si c'est difficile et même s'ils doivent agir avec des partenaires internationaux qui n'ont pas nécessairement le même désir de coopération».
Quand elle entend les arguments d'Ottawa dans le dossier Abdelrazik, par exemple qu'il ne peut rentrer au pays parce que du Soudan au Canada, il se trouverait à traverser l'espace aérien de pays qui ne le veulent pas chez eux, Louise Arbour en vient à douter de la bonne foi d'Ottawa. «Ça devient franchement risible de voir cette montée de boucliers chaque fois qu'il y a une possibilité d'agir.»
Mme Arbour, qui prendra en juillet la présidence de l'organisme International Crisis Group, était de passage à Ottawa hier dans le cadre de sa participation au gala de l'École supérieure d'affaires publiques et internationales de l'Université d'Ottawa en tant que conférencière.
Le maccarthysme moderne
Selon Louise Arbour, ces cas illustrent les dérives de la lutte contre le terrorisme. «C'est sûr, je suis convaincue qu'avec un regard historique, un peu de distance, on va s'apercevoir qu'il y a eu des dérapages qui sont liés à la lutte contre le terrorisme, qui a causé des aveuglements assez sérieux dans les méthodes de travail des gouvernements.»
Les conséquences se voient ailleurs. Par exemple, la diaspora tamoule du Canada a manifesté bruyamment pendant deux semaines à Ottawa. Pourtant, aucun député ni ministre n'a osé venir leur parler. La cause? Certains brandissaient des drapeaux des Tigres de libération de l'Eelam tamoul, une organisation cataloguée terroriste par les conservateurs en 2006.
«Ce qu'on voit [...] c'est une infiltration ou une confusion — je ne porte pas de jugement — entre les groupes qui ont une méthodologie terroriste et les autres qui ont des aspirations politiques tout à fait légitimes et qui seraient prêts à les articuler dans un environnement non violent si on leur donnait un peu d'espace pour le faire.»
Selon Mme Arbour, la population palestinienne vit le même dilemme. «On se demande s'ils sont Fatah ou Hamas; et s'ils sont Hamas, alors on dit d'eux qu'ils sont terroristes. C'est très facile et c'est tentant de caractériser des gens qui ont des positions politiques, de les associer à des combattants et de les traiter comme des ennemis alors qu'ils ne portent pas les armes. Cette confusion empoisonne le discours politique.» De manière générale, pense-t-elle, cette façon d'étiqueter les gens «donne un très bon prétexte pour ne pas les écouter».
Nul n'est prophète...
Louise Arbour a goûté à la médecine à l'été 2006 lorsque, à titre de haute-commissaire, elle a laissé entendre qu'Israël avait commis des crimes de guerre lors de son pilonnage du Liban. Elle a vertement été critiquée.
La dame est forte. Louise Arbour, qui a été procureure en chef du Tribunal pénal pour l'ex-Yougoslavie, a siégé à la Cour suprême du Canada avant d'atterrir au prestigieux poste des Nations unies, en a vu d'autres. Elle dit être ressortie de l'épisode avec une plus grande sympathie pour les politiciens qui sont l'objet de caricatures et d'attaques personnelles régulières.
Elle ne fait pas de cas du fait que le Canada n'a pas souligné sa contribution à l'ONU lorsqu'elle a quitté son poste de haute-commissaire en 2008. À la Chambre des communes, on a même entendu un ministre crier, loin des micros, qu'elle avait été une «honte» pour le Canada.
«On n'a pas le droit d'exiger de nos gouvernements qu'ils nous aiment!» lance-t-elle, mi-amusée. Elle raconte que lorsqu'elle a annoncé son départ à Genève, au Conseil des droits de la personne, tous les pays membres l'ont saluée. Tous, sauf le sien. «Le gouvernement du Canada n'a rien dit. Ça a été très remarqué, comme une espèce de faute protocolaire. [...] Ce n'était pas très chic.»
Un répit
Mme Arbour s'est donnée un an avant d'accepter de nouvelles fonctions. C'est qu'entre ses diverses affectations internationales, elle n'avait jamais pris le temps de souffler un peu. La dernière année lui a permis de se reposer. Cet été, à 62 ans, elle prendra la présidence de l'International Crisis Group (ICG), une ONG versée dans les droits de la personne et considérée comme un incontournable. Avec des observateurs seniors partout sur la planète, le groupe collige des informations, concocte des analyses respectées et surtout, fait des recommandations sur ce qui devrait être fait immédiatement pour améliorer la situation.
«C'est un environnement où il faut inévitablement faire des compromis entre ce qui est désirable et ce qui est réalisable, explique-t-elle. Ça ne sert à rien, quand on regarde le Moyen-Orient ou le Darfour, de dire qu'il devrait y avoir la paix et la justice. Tout le monde est d'accord. La question, c'est: "Qu'est-ce que les gouvernements devraient faire demain matin?"»
Louise Arbour prendra la parole devant les militants du Parti libéral du Canada, lors de leur congrès le week-end prochain à Vancouver. Des rumeurs persistantes l'ont envoyée dans l'équipe électorale du PLC. «Est-ce que devenir un acteur de la politique canadienne m'intéresse? La réponse est non», dit-elle. Elle parlera aux libéraux parce qu'elle aime s'adresser «à des gens qui regardent l'avenir avec un certain enthousiasme, mais ce n'est pas un indice de mon intérêt à joindre les rangs d'un mouvement politique national».
«Dans les cas de MM. Abdelrazik et Khadr, je pense que le gouvernement canadien n'est pas à la mesure de ses obligations envers des citoyens canadiens qui sont à l'étranger dans des circonstances où leur droit de rentrer au pays, à mon avis, n'est pas respecté», a déclaré Mme Arbour en entrevue exclusive avec Le Devoir hier.
Abousfian Abdelrazik est ce Canadien coincé à l'ambassade de Khartoum, au Soudan, parce que ses papiers de voyage ont expiré et que le Canada ne veut pas lui en émettre d'autres sous prétexte qu'il est inscrit sur une liste internationale de terroristes. Quant à Omar Khadr, emprisonné à Guantánamo, un jugement de la Cour fédérale a d'ailleurs enjoint Ottawa hier à exiger son rapatriement.
Louise Arbour rappelle le cas de Maher Arar et félicite le Canada d'avoir eu le courage, que très peu d'autres pays ont eu, de tenir une enquête publique pour comprendre ce qui lui était arrivé. Mais elle aimerait que cette enquête serve aussi à éviter les erreurs futures.
«C'est vrai que ce n'est pas facile de revenir sur les erreurs du passé, mais c'est plus facile de faire cela que de ne pas faire d'erreur dans l'avenir. Alors, c'est bien beau quelques années plus tard de dire: "Ah! C'est dommage, on n'aurait pas dû faire cela, on a commis des erreurs", mais c'est beaucoup plus important de se demander demain matin ce qu'on va faire pour essayer de ne pas faire la même chose.»
Selon elle, il ne faut pas «se laisser perdre par les obstacles procéduraux. De temps en temps, il faut que les gouvernements aient le courage de lancer une action qui est juste, équitable, appropriée, même si c'est difficile et même s'ils doivent agir avec des partenaires internationaux qui n'ont pas nécessairement le même désir de coopération».
Quand elle entend les arguments d'Ottawa dans le dossier Abdelrazik, par exemple qu'il ne peut rentrer au pays parce que du Soudan au Canada, il se trouverait à traverser l'espace aérien de pays qui ne le veulent pas chez eux, Louise Arbour en vient à douter de la bonne foi d'Ottawa. «Ça devient franchement risible de voir cette montée de boucliers chaque fois qu'il y a une possibilité d'agir.»
Mme Arbour, qui prendra en juillet la présidence de l'organisme International Crisis Group, était de passage à Ottawa hier dans le cadre de sa participation au gala de l'École supérieure d'affaires publiques et internationales de l'Université d'Ottawa en tant que conférencière.
Le maccarthysme moderne
Selon Louise Arbour, ces cas illustrent les dérives de la lutte contre le terrorisme. «C'est sûr, je suis convaincue qu'avec un regard historique, un peu de distance, on va s'apercevoir qu'il y a eu des dérapages qui sont liés à la lutte contre le terrorisme, qui a causé des aveuglements assez sérieux dans les méthodes de travail des gouvernements.»
Les conséquences se voient ailleurs. Par exemple, la diaspora tamoule du Canada a manifesté bruyamment pendant deux semaines à Ottawa. Pourtant, aucun député ni ministre n'a osé venir leur parler. La cause? Certains brandissaient des drapeaux des Tigres de libération de l'Eelam tamoul, une organisation cataloguée terroriste par les conservateurs en 2006.
«Ce qu'on voit [...] c'est une infiltration ou une confusion — je ne porte pas de jugement — entre les groupes qui ont une méthodologie terroriste et les autres qui ont des aspirations politiques tout à fait légitimes et qui seraient prêts à les articuler dans un environnement non violent si on leur donnait un peu d'espace pour le faire.»
Selon Mme Arbour, la population palestinienne vit le même dilemme. «On se demande s'ils sont Fatah ou Hamas; et s'ils sont Hamas, alors on dit d'eux qu'ils sont terroristes. C'est très facile et c'est tentant de caractériser des gens qui ont des positions politiques, de les associer à des combattants et de les traiter comme des ennemis alors qu'ils ne portent pas les armes. Cette confusion empoisonne le discours politique.» De manière générale, pense-t-elle, cette façon d'étiqueter les gens «donne un très bon prétexte pour ne pas les écouter».
Nul n'est prophète...
Louise Arbour a goûté à la médecine à l'été 2006 lorsque, à titre de haute-commissaire, elle a laissé entendre qu'Israël avait commis des crimes de guerre lors de son pilonnage du Liban. Elle a vertement été critiquée.
La dame est forte. Louise Arbour, qui a été procureure en chef du Tribunal pénal pour l'ex-Yougoslavie, a siégé à la Cour suprême du Canada avant d'atterrir au prestigieux poste des Nations unies, en a vu d'autres. Elle dit être ressortie de l'épisode avec une plus grande sympathie pour les politiciens qui sont l'objet de caricatures et d'attaques personnelles régulières.
Elle ne fait pas de cas du fait que le Canada n'a pas souligné sa contribution à l'ONU lorsqu'elle a quitté son poste de haute-commissaire en 2008. À la Chambre des communes, on a même entendu un ministre crier, loin des micros, qu'elle avait été une «honte» pour le Canada.
«On n'a pas le droit d'exiger de nos gouvernements qu'ils nous aiment!» lance-t-elle, mi-amusée. Elle raconte que lorsqu'elle a annoncé son départ à Genève, au Conseil des droits de la personne, tous les pays membres l'ont saluée. Tous, sauf le sien. «Le gouvernement du Canada n'a rien dit. Ça a été très remarqué, comme une espèce de faute protocolaire. [...] Ce n'était pas très chic.»
Un répit
Mme Arbour s'est donnée un an avant d'accepter de nouvelles fonctions. C'est qu'entre ses diverses affectations internationales, elle n'avait jamais pris le temps de souffler un peu. La dernière année lui a permis de se reposer. Cet été, à 62 ans, elle prendra la présidence de l'International Crisis Group (ICG), une ONG versée dans les droits de la personne et considérée comme un incontournable. Avec des observateurs seniors partout sur la planète, le groupe collige des informations, concocte des analyses respectées et surtout, fait des recommandations sur ce qui devrait être fait immédiatement pour améliorer la situation.
«C'est un environnement où il faut inévitablement faire des compromis entre ce qui est désirable et ce qui est réalisable, explique-t-elle. Ça ne sert à rien, quand on regarde le Moyen-Orient ou le Darfour, de dire qu'il devrait y avoir la paix et la justice. Tout le monde est d'accord. La question, c'est: "Qu'est-ce que les gouvernements devraient faire demain matin?"»
Louise Arbour prendra la parole devant les militants du Parti libéral du Canada, lors de leur congrès le week-end prochain à Vancouver. Des rumeurs persistantes l'ont envoyée dans l'équipe électorale du PLC. «Est-ce que devenir un acteur de la politique canadienne m'intéresse? La réponse est non», dit-elle. Elle parlera aux libéraux parce qu'elle aime s'adresser «à des gens qui regardent l'avenir avec un certain enthousiasme, mais ce n'est pas un indice de mon intérêt à joindre les rangs d'un mouvement politique national».
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